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A la fin de l’année 2021, la dette publique française atteindra, selon l’aveu même du ministère de l’économie, près de 122,4% du PIB national, soit la somme de 2 800 milliards d’euros. Pour atténuer quelque peu les dégâts de ce séisme financier, une constellation d’idées disruptives et innovantes, portées par des économistes hétérodoxes peu médiatisés, commencent à faire florès dans le landerneau économique. Cinq d’entre elles ont retenu notre attention.

Effacement de la dette détenue par la BCE :

« La dette publique ». A l’évocation de ces quatre syllabes avec un de vos collègues à la machine café, il y a fort à parier que sa réaction sera la suivante : un soupir, puis un laconique : « on ne la remboursera jamais ». Il se peut très bien que ce que votre collègue perçoit comme un danger constitue en fait la solution de l’équation. En ce début d’année 2021, les dettes publiques européennes atteignent des taux record : 116% du PIB en France, 117% en Espagne, et même 134% en Italie. Des chiffres faramineux destinés à provoquer un électrochoc dans le microcosme économique et financier.

La pandémie de Covid-19 a fait réémerger un secret de polichinelle mis au placard par la doxa des économistes : jamais on ne remboursera l’intégralité de la dette publique nationale française. Mais diable, d’ailleurs, pourquoi rembourser une dette publique ? L’essence-même d’un Etat est l’immortalité, il demeurera éternellement à travers le temps (contrairement à ses citoyens, eux périssables). Même dans le cadre de la théorie économique admise, l’énoncé « on doit toujours payer ses dettes » n’est pas vrai. Tout prêteur est censé prendre un risque. Si l’on pouvait se faire rembourser n’importe quel prêt, même le plus exorbitant, s’il n’existait aucun code de faillites, les effets seraient désastreux. Les investissements financiers doivent canaliser les ressources vers des investissements rentables. Si une banque a la garantie de récupérer son argent plus un intérêt quoi qu’elle fasse, le système s’effondre. En 2021, la dette publique française est détenue à près de 25% par la Banque Centrale Européenne, qui dispose de fonds propres illimités, contrairement aux banques privées. Alors, pourquoi ne pas tout bonnement effacer la portion détenue par la BCE ? Jézabel Couppey Soubeyran, économiste et maîtresse de conférences en économie monétaire et financière à l’Université Paris I, s’érige en héraut de cette idée. « L’annulation de la dette détenue par la BCE représente un horizon viable. » Au contraire, l’Etat est immortel, et peut se permettre de s’endetter sine die. On parle d’une annulation partielle des dettes publiques figurant à l’actif de la Banque Centrale Européenne, c’est-à-dire un abandon d’une partie de créances que la BCE détient sur des Etats de la zone Euro. » L’aréopage des économistes libéraux s’exprimant dans les médias commencent à pousser des cris d’orfraie, et martèlent leurs arguments éculés tels l’Evangile selon Friedman : « une dette est faite pour être remboursée ». Le gouverneur de la Banque de France, Villeroy de Galhau, y va même de sa saillie, insinuant que l’on ne prêtera plus jamais à la France si elle ne daigne pas rembourser son dû d’ici 2022. Encore une fois raté. La BCE pourra éternellement prêter de l’argent à la France, et ce quelle que soit sa condition financière. Car la BCE a un pouvoir de création monétaire ex-nihilo. C’est même le propre des banques centrales de posséder un pouvoir de création monétaire éternel. Des fonds propres négatifs pour la BCE ne sont nullement équivalents à ceux d’une entreprise : la BCE a été créée pour jouer le rôle de dialyse économique et financière des Etats ad vitam aeternam. Mais l’agora française, lieu où l’on échange nos points de vue et nos solutions pour l’avenir, fait face à une armada de fake news, en vogue en 2021. « Aujourd’hui, le débat public est biaisé, car on ne donne pas les clés de compréhension à l’opinion. Il faut faire la différence entre une dette macro-économique et micro-économique. Les dettes micro-économiques sont faites pour être remboursées car l’être humain est périssable. Mais l’Etat est immortel, ce n’est pas un être qui se détériore avec le temps. »

