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Après une décennie 2000-2010 remplie de succès avec 16 titres du Grand Chelem, Roger Federer a largement accusé le coup sur le début de la décennie suivante. Beaucoup attendaient un déclin du maître, sans compter sur sa capacité à transformer son jeu.

A l’aune de la saison 2013 de Roger Federer, le monde du tennis s’interroge sur la capacité du Suisse à remporter un nouveau tournoi du Grand Chelem avant la fin de sa carrière, voire même rester dans le top 10. Lors de sa pire année sur le circuit, Roger n’a pas fait mieux qu’une demi-finale en Grand Chelem, perdue face à Andy Murray à l’Open d’Australie. Cinq mois plus tard, il s’incline en quarts de finale de Roland Garros face à Jo-Wilfried Tsonga, une défaite limpide en trois sets seulement, et en moins de deux heures. A Wimbledon, tournoi qu’il avait remporté 7 fois à l’époque, il s’incline dès le deuxième tour face à la surprise Serhiy Stakhovsky. Une défaite qui mettra fin à sa série de 36 quarts de finale consécutifs en Grand Chelem, et qui le fera sortir du top 4 pour la première fois depuis 10 ans. Enfin, pour le dernier Grand Chelem de l’année, le Suisse s’incline en huitièmes de finale face à l’espagnol Tommy Robredo en trois sets. Il conclut l’année par une défaite face à Rafael Nadal en demi-finale du Masters de Londres, un seul titre sur le circuit glané à Halle, ainsi qu’une sixième place mondiale, un stade auquel il n’était plus retourné depuis 2002.

Mais l’année 2013, outre sa pauvreté en termes de succès, marque un changement important dans la carrière du maître, puisqu’elle lui a permis de revoir en profondeur son style et sa technique de jeu. L’on pense souvent que la réelle période de transition a pris place à l’intersaison 2016-2017 pour Federer, à cause de sa blessure qui l’a éloigné des terrains pendant près de 6 mois. Or, le Federer que l’on observe sur le court depuis 2017 n’est que la version finale du joueur que veut être Roger depuis fin 2013. Et sa blessure en 2016 n’a fait qu’accélérer le processus, déjà entamé.

L’esquisse d’un nouveau joueur avec Edberg

A la suite d’une année où Roger s’est perdu au niveau de son jeu, il souhaite revenir à l’essentiel, au jeu qui l’a fait gagner ses 7 Wimbledon. Pour remettre à l’honneur le service-volée, qui d’autre que Stefan Edberg ? En décembre 2013, après une session d’entraînement entre les deux hommes à Dubaï, Federer décide d’intégrer l’ancienne gloire du tennis suédois au sein de son staff. Vainqueur de six titres du Grand Chelem et membre du Hall of Fame, Edberg était notamment reconnu pour sa grâce sur le court (tout comme Roger), mais surtout pour son incroyable toucher à la volée, qui lui permettait d’écourter les échanges en se rapprochant du filet quasiment après chacun de ses services.

32 ans déjà pour Federer à l’aube de la saison 2014, et trois défauts apparaissent clairs pour le Suisse. Premièrement, il ne peut plus bouger et tenir les échanges comme auparavant. Les matchs marathon lui ont posé problème lors de la saison 2013, et malgré son talent, le Suisse ne peut plus s’engager dans des joutes à rallonge. Deuxièmement, son coup droit si puissant, n’a plus la même percussion qu’auparavant, et lui permet moins de créer des brèches dans le jeu adverse. Troisièmement, son revers slicé n’a plus le même apport qu’auparavant, ne pouvant plus l’utiliser comme moyen de temporisation pour mieux attaquer derrière.

Deux solutions, que va lui apporter Stefan Edberg, se présentent à Federer. Il doit désormais beaucoup plus s’appuyer sur son service, qui lui ne faiblit pas, pour parvenir à monter à la volée et écourter au maximum les échanges après ses engagements. Ensuite, il doit réduire le pourcentage de revers slicés par rapport au nombre de revers à plat ou liftés, de sorte à ce que l’échange soit également écourté lorsqu’il se trouve en fond de court. Et le résultat n’a pas tardé à se faire attendre.

Roger Federer et Stefan Edberg à Wimbledon en 2014 © Marianne Bevis

Selon des statistiques de Tennis Abstract, entre 2006 et 2014, lorsque Federer est au retour de service, dans 70 à 80% des cas, le joueur adverse sert sur son revers. Dès 2014, et jusqu’en 2016, ce pourcentage avoisine plutôt les 60%. Pour ce qui est du service-volée, Federer avait drastiquement diminué le pourcentage de ce qui faisait sa force auparavant. Cela représentait quasiment la moitié de ses points de service lors de son premier titre à Wimbledon en 2003, 48 % selon les statistiques d’IBM. Mais en 2013, l’année précédant l’arrivée de Stefan Edberg, ce pourcentage avoisinait 10 %. En 2014, il est remonté en flèche pour atteindre près de 25 %, soit un quart de tous ses points de services, seulement 6 mois après avoir retravaillé cet aspect de son jeu.

