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La flamme du Hirak reprend de plus belle, deux années après la naissance du mouvement. 

Ce 22 février, des milliers d’Algériens sont de nouveau descendus dans les rues pour réclamer le changement radical du système politique corrompu en place en Algérie, encore tenu par les militaires. Tous veulent croire que le Hirak, qui signifie « mouvement » en Arabe, n’aura pas uniquement servi aux militaires algériens à remplacer une caste dirigeante par une autre. 

Il y a tout juste deux ans, le 22 février 2019, l’appel anonyme lancé sur les réseaux sociaux sonnait le début d’un mouvement de contestation populaire et pacifique contre le pouvoir Algérien. Le Hirak était né. 

Un mois et demi plus tard, le peuple Algérien a eu raison de la candidature de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika à l’exercice de son cinquième mandat. Après avoir dirigé le pays pendant vingt ans, l’ancien président, âgé de 82 ans, a démissionné sous la pression de l’armée qui s’est exceptionnellement rangée du côté du peuple. Son successeur, Abdelmadjid Tebboune, est un fidèle de l’ancien président Bouteflika. 

Avec 60,1% d’abstention, soit le plus faible taux de participation de tous les scrutins pluralistes de l’histoire de l’Algérie, le nouveau président a toujours été en quête de légitimité depuis le 12 décembre 2019. 
Atteignant l’apogée de son effervescence lors de la démission de Bouteflika, le mouvement du Hirak s’est ensuite attiédi pendant l’été avant de reprendre de plus belle à l’automne ; avec notamment un second pic au 1er novembre 2019, jour de la commémoration de la fin de la guerre d’indépendance algérienne. En 2020, le mouvement s’est essoufflé en raison de la pandémie. Les militants du Hirak ont appelé à une « trêve sanitaire ». Grâce à internet, ils ont imaginé de nouveaux moyens de contestation. Cela s’est notamment traduit par la création de plates-formes sur les réseaux sociaux qui leur permettent d’exprimer leurs revendications politiques. 

La crise sanitaire, qui dure depuis maintenant un an, a servi la cause des militaires, qui ont profité de celle-ci pour justifier l’arrestation et la répression à huit clos des quelques militants, journalistes, activistes politiques encore dans les rues ou actifs sur les réseaux sociaux. Pour autant, le peuple algérien n’a jamais reculé. 

« La répression des voix discordantes, qui appellent aux libertés et à la démocratie, joint à un traitement inhumain des militants politiques et des activistes arrêtés et/ou détenus ont toujours été la marque de fabrique des dictatures et des États policiers. Le régime algérien n’en est pas une exception » dénonce le jeune Algérien militant du Front des Forces Socialistes et membre du Collectif Algérien pour la Deuxième République.

« Les algériens ont le sentiment qu’on leur confisque leur révolution de 1962, ce qu’ils veulent c’est l’indépendance d’un peuple, c’est la liberté »

Jean-Charles Jaufret, professeur émérite d’histoire contemporaine à Science-Po Aix

Face aux diverses provocations du régime qui a pour but de diviser le peuple pour mieux régner dessus, les « hirakistes » se sont montrés plus unis que jamais au sein du mouvement. Les Algériens sont épuisés, et en même temps révoltés face aux efforts de Abdelmadjid Tebboune, qui tente tant bien que mal de maquiller le régime autoritaire électif, et de dépeindre une démocratie sociale et politique à l’échelle internationale. 

« En 2020, au moment du Covid-19, ce sont 11500 jeunes algériens, femmes et hommes, qui ont tenté de partir en Europe, essentiellement par les Baléares. C’est un chiffre qui n’a jamais été aussi élevé et qui représente la désespérance de ce peuple que ne veut pas comprendre la dictature militaire qui tient les rênes à Alger », argue Jean-Charles Jaufret.

L’indépendance démocratique ou rien

Lors de son élection, le président Tebboune affirmait dans une interview au Figaro qu’il souhaitait mener un « changement radical pour rompre avec les mauvaises pratiques, moraliser la vie politique, et changer de mode de gouvernance ». Depuis, le successeur de Abdelaziz Bouteflika n’a engagé aucunes réformes politiques radicalement opposées à celles en place dans l’ancien régime. Le changement constitutionnel, projet phare de ce dernier, en est un exemple concret. La réforme devait servir les précédents dires du président, et notamment répondre aux aspirations du Hirak en fondant une nouvelle république. Or rien n’a changé, le régime ultra-présidentiel continue son chemin, et les conditions de vie des algériens se dégradent de plus en plus. 

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune rencontre le ministre français des Affaires étrangères en visite dans la capitale Alger le 21 janvier 2020. RYAD KRAMDI / AFP

Ce jeudi 18 février, le président Abdelmadjid Tebboune a fait son retour sur la scène politique lors d’une allocution télévisée, après avoir été hospitalisé en Allemagne pendant trois mois.
Le « Hirak béni » a sauvé l’Algérie. J’ai décidé d’accorder la grâce présidentielle à une soixantaine de personnes pour lesquelles une décision de justice avait été rendue ainsi qu’à d’autres pour lesquelles aucun verdict n’a été prononcé », a annoncé le président de l’ancienne colonie française.

Cette grâce présidentielle, demandée depuis des mois par le Hirak et par la communauté internationale, n’a pas été organisée par hasard à la veille du second anniversaire du mouvement populaire. Abdelmadjid Tebboune espérait ainsi apaiser les tensions et éviter de présumables manifestations le 22 février, seconde date d’anniversaire du Hirak. 

Lors de son allocution, le président a également annoncé la dissolution de l’Assemblée populaire nationale et l’organisation d’élections législatives anticipées, « détachées de l’argent et de la corruption » et « qui ouvriront les portes à la jeunesse » dit-il. Cette seconde annonce est une opportunité pour le Hirak qui devra mettre toutes les chances de son côté pour s’en saisir.

Si ces élections pouvaient être une brèche historique amenant à un réel renouvellement de la classe politique, nombres militants s’y opposeraient. Le Hirak veut avant tout l’organisation d’une Assemblée constituante, à l’image de celle de la révolution française de 1789.  « Dès lors, les partis traditionnels, corrompus, avec le FLN (Front National de Libération et parti du président) en premier lieu pourrait être représenté par des personnes venant de la société civile. A terme, cette Assemblée nationale constituante serait donc à même de fonder une seconde république, sur la notion clef de démocratie » souligne Jean-Charles Jaufret.

Les « Hirakistes » voient se répéter le même problème que lors des présidentielles, et craignent que ces nouvelles élections législatives anticipées ne changent rien au pouvoir dont dispose la caste algérienne. Si le mouvement est national, uni et pacifique, il lui manque un leader. Refusant le culte de la personnalité, les militants ne semblent pas vouloir remédier à ce manque.Et un Hirak sans programme, sans projet précis, et sans leader, est un Hirak qui ne peut prétendre à l’obtention d’une quelconque représentation au Parlement. De fait, le schéma de la dernière élection présidentielle pourrait se répéter. Ces nouvelles élections risquent d’être de nouveau boycottées par les « Hirakistes » faute d’un changement radical du système politique algérien qui ne peut se poindre sans l’avènement d’une seconde république.