Aurore Lalucq, députée et économiste, abonde dans le sens de Jézabel Couppey Soubeyran, et pointe les éléments de langage surannés et captieux des orthodoxes, défenseurs zélés d’un remboursement. « La question de la dette est beaucoup plus économique que politique. Elle a été agitée comme un chiffon rouge comme un moyen de faire aux Français, pour pouvoir justifier les politiques de l’offre, dures, injustes, en somme néo-libérales. Beaucoup de nos dirigeants se cachent derrière ce prétexte de la dette pour mettre en œuvre des politiques d’austérité. La dette est utilisée comme une arme morale et idéologique de culpabilisation politique. Autre fadaise avancée par les contempteurs de l’annulation : elle serait illégale selon les traités européens.« C’est encore une fois faux. Une annulation n’est ni strictement interdite, ni strictement autorisée par l’article 123 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne. L’unique mesure explicitement prohibée par les traités est la monétisation de la dette et le financement des Etats directement par les traités. « Il y a clairement une sorte de vide juridique sur ce point-là. Cependant, il est vrai qu’une annulation reste assez contraire à l’esprit du traité. Mais ce n’est ni aux Etats ni à la Banque Centrale Européenne que revient la responsabilité de décider de cet abandon de créances. Il faudrait que cet effacement de la dette soit obtenu dans le cadre d’un accord politique de haut niveau qui rassemble la BCE, les banques centrales nationales, les Etats, les parlementaires européennes, la Commission Européenne etc. » Outre-Rhin, le voisin allemand fait preuve de plus de réticence quant à l’hypothèse d’une suppression de la dette. « Parmi les orthodoxes, il y a un attachement moral, voire religieux à la dette. En allemand, « dette » est synonyme de « faute ». Le remboursement de la dette constitue ainsi une réparation de faute, une sorte de rédemption. »

Instauration d’une monnaie hélicoptère :

L’annulation de la dette s’apparente au premier chapitre, voire au prologue de la saga « relance économique française », futur tube de l’année 2021 (et de 2022, 2023 et 2024, à n’en pas douter). L’économie française, sous assistance respiratoire actuellement, ne peut se laisser guider par les desideratas des banques privées, démiurges du monde financier au XXIe siècle. Il serait un doux euphémisme de dire que 2020 aura constitué une année noire pour les entreprises françaises. Dans un tel marasme, les banques auraient dû jouer jouer leur rôle de filet de sécurité. Que nenni.

« L’activité des banques se limite à deux activités : octroyer du crédit immobilier et acheter des titres. Le financement des entreprises s’est réduit à peau de chagrin. Or le cœur de travail des banques devrait être d’aider les entreprises ayant difficilement accès au marché, les entreprises de tailles petites et moyennes en grande majorité », déplore Jézabel Couppey-Soubeyran. A court-terme, l’équation semble insoluble : l’instauration de mesures coercitives liées à l’investissement des banques est illusoire. Certaines solutions concrètes émergent, à l’instar de la réorientation des banques vers le financement des entreprises, un rebranchement des marchés financiers sur l’économie réelle, une réduction de tous les volumes de transaction ne servant qu’à la spéculation… « Mais elles sont irréalisables à un horizon humain », soupire Jézabel Couppey Soubeyran. Si les entreprises conservent leur statut d’intouchables, et demeurent éternellement au-dessus des lois, la solution réside alors dans la capacité des citoyens de peser sur le marché.  Afin de doper une économie en berne (la France connaît une récession aux alentours de 10%), la monnaie hélicoptère, aussi baptisée « dividende citoyen », commence à creuser sillon dans le landerneau économique. Théorisée par l’économiste Milton Friedman à la fin des années 1960, elle se diffère du revenu de base par sa provenance : la monnaie injectée viendrait directement des banques centrales, et non de l’Etat. « Nous proposons, avec ma collègue Aurore Lalucq, de nous affranchir de ces canaux de transmission en transférant directement la monnaie centrale dans l’économie réelle, aux ménages et aux entreprises, voire aussi aux épargnes. La monnaie hélicoptère n’est pas une nouvelle création de monnaie centrale, c’est une façon de la distribuer différemment : plutôt que la faire transiter via une alambique complexe que sont les marchés financiers et les banques, il s’agit de la déverser directement dans l’économie réelle ». Concrètement, on pourrait envisager une revalorisation du pouvoir d’achat des ménages les plus précaires (revenus inférieurs à 25 000 euros annuels) à hauteur de subsides de 140 euros mensuels, dans l’optique d’inciter à la consommation et redonner un coup de fouet à la croissance. A l’heure actuelle, la monnaie hélicoptère est encore restée au stade de prototype : dans un premier temps envisagée par le Japon pendant la crise du Covid courant 2020, elle est finalement abandonnée, par manque de volonté politique, et surtout par la crainte d’une hyperinflation soudaine au sein de l’Etat nippon. Peur irrationnelle :  si la manne financière est injectée dans des financements intelligents et éco-responsables, l’effet multiplicateur keynésien de création de richesses augmentera et le PIB grimpera en flèche.