Tous ces changements ont porté leurs fruits en 2014, par rapport à 2013, mais plutôt en seconde partie de saison. En effet, Roger remporte le tournoi de Dubaï, atteint la demi-finale de l’Open d’Australie et deux finales, à Indian Wells et Monte-Carlo. Mais le Suisse perd ensuite au second tour du tournoi de Rome face à Jérémy Chardy, et en huitièmes de finale de Roland Garros face au surprenant letton Ernests Gulbis. Il se hisse ensuite en finale de Wimbledon, qu’il perd lors d’un match épique en 5 sets face à Novak Djokovic. Sur les 4 mois de l’année suivants, Roger remportera 3 titres supplémentaires, avec l’aide d’un outil qu’il connaît bien.

Une nouvelle raquette pour un nouveau jeu

Les changements positifs dans le jeu de Federer ne sont pas uniquement le fruit de la présence de Stefan Edberg au sein de son staff. Dès 2013, en collaboration avec Wilson, son équipementier de raquettes depuis le début de sa carrière, le Suisse cherche à établir un nouveau style de jeu en changeant totalement le type de matériel avec lequel il joue. C’est donc à la suite de son élimination à Wimbledon que Federer arbore un tout nouvel outil, dans un design all black, avec une tête de raquette bien plus grande, et un profilé beaucoup plus fin. Le Suisse a en effet cherché à gagner en puissance en augmentant la taille de son tamis, passant de 90 à 97 pouces (soit de 580 à 625 cm2). Cette raquette ne fut qu’un prototype pour établir la future Wilson Pro Staff 97, que Federer utilisera un an plus tard, juste après Wimbledon 2014.

Roger était alors revenu à un modèle qu’il n’utilisait plus depuis près de 10 ans. Entre 2001 et 2004, il a utilisé 3 modèles de Pro Staff, dont la 6.1, la raquette mise au goût du jour par Pete Sempras et un certain… Stefan Edberg, deux de ses idoles de jeunesse. Au tout début de sa carrière, le Suisse allait même jusqu’à utiliser la Pro Staff 6.0 avec le plus petit tamis jamais créé pour une raquette, mesurant seulement 85 pouces (soit 550 cm2). Une autre raquette que Sampras utilisait durant ses années fastes. Mais petit à petit, le Suisse s’est tourné vers d’autres modèles, comme la n-Code 90, avec laquelle il a eu tant de succès entre 2004 et 2006, ou encore la K-Factor, avec laquelle il parvint enfin à remporter Roland Garros. Au fur et à mesure qu’il prenait de l’âge, le tamis de 90 ne lui convenait plus, notamment pour sa grande exigence en termes de précision. Il s’est donc tourné vers un tamis de 97 à partir de 2013, en revenant vers le modèle Pro Staff.

Lorsque le Suisse opte pour cette raquette inédite, son jeu semble transformé, simplifié. Il parvient mieux à contrôler la balle, grâce à un tamis plus grand qui, outre un net apport en termes de puissance, lui assure une tolérance accrue. A la suite de cette commutation, les meilleures sensations de Federer se font instantanément ressentir dans ses résultats. Après Wimbledon, Roger remporte les tournois de Cincinnati, Shanghai et Bâle, il atteint les finales du tournoi de Toronto et du Masters, le tout avant de clôturer la saison par une victoire en Coupe Davis.

Roger poursuivra sur sa lancée en 2015 avec 6 titres, notamment à Cincinnati. Cependant, il échouera lors de cinq finales majeures à Indian Wells, Rome, Wimbledon, l’US Open, et le Masters de Londres, toutes perdues contre Djokovic. Mais 2015 marquera surtout la première victoire de Federer contre Nadal depuis 2012. En finale du tournoi de Bâle, le Suisse maîtrise son rival de toujours (6-3, 5-7, 6-3) de façon assez inattendue. Mais ce triomphe n’est pas anodin, il est en grande partie dû au changement de raquette de Federer, le tamis de 97 lui permettant un meilleur contrôle du lift de Rafa. Depuis cette confrontation, les face-à-face entre les deux hommes tournent beaucoup plus à l’avantage de Federer (7-1 depuis 2015).

