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L’industrie du jeu vidéo français vit actuellement son #MeToo, à l’heure où de nombreuses voix souhaitant osent désormais dénoncer l’omerta qui règne au sein de l’industrie.

Depuis un an, une kyrielle de femmes dénoncent les nombreux abus qui gangrènent l’industrie du jeu vidéo hexagonal : harcèlement, discrimination sexiste, agression sexuelle ou viol. Un raz de marée de révélations accablantes dans le quotidien français Libération ravagent actuellement Ubisoft, le mastodonte français du secteur. Ubisoft est le fleuron français du jeu vidéo. Détenteur de franchises iconiques comme Rayman, Assasin’s Creed Prince of Persia ou Watch Dogs, le développeur peut se targuer d’afficher des résultats de premier de classe. La société affiche une santé économique florissante, dotée d’un chiffre d’affaires mirifique de près de 2,2 milliards d’euros en 2018. La success story à la française de la firme dirigée par les frères Guillemot depuis 1986 dissimule sombre réalité : un harcèlement sexuel endémique et systémique.

Depuis 15 jours, une douzaine de cadres de la société sont accusés de harcèlement ou d’agression à caractères sexuels par des employées ou ex-employées. « Vous venez de découvrir le sommet d’un iceberg », témoigne anonymement une salariée du groupe. Le vice-président éditorial d’Ubisoft, Tommy François, est dans l’œil du cyclone : il multiplierait, et ce en toute impunité depuis de nombreuses années, remarques sexistes, harcèlements et agressions sexuelles. Des agissements protégés par une culture du silence instaurée intentionnellement par Ubisoft. Des dizaines de victimes leur ont emboîté le pas sur Twitter et Medium, entraînant successivement un camaïeu de réactions de la part des mis sur le banc des accusés : démentis en bloc, plates excuses, ou encore évictions inexorables.

En attendant que justice passe, les fortunes sont diverses pour les salariés incriminés. Audrey Leprince, productrice de jeux vidéo depuis 20 ans, salue cette libération de la parole féminine au sein d’un univers biberonné à la testostérone. « Ça donne de l’espoir », confesse-t-elle. Mais craint que ce fol élan d’espoir ne se mue en vœu pieu. « Est-ce que cette fois, le plafond de silence va sauter ? Est-ce que de vrais changements vont avoir lieu ? », s’interroge-t-elle.

Patriarcat malsain

Malgré une récente parité au sein de la communauté de joueurs (48% de femmes et 52% d’hommes), l’industrie du jeu vidéo est toujours marquée du sceau du sexisme. En 2020, près de 80% des cadres sont des hommes. Une donne loin d’être immuable. En 1989, la part des hommes dans l’industrie atteignait les 97%. Malgré une féminisation salutaire du secteur, la domination du genre mâle ne souffre d’aucune contestation. Pis encore, elle est de plus en plus prégnante. 

Cette surreprésentation constitue un terreau très propice aux comportements toxiques et abusifs. La suprématie des hommes agit comme une chape de plomb pour le sexe opposé. « Ma féminité, je la pousse de côté, souvent en studio », concède Lubna Cecillon, productrice pour MachineGames. Une propension à l’autocensure pernicieuse, qui induit inéluctablement un paradigme de soumission. Et nourrit l’omerta. L’industrie du jeu vidéo est un microcosme. Et essaye d’enrayer la prolifération de lanceuses d’alertes. « En France, le secteur du jeu vidéo est bien dynamique, mais reste une industrie plutôt petite, où tout le monde se connaît. Une femme qui veut travailler en France dans la production de jeux vidéo « triple A » peut seulement le faire dans trois ou quatre studios.

Donc, si elle se retrouve dans une situation difficile avec l’un, elle craint forcément que son avenir professionnel soit difficile, même avec les autres studios. Il est malheureusement plus simple de garder les choses pour soi et de passer à autre chose.

On parle aujourd’hui du jeu vidéo, mais ces problèmes se retrouvent dans toutes les industries culturelles

Je ne saurais dire le nombre de femmes qui ne rapportent pas le harcèlement qu’elles subissent parce qu’elles pensent que cela ne sert à rien de le dénoncer. Voire que ça va les desservir et qu’elles seront considérées comme des parias parce qu’elles auront osé prendre la parole. Elles imaginent qu’elles vont être mises au placard, ou en mobilité, se faire licencier, souffrir d’une ambiance de travail délétère », dénonce Audrey Leprince.

Pour Audrey Leprince, une solution pour résoudre cette équation quasi-insoluble : une refonte de la société française, via une prise de conscience collective : « On parle aujourd’hui du jeu vidéo, mais ces problèmes se retrouvent dans toutes les industries culturelles : le journalisme, le comic-book, l’animation, le cinéma, etc. Tout le monde connaît les mêmes problèmes. Pour changer cela, il faudrait déjà former les équipes, les manageurs et les ressources humaines à mettre en place les actions nécessaires pour assurer le respect et un traitement égal entre tous les salariés. Simplement comme la loi l’exige. Dans un second temps, il faudrait mettre en place les moyens pour détecter les comportements à risque, entendre les témoignages et traiter les problèmes. Ce n’est pas assez le cas aujourd’hui, les équipes ne savent pas gérer ces problèmes, ou pis, ne les prennent pas suffisamment au sérieux », préconise-t-elle.

Dans un courrier envoyé aux 18 000 salariés d’Ubisoft, Yves Guillemot, patron du groupe, promet des « changements structurels » au sein de l’entreprise. « Les situations que certaines et certains d’entre vous ont vécues ou dont vous avez été témoins sont inacceptables. Ce que nous voulons mettre en œuvre est un changement structurel au sein d’Ubisoft, en totale adéquation avec nos valeurs qui ne tolèrent aucun comportement toxique et veillent à ce que chacun se sente en sécurité pour s’exprimer. » Pour rappel, le 25 juin dernier, Ubisoft annonçait avoir diligenté des enquêtes internes sur la question, pour démêler le vrai du faux. « En réponse aux récentes allégations, nous avons lancé une série d’enquêtes menées par des consultants externes indépendants. Je sais que beaucoup d’entre vous sont impatients d’en connaître les résultats. Nous devons toutefois prendre le temps nécessaire pour nous assurer qu’elles soient effectuées avec toute la rigueur requise. Lorsqu’elles seront achevées, toutes les mesures appropriées seront prises. Si d’autres allégations ou signalements sont portés à notre attention, nous mènerons également des enquêtes approfondies. »

Une multitude de salariées d’Ubisoft craint que les annonce du boss ne soient que purement cosmétiques, uniquement vouées à étouffer temporairement l’immense scandale qui éclabousse sa société. Dans l’industrie cinématographique, la peur de représailles et d’une fin de carrière prématurée a dissuadé les victimes d’Harvey Weinstein de le dénoncer, laissant le prédateur sexuel en liberté durant près de 25 ans. L’inventaire des agissements émaillant le jeu vidéo édictées par Yves Guillemot ne doit pas se muer en une litanie de vœux pieux. Le changement de paradigme que doit opérer le secteur du jeu vidéo doit servir de modèle pour d’autres professions où l’omerta est toujours érigée en credo.