Croisade contre l’optimisation fiscale :

Alors que nos services publics sont à l’agonie et que la précarité prolifère avec un taux de reproduction proche de 2, en France, chaque année, près de 80 milliards d’euros s’évaporent dans des paradis fiscaux en toute impunité. Et ce au su et au vu de tous les dirigeants français depuis des décennies. Henri Sterdyniak, membre du cercle des économistes atterrés, désire sonner le glas de ce serpent de mer financier. « La fuite des capitaux à l’étranger, la plupart du temps dans des paradis fiscaux, des plus grandes fortunes, représente actuellement le plus grand fléau à l’échelle européenne.  Nous devons mettre en œuvre des mesures brutales et violentes contre l’optimisation fiscale. Il faut instaurer la fiscalité universelle, afin que les expatriés français payent les mêmes impôts que nos compatriotes restés en France ». En cas d’exode massif de nos concitoyens les moins patriotes, des garde-fous existent. Le candidat à l’élection présidentielle de 2017 Jean-Luc Mélenchon proposait une mesure coercitive pour mettre fin à cette pratique illégale : la mise en place d’un impôt universel. Cette taxe impose à chaque citoyen français, quel que soit son lieu de résidence dans le monde, d’envoyer sa déclaration de revenus en France. La citoyenneté est prise en compte dans la déclaration de revenus, en lieu et place du lieu de résidence. Les Etats-Unis ont été pionniers en la matière, en adoptant ce système dès 1962. Et pour lutter contre les fraudeurs fiscaux, l’administration fiscale américaine ne lésine pas sur les moyens. Bradley Birkenfeld en fait l’amère expérience en 2009. Ce salarié chez la banque suisse UBS aidait des clients à dissimuler des millions de dollars au sein de paradis fiscaux. Il a été condamné en 2009 à trois et quatre mois de prison ferme pour ses agissements. Le système d’imposition universelle n’entraîne pas une « fuite de capitaux » tant redoutée par les défenseurs de l’ISF. En 2014, seuls 3 400 citoyens américains ont fait une croix sur leur nationalité après l’intronisation de ce système fiscal universel.

Les multinationales jouissent d’une commisération sans faille des autorités fiscales européennes. Apple, fort de bénéfices faramineux de 19,9 milliards annuels, essaye par tous les moyens de passer entre les gouttes de la fiscalité européenne. Ella a transféré la grande majorité de ses activités du Vieux Continent en Irlande, où elle jouit d’une fiscalité « home made » dérisoire de… 0,05%. Soit une facture famélique de 50 € par million de dollars de bénéfices nets pour l’enseigne à la pomme.  « Un ultimatum doit être posé aux Pays-Bas et à l’Irlande. Il faut contraindre ces Etats à changer leurs taux d’imposition, et mettre en place une homogénéisation de la fiscalité à l’échelle européenne. Il faut engager une batterie de mesures fortes à l’échelle européenne afin que toutes les grandes entreprises payent un taux plancher minimum d’impôts sur les sociétés, et ainsi mettre fin à l’optimisation fiscale des plus grandes entreprises, notamment les GAFAM ». Enfin, il faut faire une liste des paradis fiscaux, et édicter une règle : les entreprises et les banques françaises n’ont pas le droit de nouer de relations avec ces paradis fiscaux.