En 2016, après l’annonce de la fin de sa collaboration avec Stefan Edberg, c’est l’ancien tennisman croate Ivan Ljubičić qui rejoint le staff de Federer, toujours accompagné de Severin Lüthi, depuis 2007. Mais cette année-là, le maître n’est plus que l’ombre de lui-même et ne participe qu’à la moitié de la saison après sa blessure au genou en demi-finale de Wimbledon, face à Milos Raonic. Le Suisse ne remporte aucun titre pour la première fois depuis 2000 et sort du top 10 de l’ATP pour la première fois depuis 2002. Alors que l’on pensait le jeu de Federer bien établi avec cette nouvelle raquette, l’annonce de la séparation avec Stefan Edberg, puis cette grave blessure au genou, viennent gâcher la fin de carrière de Roger, tandis que beaucoup pensent qu’elle est d’ores et déjà terminée.

Mais pour le Suisse, ce sera notamment l’occasion de prendre le temps de travailler sur le prototype qu’il arborait entre 2013 et 2014. Avec Wilson, il va développer sa propre gamme de raquettes, la Pro Staff 97 RF Autograph, et la commercialiser au grand public. Une première dans l’histoire du tennis pour une raquette Pro Stock. Le modèle pèse 340 grammes non cordé, et s’adresse aux joueurs aguerris qui recherchent à la fois la précision et le contrôle, grâce à un équilibre en manche, et la puissance et la tolérance, avec un grand tamis et un poids conséquent. Ce changement total de raquette coïncide évidemment avec la phase finale du joueur qu’esquissait Federer depuis l’arrivée de Stefan Edberg, complété voire amélioré par l’arrivée d’Ivan Ljubičić.

Roger Federer et sa Wilson Pro Staff 97 RF © Anthony Jalandoni

Le changement en profondeur

« Les docteurs m’ont informé que si je voulais encore jouer quelques années sans blessure, ce que je compte faire, je devais donner à mon genou et à mon corps le temps nécessaire pour récupérer », déclara Federer dans un message sur Facebook en juillet 2016, où il annonce également mettre un terme à sa saison. Le monde du tennis se demande alors s’il reverra un jour Federer sur un court de tennis, lui en tout cas est bien motivé pour revenir à la compétition en 2017. Mais avant tout, un énorme travail physique et technique est nécessaire. Pour le premier aspect, les séances en compagnie de son préparateur physique, Pierre Paganini, ont été doublées, afin de revenir au top niveau, mais aussi prévenir les futures blessures.

Sur le second aspect, Ljubičić a très vite pris le lead. Qu’aurait-pu lui apporter le croate, certes très bon joueur, mais bien moins régulier et victorieux que Federer ? L’ancien numéro 3 mondial a perfectionné certains points faibles de Roger, notamment son revers. Edberg avait déjà apporté sa pierre à l’édifice pour faire jouer plus de revers à plat au Suisse, mais Ljubičić a grandement modelé son revers tel qu’il est aujourd’hui. Il lui a procuré une meilleure assurance sur son coup faible, qu’il avait tendance à minimiser par l’utilisation trop fréquente de slices. Selon des statistiques de Tennis Abstract, entre 2016 et 2017, le pourcentage de revers à plat dans le jeu de Roger est passé de 60 à 75%. Un chiffre qui montre la patte Ljubičić.

Mais surtout, le croate a créé une volonté d’attaquer et d’aller vers l’avant en revers dans le jeu de Federer. Toujours selon des statistiques de Tennis Abstract, en 2014, Roger remportait aux alentours de 20% de ses balles de break grâce à un revers. En 2016, après le passage de Stefan Edberg et le premier changement de raquette, ce pourcentage culmine à 40%. Enfin, en 2017, après l’arrivée de Ljubičić et le second changement de raquette, Federer gagne près de 60% de ses balles de break grâce à son revers, soit trois fois plus que seulement 3 ans auparavant.

Le revers n’a pas été l’unique réussite du changement de coach pour Federer, il est aussi en grande partie responsable de l’utilisation de son service. Edberg avait apporté sa patte en incitant le Suisse à monter à la volée après son engagement, Ljubičić a apporté la sienne en perfectionnant son service pour toucher des zones préférentielles, afin de conclure plus aisément à la volée. Une chose que Federer peut envier à son coach, c’est bien son service. Le croate détient un des meilleurs ratios d’aces de l’histoire, une moyenne de 12 par match, par rapport à Roger qui en sert 7 par match. Grâce à Ljubičić, Federer ne sert pas plus d’aces, mais conclut plus d’échanges en deux coups de raquette, en usant du service-volée, grâce à une constance retrouvée sur son engagement, surtout sur deuxième balle.

