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Sur le fond, la politique de Washington à l’égard de la Chine devrait reprendre les dynamiques engagées par l’administration Trump. Sur la forme en revanche, tout sépare le 45e président des Etats-Unis de son successeur.

Le message d’adieu de Pékin à l’administration Trump ne s’encombre pas de diplomatie. « Bon débarras, Mike Pompeo. Après son départ, le monde ne s’en portera que mieux. », écrivait l’Agence de presse Chine nouvelle, le 18 janvier. Et de dresser, sur le ton assuré et sarcastique qui caractérise ces temps-ci les courriers diplomatiques de Pékin, le bilan du 70e secrétaire d’Etat des Etats-Unis. « Sous sa direction, la conduite diplomatique des Etats-Unis est devenue chaotique et destructive, moralisatrice et condescendante comme jamais auparavant. En dépit des ravages qu’il a causés dans le monde entier au fil des ans, M. Pompeo a toutefois réussi à accomplir quelque chose : il a dévoilé au monde le vrai visage d’un Washington arrogant, hypocrite et autoritaire. »

De fait, l’attitude caricaturale de Donald Trump et de son secrétaire d’Etat ont offert au régime chinois une série d’occasions de gloser sur la décadence d’un Occident ravagé par le Covid-19. La gestion erratique du Covid-19 du 45e président des Etats-Unis suffisait déjà à remplir les colonnes des organes de propagande du régime. Le 6 janvier, une foule de décérébrés s’engouffre sans difficulté au cœur du Capitole, symbole du modèle démocratique américain. À Pékin comme à Moscou ou Téhéran, on n’en attendait pas autant. En quatre heures, la frange radicale des Trumpistes venait de corroborer le récit des régimes autoritaires selon lequel le modèle démocratique occidental est en déclin. « Pourquoi, comme le font les Occidentaux, affirmer que l’invasion du Parlement à Hong Kong est un soulèvement démocratique, mais considérer que l’invasion du Capitole à Washington est une insurrection séditieuse ? Soyez logiques : tout cela, c’est de la violence, il faut la réprimer, cessez de critiquer la reprise en main de Hong Kong. », pouvait-on lire dans la presse officielle chinoise.

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera le monde entier tremblera. »

Napoléon

Dans les couloirs du ministère des affaires étrangères chinois, il est ainsi de bon ton de se moquer des graves erreurs commises par Donald Trump. D’autant qu’elles sont de nature à disqualifier l’action de son successeur. Le retour à une diplomatie conventionnelle, raisonnable et relativement prévisible, enchante Pékin, en position de force, scrutant les premières prises de position de Joe Biden. Aux déclarations incendiaires de Trump et à son mépris de la complexité de la rivalité sino-américaine succéderont le verbe soigné de Biden et sa fine connaissance du dossier. Le sobriquet « Panda Kisser » que Trump aimait donner à son adversaire démocrate pour se moquer de sa supposée sympathie envers le régime chinois ne lui convient pas, loin s’en faut. « Xi Jinping est un type qui n’a pas le moindre ossement de démocratie dans son squelette », avait-il déclaré lorsqu’il avait rencontré le président chinois, alors en campagne présidentielle, en 2013. Cette phrase illustre le fait qu’il avait bien compris – comme d’autres d’ailleurs – que la stratégie de « engage but hedge » (se rapprocher tout en contenant) poursuivie par les Républicains comme par les démocrates depuis la fin de la Guerre froide, avait été un échec. 

L’administration Obama ne s’était pas non plus bercée d’illusions : la Chine n’allait pas, bien qu’elle ait intégrée l’OMC en 2001, se démocratiser. Mais le « pivot vers l’Asie » qu’elle a progressivement mis en place à partir de 2011, était encore trop timide. « Je n’ai jamais eu le sentiment que nous étions en train de détourner notre attention du Moyen-Orient. Environ 80% de nos assemblées au Conseil de sécurité nationale avaient le Moyen-Orient pour principal objet », confiait dans un entretien à Graham Allison, politologue et professeur émérite à Harvard, un ancien fonctionnaire à la Maison Blanche au temps d’Obama. Donald Trump a au moins eu le mérite de réaliser que le principal dossier géopolitique du XXIe siècle serait la rivalité croissante sino-américaine. « Je pense qu’au sein du parti démocrate, tout le monde ou presque s’accorde à dire que le diagnostic de Trump sur les pratiques prédatrices de la Chine est pertinent », souligne Kurt Campbell, conseiller de Biden nommé coordinateur de l’Indo-Pacifique au Conseil national de sécurité.