A l’échelle européenne, l’apathie des 27 suscite également l’indignation de l’économiste. « Je suis favorable à la mise en place d’un Impôt sur la Fortune Européen, comme le préconisent trois économistes de renom (Camille Landais, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez). » Ces trois économistes prônent l’instauration d’une nouvelle taxe temporaire sur la richesse à l’échelle européenne. Une sorte de « taxe corona » européenne pour aider les Etats européens à surmonter cette crise d’ampleur inédite. Les auteurs de la proposition soulignent que les 1 % des individus les plus riches détiennent entre 20 et 25 % de la richesse totale en France, en Allemagne, en Espagne et dans les pays scandinaves. L’impôt serait appliqué sur le total des actifs – le patrimoine net- des plus grandes fortunes. Le taux serait progressif, selon le montant du patrimoine net : taxation de 1 % au-dessus de 2 millions d’euros, de 2 % au-dessus de 8 millions et jusqu’à 3 % au-delà de 1 milliard. Le taux de 3 % s’appliquerait à environ 330 milliardaires européens. Le barème proposé correspond au barème de taxation pratiqué dans les pays qui disposent ou disposaient d’un impôt sur la fortune. Camille Landais, à l’origine de l’initiative, estime dans une conférence de presse que cette taxe exceptionnelle pourrait « lever chaque année un montant équivalent à 1,05 % du PIB de l’Union Européenne, ce qui permettrait d’éponger « en une dizaine d’années » les dettes liées au coronavirus.

Mais actuellement, les meilleures idées en termes de fiscalité proviennent probablement d’outre-Atlantique. La dynamique y est à contre-courant de celle observée en Europe, où on ne compte plus les cadeaux fiscaux aux plus fortunés (bouclier fiscal, suppression de l’exit tax et des impôts sur les dividendes…). Durant la primaire démocrate de 2020, les candidats Bernie Sanders et Elizabeth Warren ont martelé la nécessité d’une contribution exemplaire des citoyens américains les plus fortunés. « Je ne pense pas que les milliardaires devraient exister. Ma proposition ne les supprime pas, mais elle supprime une grande partie de leur richesse, je pense que c’est exactement ce que nous devrions faire », déclare Bernie Sanders en septembre 2019. Le sénateur du Vermont présente un programme ambitieux : une taxe de 1% s’appliquant aux 180 000 foyers dotés d’une fortune supérieure à 32 millions de dollars, soit 0,1 % d’entre eux. Pour les célibataires, le seuil se fixe à 16 millions de dollars. Une taxe de 1 % doit être appliquée sur la fortune, le taux augmentant d’un point par paliers, jusqu’à atteindre 8 % pour les patrimoines supérieurs à 10 milliards de dollars.

Quitter l’Union Européenne et renouer avec la souveraineté nationale :

L’Union Européenne apparaît pourtant bien désarmée face à cet Everest fiscal qui se dresse face à elle : chaque année, ce sont 1 000 milliards d’euros qui échappent à la patrouille fiscale de l’Union Européenne, selon le dernier rapport du Parlement européen. Lors de sa naissance en 1957, l’Union Européenne avait érigé en dogme le régime des quatre-libertés : liberté de circulation des biens, services, personnes et capitaux. Selon le vieux mythe du rêve américain, tout citoyen européen se devait de pouvoir accéder à l’ascenseur social et économique. Sa remise en cause en 2021 est en désaveu même de la construction européenne. Pris au piège de sa propre création, l’UE semble vouée à sa perte. N’est-ce pas l’heure pour la France d’embarquer dans une chaloupe et quitter le navire ? David Cayla, économiste et professeur à l’université d’Angers, le pense formellement. L’auteur de Populisme et néolibéralisme : Il est urgent de tout repenser, estime que seule une rupture totale avec le dogme néolibéral, consubstantiel à l’esprit de l’UE pourra engendrer un changement de paradigme économique pérenne. « Pour contrôler le néolibéralisme, il faut lui opposer un pouvoir légitime : l’Etat. Pour revenir à une démocratie nationale, il faut rétablir à des frontières économiques à l’échelle nationale, et rompre avec ces traités de l’Union Européenne ». Selon David Cayla, l’intronisation d’une fiscalité verte pour refinancer des investissements serait idéalement une solution. Mais uniquement sur le papier, car elle se heurte également au sacro-saint libre-échange : « inexorablement, les entreprises les plus durement imposées iront s’expatrier à la fiscalité plus clémente comme le Vietnam ou la Chine, et l’Union Européenne fustigera une fuite des capitaux et une parte d’attractivité de l’UE. La raison pour laquelle on ne peut pas changer de monde est que l’on demeure en présence d’une série d’impensés : la mondialisation, la libre-circulation des marchandises, des capitaux, et globalement, la vision néolibérale du monde, dans lequel l’Etat est au service du marché. » Les solutions avancées par les économistes orthodoxes lui paraissent cosmétiques, voire vaines. « Aujourd’hui, la plupart des acteurs économiques veulent uniquement réparer le néolibéralisme, et non pas le remettre en cause. Pour moi, des économistes comme Gabriel Zucman ou Thomas Piketty sont des néo-libéraux : leur horizon est de réparer le marché. Mais ce n’est pas un projet d’émancipation de l’individu. Ils veulent faire en sorte que le marché soit plus juste, plus égalitaire et plus écologique, mais ne remettent jamais en cause le libre-échange. Or le néolibéralisme menace la démocratie, car il édicte certaines règles sans le consentement des citoyens d’un Etat. » Ces dernières années, certains Etats ont réussi la prouessede s’affranchir du néolibéralisme : les Etats-Unis de Donald Trump et la Hongrie de Viktor Orban. Mal leur en a pris : les dirigeants populistes placés au pouvoir ont troqué ce néolibéralisme contre l’intronisation du populisme, contraire-même à la démocratie, socle de nos civilisations occidentales.