2017 : La consécration

Après une intersaison riche en changements, tout comme les trois années précédentes, le grand retour du neo Federer est tant attendu à l’Open d’Australie, juste après un tournoi de préparation/d’exhibition à la Hopman Cup, où Roger est apparu décontracté. Il rentre désormais dans une partie de sa carrière où il doit « se faire plaisir. » Mais une chose est sûre, après un « échauffement » à la Hopman Cup, il n’est pas venu à l’Open d’Australie pour faire de la figuration. Après deux premiers tours assez tranquilles face à Jurgen Melzer et Noah Rubin, la marche s’annonce plus haute au moment de rencontrer Tomas Berdych au troisième. Que nenni pour Roger qui se défait sans encombre d’un autre revenant (6-2, 6-4, 6-4). Le Suisse lutte mais l’emporte ensuite face à la tête de série numéro 5, Kei Nishikori, lors d’un match en 5 sets accrochés, gagné au mental pour passer en deuxième semaine.

Ce qui apparaît déjà une victoire pour lui d’arriver à ce stade de la compétition, ne suscite en aucun cas chez Federer l’envie de lâcher du lest. Au contraire, il monte même en puissance. Arrivé en quarts de finale, il rencontre Mischa Zverev, tombeur surprise de John Isner, mais surtout du numéro 1 mondial Andy Murray. Peut-être dépassé par l’événement, l’Allemand est balayé par Federer (6-1, 7-5, 6-2), qui rencontrera son compatriote Stan Wawrinka en demi-finale. Deuxième match en cinq sets pour Federer, qui bat, non sans peine, le vainqueur de l’édition 2014 (7-5, 6-3, 1-6, 4-6, 6-3), avant de rencontrer son rival de toujours en finale. Pour l’histoire, les deux plus grands s’affrontent en finale de la première messe tennistique de l’année. Malgré une opposition exceptionnelle, surtout en termes d’intensité plutôt que de jeu, les vagues déferlantes de Federer en revers sont venues à bout d’un Nadal impuissant, après un final dantesque (6-4, 3-6, 6-1, 3-6, 6-3).

Emu aux larmes, aucune victoire n’aura procuré tant d’émotion chez Federer, après une si longue absence, la première de sa carrière. A la suite d’une victoire plus qu’inattendue en Australie, Federer est loin d’imaginer à ce moment-là que la suite de sa saison sera si fructueuse. Sa défaite inopportune à Dubaï face au Russe Evgeny Donskoy lui aura permis un retour rapide sur Terre. Il enchaînera ensuite par le troisième Sunshine Double (Indian Wells + Miami) de sa carrière, durant lequel il battra par deux fois Nadal et ne perdra que deux sets en 12 matchs. Ayant grand besoin de se ménager, Roger ne participe pas à la saison sur terre battue, qui ne demeure que partie remise.

Arrivé sur gazon, le Suisse remporte son neuvième titre à Halle et son huitième à Wimbledon, portant ainsi son total à 19 titres en Grand Chelem. Il réalise par la suite une tournée américaine mitigée. Après une finale perdue à Montréal face à Alexander Zverev, il s’incline en quarts de finale de l’US Open contre Juan Martin del Potro. Mais Federer prendra sa revanche un mois et demi plus tard à Shanghai, avant d’infliger une autre fessée à Rafael Nadal en finale, davantage par la manière que par le score. Federer remporte ensuite un huitième titre à domicile, à Bâle, avant de s’incliner en demi-finale du Masters face à David Goffin.

Entre 35 et 36 ans, Federer aura réalisé l’une des meilleures saisons de sa carrière en 2017, glanant un total de sept titres, son meilleur total depuis 2007, dont deux en Grand Chelem, et trois en Masters 1000. Son ratio de victoires-défaites est également le plus haut depuis 2006, avec 91,5% de victoires, soit 54 sur la saison pour seulement cinq défaites. Roger s’est évidemment ménagé durant cette saison en jouant un nombre réduit de tournois, mais ce retour inespéré a fait le bonheur de bon nombre de fans de tennis. Après sa victoire en finale d’Indian Wells, lui-même s’est dit surpris du niveau de jeu qu’il produisait et des sensations incroyables qu’il avait en foulant de nouveau les courts de tennis.

Un travail de longue haleine, bien plus long et plus profond que celui effectué à l’intersaison 2016-2017, aura permis à Roger Federer de revenir au plus haut niveau en 2017 et de continuer à performer dans le top 5 mondial jusqu’à aujourd’hui. Capable de remporter n’importe quel tournoi auquel il participe, Federer joue désormais pour le plaisir, et surtout le nôtre. Alors, après l’annonce d’une rechute de sa blessure au genou, Federer peut-il gagner en Grand Chelem en 2021 ? Une chose est sûre, le Suisse a des objectifs en tête pour l’année prochaine, qui pourrait être sa dernière, et le principal se situe plutôt du côté de Tokyo.

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