Redonner corps au multilatéralisme

L’approche de l’administration Biden devra être résolument plus intelligente et structurée que celle de Trump. De fait, les guerres commerciales menées par Trump ont échoué. Selon les chiffres publiés le 14 janvier, l’excédent commercial chinois avec les Etats-Unis a bondi de 7,1% en 2020, se fixant à 316,9 milliards de dollars. En revanche, il convient pour l’équipe de Biden que les droits de douane sur certains produits stratégiques et les dénis de technologie dans les secteurs technologiques très avancés soient maintenus. Soulignant l’ampleur « sidérante » du phénomène, James Comey, le directeur du FBI, déclarait en 2014 : « Il y a deux sortes de grandes entreprises aux Etats-Unis : celles qui ont été piratées par les Chinois, et celles qui ne savent pas encore qu’elles ont été piratées par les Chinois. »

Liu Yandong, vice-premier ministre de la République populaire de Chine (à gauche) et le secrétaire d’État adjoint américain Anthony Blinken assistent à la session plénière de la consultation américano-chinoise sur les échanges interpersonnels lors du septième dialogue stratégique et économique américano-chinois au département d’État américain à Washington DC, le 24 juin 2015. CHRIS KLEPONIS / AFP

La politique chinoise de Biden s’inscrit dans le cadre plus large de sa politique étrangère. L’ancien vice-président entend revigorer le multilatéralisme, brocardé, voire franchement maltraité, par son prédécesseur. Afin de faire face au défi chinois, l’actuel hôte de la Maison Blanche entend profiter du riche réseau d’alliances que Washington s’est patiemment construit. « La Chine a toujours une porte de sortie : sa relation économique avec les autres pays. Ce n’est qu’en fermant ces portes que l’on poussera la Chine à cesser ses pratiques commerciales abusives. », déclarait récemment Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale de Biden. Seulement, cette stratégie, en apparence redoutable, se heurte à deux problèmes majeurs. Le premier est que c’est la Chine, et non les Etats-Unis, qui depuis au moins vingt ans, maintient le multilatéralisme en assistance respiratoire. La Chine y a massivement investi et s’est taillé une place de choix dans les principales instances multilatérales, à l’échelle mondiale, à l’ONU, à l’OMS ou à l’OMC par exemple mais aussi à l’échelle régionale, en créant la puissante banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. 

Le deuxième est que Washington ne peut espérer concilier les intérêts économiques de tous ses alliés dans la lutte contre la fulgurante ascension de la Chine. L’exemple récent le plus notoire est la signature d’un accord de principe sur les investissements entre la Chine et l’Union européenne. « Il y a aujourd’hui de forts déséquilibres entre l’UE, très ouverte aux investisseurs chinois, et la Chine, qui multiplie les barrières à l’entrée et les pratiques discriminatoires pour les entreprises étrangères qui s’y sont installées. Cet accord rééquilibre les choses et institue des règles », martèle la Commission. Ainsi en sera-t-il des autres alliés de Washington, dont les économies sont plus ou moins interdépendantes du mastodonte chinois.

Napoléon aurait déclaré, voilà plus de deux siècles : « Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera le monde entier tremblera. » Aujourd’hui la Chine s’est éveillée et le monde, paralysé par la pandémie de Covid-19, cherche désespérément des solutions pour freiner son ascension. Joe Biden espère les avoir trouvées. En sus de l’encombrante deuxième procédure de destitution visant Donald Trump – sur laquelle les démocrates ne veulent d’ailleurs pas s’attarder – l’équipe Biden ne pourra pas enjamber ces deux obstacles : les Chinois connaissent infiniment mieux l’Amérique que les Américains connaissent la Chine et la Chine est l’un des seuls pays dont le régime politique lui permet d’avoir une politique étrangère de long terme. Les efforts de Biden pourraient ainsi être gâchés par son prédécesseur quand son homologue chinois Xi Jinping, à la faveur d’un changement de Constitution en 2018, est assuré de poursuivre son « rêve chinois », bien au-delà de 2023.