Rachat de la dette par la BCE et adoption d’une monnaie fondante :

Anice Lajnef, ex-trader à la Société Générale, aujourd’hui auto-entrepreneur à Londres : « La Banque de France mettra en œuvre un programme de rachat de dette et d’annulation que j’estimerais à 5% chaque année. Puis à titre personnel, pour éviter la thésaurisation de l’argent, je milite pour l’instauration d’une monnaie fondante, théorisée par l’économiste italien Silvio Gesell en 1916. C’est une monnaie qui se déprécie avec le temps. Ainsi elle part du principe que l’argent n’est pas supérieur à l’être humain, et qu’il se consume avec le temps », explique-t-il. Les avantages de l’adoption d’une telle monnaie seraient légion: la monnaie fondante éviterait avant tout que l’argent soit stocké ad vitam aeternam dans des comptes, et obligerait ainsi les épargnants à réinvestir leur argent dans l’économie réelle. Et ce à bon escient : cet argent pourra ainsi servir à l’action sociale et aider les plus démunis de notre société. « Cette monnaie jouerait le rôle de l’inflation, qu’on n’arrive pas en ce moment à recréer. Car l’inflation qui existe aujourd’hui ne concerne pas les biens à la consommation, mais seulement les marchés financiers et immobiliers. » Une telle monnaie a déjà été expérimentée à grande échelle entre juillet 1932 et septembre 1933, dans la ville autrichienne de Worgl. Les résultats se sont révélés sans équivoque : en l’espace de quatorze mois, le chômage a reculé de 25% dans la ville, alors qu’il bondissait de 20% dans toute l’Autriche.

Autre solution envisagée par Anice Lajnef : une création monétaire annuelle de la BCE : « Chaque année, la BCE réaliserait une création à hauteur de 3% de la monnaie en circulation et la distribuerait à chaque Etat selon son poids. », affirme-t-il. Cet ajustement permettrait une réorientation idoine des investissements bancaires. « Lorsque la BCE injecte de de la monnaie dans le marché obligataire (le marché de la dette), elle fait monter le prix des obligations, et les taux d’intérêt baissent mécaniquement. » L’Espagne et le Portugal ont des taux d’intérêts nuls, la France et l’Allemagne ont des taux d’intérêt négatifs. « Or ce jeu de vases communicants fait fuir les investisseurs, qui ne veulent pas investir sans certitude de profits. Ils vont ainsi reporter leurs investissements sur des produits plus risqués, comme les actions ou l’immobilier », conclut-il.

La crise de la Covid-19 aura charrié son lot d’idées iconoclastes dans le landerneau économiste, dont certaines jamais évoquées dans la presse. Elle aura permis d’ouvrir une boîte de Pandore made in XXIe siècle, vouée à rester entrebâillée quelques décennies durant, le temps que le temps fasse son œuvre, et que le néolibéralisme s’effondre de lui-même.