Temps de lecture estimé : 5 minutes

Irritée par l’activisme diplomatique croissant des Etats-Unis en Asie de l’Est, la Chine multiplie les exercices militaires au large de Taïwan.

Jamais, au cours du 21e siècle, les tensions n’avaient été aussi vives entre la République populaire de Chine et la République de Chine (Taïwan). Pékin, irrité par l’activisme diplomatique de Washington, a franchi à cinq reprises la ligne médiane du détroit de Taïwan, instaurée par les États-Unis en 1999. Elle ne l’avait jamais fait en vingt et un an. « Les manœuvres militaires du gouvernement chinois constituent une grave provocation envers Taïwan et une menace sérieuse pour la paix et la stabilité dans la région » déclarait, le 10 septembre, le ministre des affaires étrangères taïwanais, Joseph Wu.  Vendredi dernier, alors qu’un haut responsable américain se trouvait à Taipei, 19 avions chinois ont traversé la ligne médiane entre l’île et le continent. Le 22 septembre, deux appareils chinois de lutte anti-sous-marine ont pénétré l’espace aérien taïwanais, conduisant Taipei à activer ses défenses anti-aériennes et à mettre en état d’alerte son armée de l’air.

La visite du sous-secrétaire d’État américain à la croissance économique, à l’énergie et à l’environnement, Keith Krach, officiellement pour participer à l’hommage national rendu à l’ancien président taïwanais Lee-Teng-hui, officieusement pour discuter avec les dirigeants taïwanais de moyens permettant à réduire la dépendance économique de Taïwan à l’égard de la Chine, a fortement irrité Pékin. Quelques semaines avant, le secrétaire américain à la santé, Alex Azar, s’était aussi rendu à Taiwan. Jamais, depuis 1979, les États-Unis n’avaient envoyé à Taiwan des responsables de ce niveau. De surcroit, Washington a récemment approuvé la vente de 7 systèmes d’armement à Taïwan, « dont des missiles mobiles permettant à l’armée de continuer à se défendre même si son aviation est mise hors de combat par la marine ou l’aviation chinoise » explique au Monde Mathieu Duchâtel, responsable du programme Asie à l’Institut Montaigne.

En soutenant clairement, à la fois diplomatiquement, militairement et économiquement le pouvoir en place à Taïwan, rétif à une unification à la Chine, les États-Unis éveillent un concept fondateur de la politique étrangère chinoise, imaginé par Mao Zedong : celui de « défense active », selon lequel « La Chine n’attaquera pas à moins d’être attaquée, mais contre-attaquera sûrement en cas d’attaque. » En somme, il ne faut pas trop chatouiller Pékin. Surtout s’il est question des intérêts fondamentaux chinois tels que les mers de Chine méridionale et orientale, Hongkong et Taïwan, pour ne citer que ceux-ci.

Le détroit de Taïwan demeure le théâtre de tensions répétées depuis la fin de la guerre civile chinoise (1927-1949), quand les forces du Kuomintang dirigées par Tchang Kaï-chek et les élites du pays se réfugièrent sur l’île de Taïwan, repoussées par les communistes. La guerre civile pèse toujours sur le détroit puisqu’à ce jour aucun armistice n’a été signé et que plusieurs crises militaires y sont survenues, notamment en 1958 et en 1995-1996 lors des premières élections démocratiques. La date même de la fin de la guerre civile reste par ailleurs toujours sujette à débat. Les tensions s’étaient néanmoins apaisées, en particulier grâce à la volonté de l’ancien président Ma Jing-jeou, qui a occupé cette fonction de 2008 à 2016, de mettre de côté les différents territoriaux en développant le partage de ressources naturelles.

L’irritante Tsai Ing-wen

L’arrivée au pouvoir, en 2016, du Parti démocrate progressiste (PDP), change la donne. Tsai Ing-wen est alors élue présidente. Ses velléités indépendantistes agacent Pékin. Elle ne reprend pas explicitement dans ses communications l’expression de « consensus de 1992 », selon laquelle les deux rives du détroit s’entendent sur le fait d’appartenir à une seule Chine, mais avec chacune son interprétation. L’ancienne vice-première ministre s’indigne du traitement des militants hongkongais pro-démocratie et condamne fermement l’adoption, le 30 juin 2020, de la loi sur la sécurité nationale. Sa victoire éclatante au mois de janvier représente un signal supplémentaire pour Pékin que le contrôle de l’île leur échappe.

