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A contre-courant des prophètes de malheur qui nous prédisent à longueur de plateaux télé la « fin du travail », une multitude d’experts perçoivent la transition numérique comme une chance plutôt qu’un danger.

L’intelligence artificielle cristallise un lot de fantasmes et de craintes irrationnelles. Les détracteurs de la SuperIntelligence prédisent une disparition imminente de nombreux emplois. Selon eux, ils seront remplacés par de robots, plus compétents et plus rapides, donc fatalement plus rentables. Dans un monde où la croissance économique représente l’alpha et l’oméga de chaque entreprise, la prise du pouvoir de l’ « infaillible » robot semble inéluctable. Elle condamne de facto l’homme à une reconversion professionnelle hasardeuse, de surcroît dans un contexte de chômage endémique mondial.

La discours de la doxa a fait florès, si bien qu’aucune voix discordante ne semble s’opposer à cet argument d’autorité. Benoit Hamon a fait sensation lors de l’élection présidentielle de 2017, lors de laquelle il a présenté deux solutions miracle pour faire face au « danger IA » : l’instauration d’une taxe robot et la mise en place de la semaine de 32 heures. Pour endiguer l’irrésistible ascension de l’IA et protéger les emplois des salariés, autant dégoûter les géants de la Silicon Valley. Noble dessein sur le papier. Mais à nuancer. Car les conclusions tirées par Hamon et son équipe de campagne (dont l’économiste Thomas Piketty) sont erronées.

En passant le secteur de la robotique et de la SuperIntelligence actuel au scanner, un constat apparaît : la donne n’est pas si simple. Elle n’est en aucun cas aussi binaire que ce voudraient nous faire croire les contempteurs des nouvelles technologies. Une récente étude du forum économique mondial estime que dans les quatre prochaines années, la robotisation détruirait 0,98 million d’emplois mais en créerait 1,74 million, soit près de deux fois plus. Nul besoin de rappeler que ces chiffres sont à manier avec minutie, car ils rentrent dans le champ de la pure spéculation économique.

Ils sont néanmoins très indicatifs et révélateurs, car à contre-courant des préjugés dogmatiques des prêcheurs anti-IA, en voie d’expansion au sein du débat d’idées. Le mythe de la fin du travail ressurgit à chaque innovation technique dans l’histoire. D’Aristote à Keynes en passant par Rifkin : ils ont tous prédit la fin du travail. Keynes prophétisait même la disparition des emplois « aliénants et pénibles » pour la fin du XXe siècle.  

Les vaticinations de l’un des plus grands économistes du siècle dernier ont été démenties dans les grandes largeurs par l’examen des faits. « Si les prédictions de Keynes sur la réduction du temps de travail s’étaient réalisées, nous ne travaillerions plus du tout », ironise en ce sens Edward Alden, superviseur économique au Council of Foreign Relations (CFR).

Le « sens commun », denrée rare purement humaine

A travers l’histoire, les exemples de reconversion après l’avènement de révolution sont légion : les laboureurs sont devenus des ouvriers et les ouvriers des ingénieurs. Actuellement, l’on s’interroge quotidiennement : que deviendront les avocats, les professeurs, les ingénieurs ?  Le scénario catastrophiste s’une extinction massive de ces métiers doit faire l’objet de pondération.

Prenons un exemple très concret pour battre en brèche les fadaises des anti-IA. Elon Musk a promis à la fin 2019 la production de camions électriques capables de s’autopiloter. Les volumes de construction de ces véhicules révolutionnaires n’ont pas été révélées par le fantasque entrepreneur américain. A priori, les innovations de Tesla ne sont pas vouées à se démocratiser avant plusieurs années, voire des décennies. Mais leurs projets gargantuesques obligent les architectes du monde de demain à opérer une réflexion sur la mutation du secteur du transport routier.

Chaque année, aux USA, on recense 4 000 morts d’accidents de camions. L’émergence de la technologie pourrait ainsi éviter tout autant de drames et de familles endeuillées. Personne ou presque ne regrettera cette profession mortifère. Il faudra cependant prendre au sérieux une interrogation légitime : que deviendront les cinq millions de chauffeurs, soudain orphelins de leur profession ? Ils seront affectés à d’autre tâches, en étroit lien avec leur ancien métier. Partons du postulat que l’on se passe d’un chauffeur d’autoroute. Il serait remplacé par une IA, qui hériterait de la lourde responsabilité d’acheminer des marchandises d’un point A à un point B.

