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Portée par le candidat à l’investiture démocrate Andrew Yang en 2020, l’idée d’un revenu de base pour les ménages les plus précaires trouve ses racines dans des expériences sociales menées à la fin des années 60 aux Etats-Unis. Elle a même été proche de séduire la classe politique de l’époque.

De l’argent gratuit ; voilà une idée avancée par une kyrielle de penseurs dans l’Histoire. Thomas More en rêve dans son ouvrage Utopia en 1516. On trouve des défenseurs de cette idée à travers tout le spectre politique de la gauche à la droite, jusque chez les fondateurs de la pensée néolibérale, Frédéric Hayek et Milton Friedman. Mais peu de gens savent qu’au cœur des années 70, les Etats-Unis sont proches de mettre en place un filet de sécurité au moins aussi large que celui de ses homologues européens du XXIe siècle. Quand le président Lyndon B. Johnson déclare la « guerre à la pauvreté » en 1964, républicains et démocrates font front commun. Ils se déclarent ouverts à la mise en place de réformes sociales fondamentales.

L’expérience de l’instauration d’un revenu de base à petite échelle, dans certains Etats du pays, fait rapidement l’unanimité dans la classe politique américaine. Dès 1968, près de 800 millions de dollars sont budgétés pour distribuer un revenu de base à 8 500 Américains dans les Etats de Caroline du Nord, de Pennsylvanie, du New Jersey, de l’Iowa, Indiana, et dans les villes de Seattle et de Denver. Les chercheurs veulent trouver des réponses à trois de leurs principales interrogations : les gens travailleraient-ils beaucoup moins s’ils recevaient un revenu garanti ? Le programme coûterait-il trop cher ? S’avèrerait-il politiquement irréalisable ? Après quelques mois d’expérimentation, pour les analystes des données, les réponses sont claires : non, non et oui. Une réduction du temps de travail payé (9%) est observée, certes, mais elle reste limitée. « L’argument de la paresse n’est pas appuyé par nos résultats », statuera même un analyste de l’expérience de Denver. Cette diminution du temps de travail est concentrée sur deux groupes sociaux : les jeunes et les mères célibataires. Mais chez les jeunes de l’expérience, presque toutes les heures d’obligations de d’un travail rémunéré sont compensées par une formation approfondie. Et les résultats sont spectaculaires : parmi les sujets du New Jersey, le taux de réussite au baccalauréat connaît un bond de 30%.

Forte de ses bons retours, l’expérience du revenu de base creuse son sillon dans le landerneau économique états-unien.  « C’est possible ! La pauvreté peut être éradiquée aux Etats-Unis dès l’année 1976 », écrit le Prix Nobel d’économie James Tobin en 1969. A cette époque, une étude révèle que près de 80 % des américains plébiscitent l’instauration d’un revenu de base. Au cours de l’année 1968, alors que partout autour du globe des jeunes descendent dans les rues, cinq économistes – John Kenneth Galbraith, Harold Watts, James Tobin, Paul Samuelson et Robert Lampman – s’adressent au Congrès américain, désireux d’un ardent désir de changement. « Les Etats-Unis n’auront pas pris leurs responsabilités tant que chaque membre de la nation ne se verra pas garantir un revenu de base qui ne saurait être inférieur au seuil de pauvreté officiellement reconnu », alarment-ils dans un manifeste publié en une du New York Times, premier quotidien Outre-Atlantique. D’après ces pontes d’économie, les coûts du financement de ce revenu seraient certes « substantiels, mais tout à fait dans les capacités économiques et fiscales de la nation ». Cette lettre ouverte est signée par 1 200 économistes, et connaît un écho retentissant. Au mois d’août 1969, le président américain Richard Nixon présente un projet de loi visant à établir un revenu de base, qu’il qualifiera de « loi sociale la plus importante de l’Histoire de notre nation ».

« Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue ».

Victor Hugo

D’après Nixon, les enfants du baby-boom (génération 1945-1960) réaliseraient deux prouesses jugées inconcevables pour les générations précédentes. Après avoir envoyé un homme sur la lune un mois auparavant, cette génération éradiquerait enfin la pauvreté. Un sondage de la Maison-Blanche révèle que la presse accueille cette potentielle réforme avec enthousiasme : près de 90% des journaux la soutiendraient. Pour le Chicago Sun Times, c’est « un pas de géant en avant »; pour le Los Angeles Times, « un audacieux nouveau plan ». Le Conseil National des Eglises soutient de son côté l’initiative, de même que les syndicats et le secteur des entreprises (!). Un télégramme arrive à la Maison-Blanche et proclame : « Deux républicains de la classe moyenne supérieure, qui paieront pour ce programme, vous disent bravo ! ». Des cuistres vont même jusqu’à citer Vicor Hugo : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

Le projet de loi rejeté par… les démocrates

L’avènement de l’ère du revenu de base semble donc acté. « Le plan social passe à la Chambre… Une bataille gagnée dans la croisade de la réforme », titre le New York Times le 16 avril 1970. Avec 243 votes pour et 155 contre, le Plan d’Assistance Familial (FAP) – allocation de 1600 $ mensuels pour une famille de quatre- du président Nixon est approuvé par une écrasante majorité. La plupart des experts s’attendent à ce qu’il passe aussi au Sénat, tenu par une majorité encore plus progressiste que celle de la Chambre des Représentants. Mais les doutes s’élèvent à la Commission sénatoriale des Finances. « Ce projet de loi représente la législation sociale la plus extensive, la plus étendue et la plus onéreuse jamais déposée », argue un sénateur républicain. Mais, paradoxalement, ce sont les démocrates qui s’opposent le plus vertement au projet. Ils estiment que le FAP n’est pas assez abouti, en somme qu’il ne va pas assez loin. Ils plaident en faveur d’un revenu de base plus important. Au bout de plusieurs mois durant lesquels le projet est ballotté entre le Sénat et la Maison-Blanche, il finit par être mis au rebut.

L’année suivante, en 1970, Nixon présente au Congrès une version légèrement améliorée du FAP. Là encore, le projet de loi est accepté par la Chambre, cette fois dans le cadre d’un ensemble plus vaste de réformes : 288 votes pour, 132 contre. En 1971, dans son discours sur l’état de l’Union, Nixon estime que son projet, consistant à placer un « plancher sous le revenu de chaque famille avec enfants en Amérique » est « le plus important de sa mandature », et conditionnera sa réélection. Mais le projet de loi est, une nouvelle fois, rejeté par le Sénat. Le désaveu est sévère.

Ce n’est pourtant qu’en 1978 que le revenu de base est abandonné une bonne fois pour toutes. La faute à un résultat qui retient particulièrement l’attention après la publication des résultats définitifs de l’expérience de Seattle : durant l’expérimentation du revenu de base, le nombre de divorces aurait augmenté de 50 %. L’intérêt suscité par cette statistique occulte rapidement tous les autres résultats, comme l’amélioration des résultats scolaires ou de la nutrition des jeunes. Dix ans plus tard, une nouvelle analyse de données révèle une erreur statistique : en réalité, le taux de divorces était resté inchangé à Seattle. Des années plus tard, on s’en souvient, le président Ronald Reagan ricanera : « Dans les années 60, nous avons déclaré la guerre à la pauvreté et la pauvreté a gagné ».