Tout cela contrarie les plans du président chinois Xi Jinping. Fervent partisan de l’affirmation de son pays et devançant les souhaits du courant nationaliste au sein du PC comme de la société, Xi Jinping a clairement affiché ses ambitions intérieures et internationales, cherchant à progressivement pousser les États-Unis hors de l’Asie orientale et à accélérer la réunification avec Taïwan, qu’il espère sinon en 2021 lors du 100e anniversaire de la fondation du PCC, du moins avant 2049, lorsque la République populaire fêtera ses cent ans. Le président chinois décrit d’ailleurs la réunification avec Taïwan comme « une nécessité pour le grand rajeunissement de la nation chinoise dans la nouvelle ère. »

Les récents exercices militaires au large de Taïwan représentent une illustration complémentaire que la Chine de Hu Jintao (Président chinois de 2002 à 2012) et de Xi Jinping a définitivement tourné la page de l’approche « profil bas » de la politique étrangère mise ne place par Deng Xiaoping au lendemain de la Révolution culturelle.

Asseoir l’influence chinoise dans la région

Depuis le 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en novembre 2012, la Chine accélère le rythme de ses initiatives dans la région. En novembre 2013, Pékin a par exemple décrété une zone d’identification de défense aérienne au-dessus de la mer de Chine méridionale et, ces dernières années, la Chine a soutenu la construction d’îles semi-artificielles et de pistes d’atterrissage dans l’archipel des Spratley, en parallèle au développement et à la réorganisation de ses capacités maritimes. Le président Xi Jinping élabore et supervise la stratégie de politique étrangère chinoise. Il évoque notamment le concept de « top-level design », c’est-à-dire l’élaboration d’une vision stratégique de long terme à haut niveau, en complément de l’approche par tâtonnement, de court terme, jusqu’alors caractéristique de la diplomatie chinoise dans une certaine mesure.

En 2016, la Chine a lancé une « nouvelle architecture de sécurité en Asie ». Celle-ci ne serait basée sur « aucun système d’alliances » mais plutôt sur des « partenariats ».  La Chine est, de fait, assez isolée dans la région puisqu’elle n’a signé de traité de défense formelle qu’avec la Corée du Nord, en 1961. Naguère au service de leur stratégie de containment de l’URSS, les alliances signées par les États-Unis durant la guerre froide avec les Philippines (1951), l’Australie et la Nouvelle-Zélande (1952), la Corée du Sud et la Thaïlande (1954) et le Japon (1960), sont de nature à inquiéter Pékin. Pour assurer la défense de la RPC et protéger ses intérêts fondamentaux, Xi Jinping a lancé, à partir de décembre 2015, une réforme de grande ampleur de l’Armée populaire de libération (APL), avec pour ambition de faire de celle-ci une armée moderne capable de défendre les intérêts croissants du pays en Asie et à l’international.

La modernisation militaire vise à limiter les capacités opérationnelles et de projection des États-Unis en Asie de l’Est en les « paralysant. » Le terme consacré depuis 2010 est celui de déni d’accès/déni de zone. Roger Cliff, auteur d’un rapport publié en 2007 intitulé « Pénétrer dans l’antre du dragon, les stratégies de déni d’accès de la Chine et leurs implications pour les États-Unis », estimait que les stratèges militaires chinois, depuis la création de l’APL en 1927, ont consacré la majorité de leurs travaux à développer des concepts de combats asymétriques selon le proverbe chinois « Utiliser son infériorité pour battre la supériorité. » L’objectif est de dissuader les États-Unis d’intervenir dans un conflit dans la périphérie chinoise, notamment autour de Taïwan, ou tout du moins de compliquer leur intervention.

Cette stratégie doit permettre à Pékin de lutter, dans l’hypothèse peu probable d’un conflit armé direct, contre la nette supériorité militaire américaine. Washington dispose d’une dizaine de porte-avions nucléaires tandis que Pékin n’en dispose que de deux, dont un n’étant pas encore opérationnel. Les États-Unis gèrent également une flotte composée uniquement de sous-marins à propulsion nucléaire, dont quatorze sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) classe Ohio équipés des missiles nucléaires Trident II. En comparaison, la majorité des sous-marins chinois sont dotés de turbines diesel les rendant moins autonomes et moins furtifs. La Chine, à l’inverse des États-Unis, ne dispose ainsi pas encore d’une dissuasion nucléaire océanique crédible. Stratégiquement, les dirigeants chinois misent aussi sur la probable réticence de Washington à se lancer dans une guerre très coûteuse, dont les résultats seraient probablement décevants. En réalité, l’interdépendance de ces trois économies rend presque caduc l’hypothèse d’un conflit armé. « Les échanges entre Taïwan et la Chine dépassent les 150 Milliards de dollars, auxquels il faut ajouter 43 Milliards de dollars liés au commerce entre Taïwan et Hongkong, et un stock d’investissements taïwanais sur le continent s’élevant à près de 80 Milliards de dollars. » rappelle Mathieu Duchâtel dans une note pour l’Institut Montaigne. L’interdépendance entre les économies chinoise et américaine est largement plus marquée.  Au-delà des questions militaires, Taïwan constitue avant tout, et plus que jamais, un point de cristallisation des rivalités sino-américaines.