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Officiellement à l’arrêt depuis le 12 mars, le monde du tennis subit de plein fouet le contrecoup économique de la crise du Covid-19. La saison reprendra partiellement le 14 août, avec quelques gros tournois à huis clos, accentuant encore l’écart entre le top 100, et les joueurs classés au-delà.

Trois tournois du Grand Chelem en 2020, c’est une victoire quasi-inespérée pour les fans de tennis, qui s’imaginaient bien une saison blanche pour leur sport préféré. Malgré l’annulation de Wimbledon, les organisateurs ayant souscrit une « assurance pandémie », l’US Open (31 août – 13 septembre) et Roland Garros (27 septembre – 11 octobre) viennent s’ajouter à l’Open d’Australie en 2020, ayant déjà pris place en janvier. Le calendrier dévoilé par l’ATP ce mercredi en fin d’après-midi confirme le maintien des deux Grand Chelem, ainsi que celui des tournois de Washington, Cincinnati (ndlr : ce dernier se jouera dans l’enceinte de l’US Open), Kitzbühel, Madrid et Rome.

Seulement voilà, malgré le feu vert des fédérations américaine (USTA) et française (FFT) et de l’ATP pour organiser ces tournois, les joueurs qui y participeront devront respecter un protocole et des règles strictes, voire draconiennes. Aux Etats-Unis, l’USTA a fixé ses conditions : pas de qualifications, masque obligatoire en dehors des temps de jeu, prise de température quotidienne, distances de sécurité, les joueurs seront tous logés au même hôtel et soumis à des tests Covid-19 fréquemment. Pour Roland Garros et le reste des tournois sur terre battue, elles seront précisées dans les semaines à venir.

Mais avant tout, il n’y aura aucun spectateur autorisé à pénétrer les enceintes, soit un mois et demi de tennis à huis clos complet, au moins. Une aubaine pour les diffuseurs TV, qui n’avaient rien à se mettre sous la dent pendant plus de deux mois à cause de l’arrêt de tout sport professionnel. Cependant, cette décision de huis clos, bien qu’elle soit nécessaire à la santé de tous, met en péril l’économie du tennis, qui repose grandement sur sa billetterie. Lors du tournoi de Roland Garros 2019, la billetterie représentait 17% des recettes du tournoi, soit 41 millions d’euros. Une somme non négligeable, surtout en période de crise.

L’US Open et Roland Garros gardent le cap

La billetterie du tournoi de Roland Garros permet à elle seule de financer quasiment la totalité de la dotation allouée aux joueurs (42,661 millions d’euros en 2019). En l’absence totale de spectateurs, les organisateurs du tournoi devront certainement envisager des coupes budgétaires, même si les droits TV (87 millions d’euros en 2019) déjà négociés pour la plupart, pourront alléger la balance. L’on peut également penser que les sponsors voudront renégocier leurs partenariats, leurs marques n’ayant évidemment pas la même visibilité.

Mais outre-Atlantique, les organisateurs de l’US Open n’ont pas eu ce problème au moment de planifier la dotation du tournoi. Avec un prize money total de 60 millions de dollars (53.4 millions d’euros) pour l’US Open et le tournoi de Cincinnati, l’USTA assure 95% de la dotation de l’an dernier (63 millions de dollars pour les deux tournois). L’US Open peut se targuer d’être le tournoi qui paye le mieux ses joueurs, puisqu’il détient le plus gros prize money du circuit. Son vainqueur est également le mieux loti : en 2019, Rafael Nadal a touché 3,85 millions de dollars (3,46 millions d’euros) après sa victoire en finale face au Russe Daniil Medvedev.

Fort de son court central Arthur Ashe, le plus grand au monde avec 22 547 places, l’US Open est également le tournoi qui génère le plus d’argent, avec pas moins de 350 millions de dollars en 2018 (311 millions d’euros), selon des statistiques de Forbes. Les droits TV et la billetterie représentent respectivement 34% et 37% des revenus du tournoi, soit 120 et 130 millions de dollars (106 et 115 millions d’euros), beaucoup plus qu’à Roland Garros. L’US Open perdra quasiment la moitié de ses revenus cette année, en prenant en compte la billetterie (37%), ainsi que la vente de marchandises et de services durant la quinzaine, qui rapporte près de 30 millions de dollars (26,6 millions d’euros), et représente 8,5% des revenus.

Mais les deux tournois peuvent s’appuyer, comme tous les tournois du Grand Chelem, sur les bénéfices réalisés chaque année. 100 millions d’euros en 2017 et 40% des revenus totaux pour Roland Garros selon Slate, et pas moins de 200 millions de dollars (177,8 millions d’euros) en 2018 pour l’US Open, selon les statistiques de Forbes. Les caisses sont pleines, les deux majeurs peuvent se permettre d’engranger des pertes ou de faire une année au prix coûtant, au vu des profits faramineux qui seront générés par l’instauration de night sessions (matchs joués à partir de 21h) à Roland Garros, permise par la couverture du court central Philippe Chatrier, et les 600 millions de dollars investis dans la rénovation du complexe de l’US Open, conclue en 2018.

Priorité aux moins lésés

Malgré le retour du tennis au plus haut niveau à la mi-août, la crise sanitaire n’a fait que confirmer l’écart béant entre les participants aux tournois du Grand Chelem et le reste des joueurs en dehors du top 100, devant se contenter des tournois de niveau inférieur, aux dotations très lointaines des émoluments du haut du panier. Même si les tournois « importants » – ceux qui rapportent plus d’argent et de points au classement à leurs participants – sont conservés, les autres, plus petits, ne peuvent s’accorder un report, comme l’a fait Roland Garros.

Sur 67 tournois ATP au total dans l’année, seuls 17 ont été joués avant l’arrêt complet de la saison, soit 50 dont le sort reste encore à définir. Il est certain qu’aucun tournoi sur gazon ne pourra se jouer, au vu des conditions de jeu particulières qui leur sont nécessaires. L’ATP a également fait une croix sur bon nombre de tournois sur terre battue « secondaires » du circuit, puisque pour préparer Roland Garros, les joueurs participeront à trois tournois : l’ATP 250 de Kitzbühel et les Masters 1000 de Madrid et Rome.

Pour ce qui est de la tournée américaine, le nombre de tournois en préparation de l’US Open passe de quatre à deux, seuls Washington et Cincinnati auront lieu, le second dans l’enceinte-même de Flushing Meadows, à New York. Ce nouveau calendrier implique la suppression de 33 tournois au moins, dont un Grand Chelem, quatre Masters 1000, six ATP 500 et 23 ATP 250. Et ce jusqu’à la fin de Roland Garros, le 11 octobre, date prévue pour le début du Masters 1000 de Shanghai, toujours incertain.

L’ATP a tout fait pour sauver les trois Masters 1000 de Cincinnati, Madrid et Rome, sans réellement se soucier des joueurs ne pouvant pas y accéder et présents lors des tournois inférieurs tels que les ATP 250. Il est vrai que les dotations lors de ces derniers ont largement augmenté ces dernières années (entre 90 000 et 150 000 dollars pour le vainqueur aujourd’hui), mais elles restent à des années-lumière de ce que gagne un vainqueur de Grand Chelem (entre 2,6 et 3,5 millions d’euros), ou même de Masters 1000 (aux alentours d’1 million d’euros).

Après l’imbroglio total autour de la création d’un fonds de solidarité pour les joueurs en difficulté, et financé par le top 100, il ne fait pas bon être classé au-delà de la centième place mondiale en 2020.