De nombreux spécialistes de l’IA anticipent déjà cette passation de pouvoir, et préviennent : des garde-fous humains seront toujours nécessaires. Il faudra ainsi prévoir un pilote sur certains tronçons d’autoroutes, où l’imprévisible peut toujours se produire. Sans aide de son créateur, l’IA pourrait se retrouver en délicatesse sur des franges entières d’asphalte. Comment expliquer ce Talon d’Achille de l’IA ? Laisser les Intelligences artificielles piloter seuls des véhicules autonomes représenterait un danger car « les IA ont moins de sens commun qu’un rat », explique Yann Lecun, qui pilote les recherches en IA chez Facebook. Sur les parcelles d’inconnu jalonnant un trajet autoroutier, le sacro-saint « sens commun » se mue en compétence essentielle.

Or l’IA de 2020 en est cruellement dépourvue. Comment réagirait cette dernière sur des points sensibles, comme des passages devant des écoles ou des zones de construction ? La symbiose IA-humain peut être infaillible, mais laisser l’IA chapeauter une telle opération seule serait vain. Ainsi, une coopération pérenne entre l’homme et la machine est envisageable dans un futur à moyen terme. Une sorte de tour de contrôle pourrait superviser les trajets des poids lourds autonomes, et plusieurs informaticiens seraient sommés d’optimiser les systèmes de contrôle de la technologie. L’abandon d’un emploi de chauffeur routier aura ainsi été fécond : il aura réussi la prouesse d’enfanter cinq nouvelles professions, de surcroît moins dangereuses. Même le plus virulent des pourfendeurs de l’IA serait contraint de se réjouir de ce bouleversement de ce paradigme.

Transition numérique et économique

Les économistes de la Silicon Valley n’ont cure de cette robophobie de la part des sociologues et les politologues. Robert Atkinson, le président de la Information Technology and Innovation Foundation (ITIF), réfute, à l’aide de rapports, les élucubrations des pourfendeurs du progrès technologique. Selon lui, plutôt que de redouter l’émergence imminente des robots au sein du marché du travail, il faut en premier lieu préparer minutieusement la transition numérique, et orienter le marché économique vers de nouvelles formes d’emplois.

Robert Atkinson fonde ainsi sa théorie sur les travaux de l’offre de l’économiste français Jean Baptiste Say. Il rassure : « la tech crée toujours davantage d’emplois qu’elle n’en détruit ». En générant des nouveaux produits et services, la tech crée de facto de nouveaux marchés, terreau fertile à la création d’une myriade d’investissements et d’emplois. Aujourd’hui, la substance-même de ces futurs jobs demeure flou pour un néophyte, car le cerveau humain a une propension à ne jamais pouvoir anticiper la nouveauté. Qui aurait pu prédire l’émergence des « community managers » dans les années 80, à titre d’exemple ?

Une récente étude estime que les nouvelles activités en lien avec la technologie représentent la moitié de la création d’emplois aux Etats-Unis entre 1980 et 2000. Le débat sur le potentiel danger des robots fait ressurgir une dualité vieille comme le monde : libéraux contre anti-libéraux. Au XIXe siècle, Karl Max a ainsi formulé la théorie de l’accumulation du capital, qui substitue la machine au travailleur, et conduit inexorablement à la paupérisation de la population et au chômage de masse.

De l’autre côté de l’échiquier économique, les libéraux, dans la lignée de David Ricardo et Adam Smith, voient dans le progrès technique une source et exponentielle et inépuisable de richesse et d’emplois. Dans son ouvrage A la misère de la philosophie, Marx fonde son raisonnement sur l’exemple des tisserands de Manchester, dont les effectifs diminuent à la même vitesse que les volumes de production augmentent. Il y perçoit les germes d’une révolution : « nous connaissons la réponse des libéraux », grommelle-t-il alors. Le chômage correspond à une période de transition, permettant de repenser en profondeur le marché de l’emploi. Il permet d’opérer une instauration raisonnée d’un nouveau paradigme du travail, et d’orienter les chômeurs sinistrés vers d’autres activités. Deux siècles plus tard, l’histoire leur a donné raison. Aucune observation empirique n’a permis de réfuter leurs affirmations.