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La Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, a très vite mis en place des mesures de protection pour éviter que le virus ne se propage. Celles-ci permettent aujourd’hui aux Néo-Zélandais de reprendre une vie presque normale.

« Frapper vite et frapper fort. » Telle a été la stratégie de la Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, de lutte contre la propagation du virus. Il ne s’agissait pas de le freiner, mais de l’éradiquer. Selon les données de l’université américaine Johns Hopkins, cet objectif a été atteint. Le dernier décès dû au Covid-19 remonte au 6 mai et seul un nouveau malade a été détecté depuis le 19 mai. Lorsque l’épidémie prit de l’ampleur, en Chine dans un premier temps puis en Europe, l’élue travailliste analysa méthodiquement les réactions de ses homologues. « Il faut souligner que le coronavirus est arrivé bien plus tard qu’en France. Ce qui a laissé le temps aux dirigeants néo-zélandais d’observer les erreurs commises ailleurs », rappelle un habitant, reclus dans la campagne de l’île du nord. Afin de contrôler au plus vite la propagation du virus, le 14 mars dernier, alors que seulement 6 cas étaient recensés, le gouvernement décida que toute personne entrant dans l’archipel serait placée en quarantaine. Un confinement strict fut dès lors mis en place. Toutes les écoles, bureaux, plages, bars et restaurants furent fermés. Les Néo-Zélandais s’affranchissant des règles s’exposèrent au risque de devoir payer une amende de 3000 dollars néo-zélandais (environ 1650 euros).

Les dirigeants néo-zélandais ont alors pris la décision, qui s’était avérée décisive en Corée du sud et en Allemagne, de tester massivement sa population. Le principe de subsidiarité s’est parfaitement appliqué dans ce pays de 5 millions d’habitants puisque les autorités locales reçurent le feu vert du gouvernement pour appliquer un traçage généralisé des personnes contaminées. Malgré ce confinement strict, le gouvernement a misé sur la responsabilité de ses concitoyens. Jacinda Ardern a parfaitement prouvé qu’il était possible d’associer la rigueur des mesures sanitaires prises à la clarté du message politique. Dès les premiers cas enregistrés, l’élue travailliste exposa clairement sa stratégie, répondit à toutes les questions des journalistes et réalisa des points d’informations presque quotidiennement, parfois sur les réseaux sociaux. Elle y rappelait souvent que le peuple néo-zélandais formait une équipe soudée. « J’ai trouvé cela bien que Jacinda Ardern donne des dates et qu’elle s’y tienne », témoigne un habitant de la Bay of Plenty (baie de l’abondance). Afin d’étayer son propos, le 15 avril, Jacinda Ardern décida de baisser son salaire et celui de ses ministres de 20% pour les six prochains mois. Cette décision fut particulièrement appréciée par les Néo-Zélandais.

L’économie néo-zélandaise fut fortement affectée par les conséquences du confinement. Le secteur du tourisme représente 18% du PIB et 97% des entreprises ne comptent pas plus de 20 salariés. Les mesures économiques ne se firent guère attendre. Le cabinet de la Première ministre adopta un plan de relance de 12,1 milliards de dollars néo-zélandais (6,5 milliards d’euros) pour soutenir la population, notamment par le biais de subventions pour les salaires et de réduction d’impôts. La nécessité de relancer au plus vite l’économie, asphyxiée par ces deux mois de confinement, justifie la stratégie du gouvernement, selon le médecin et universitaire Nick Wilson, qui déclarait aux médias locaux : « Si nous parvenons à éliminer rapidement le virus, nous pourrons rouvrir notre économie beaucoup plus tôt que d’autres pays. »

La décision de Jacinda Ardern d’entamer le déconfinement le 26 avril fut empreinte de son habituelle prudence. « Nous avons remporté cette bataille. Il n’y a plus de transmission généralisée et non détectée en Nouvelle-Zélande. Mais nous devons rester vigilants pour que cela continue », a-t-elle déclaré. À partir du 29 avril, les enfants de moins de 10 ans purent regagner leurs salles de classe. Les mouvements restèrent néanmoins limités, les centres commerciaux fermés et les compétitions sportives interdites. Une partie des activités économiques redémarra, par exemple dans le BTP ou dans l’industrie forestière. Jacinda Ardern entend ne pas rouvrir les frontières du pays avant qu’un vaccin mondial soit élaboré. Il est possible qu’elle doive lâcher du lest sur ce point, l’économie néo-zélandaise ne pouvant résister à l’arrêt prolongé de ce secteur d’activité qui lui est essentiel. Le 11 mai, en prenant la décision de rouvrir les plages, les restaurants et autres commerces, Jacinda Ardern permit à l’économie locale de reprendre.

Un parcours « sans fausse note »

Malgré le caractère strict du confinement, la popularité de Jacinda Ardern s’est envolée, au point qu’elle soit désormais la Première ministre la plus populaire du monde. Selon les derniers sondages, 92% des Néo-Zélandais saluent sa gestion de la crise. Pour comprendre les raisons de cette popularité record, il faut revenir sur son parcours politique. Elle devint membre, à l’âge de 18 ans, du parti Travailliste (Labour Party). Elle obtint ensuite un diplôme de sciences politiques et travailla au sein du cabinet d’Helen Clark, Première ministre de 1999 à 2008. Elle noua alors de forts liens avec la deuxième femme Première ministre de l’histoire de la Nouvelle-Zélande. « Jacinda Ardern est un peu la protégée de l’ancienne Première ministre néo-zélandaise, Helen Clark. C’est sa fille spirituelle, c’est elle qui l’a prise en tant qu’assistante parlementaire », souligne David Camroux, chercheur australien associé au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris. Elle travailla également un temps pour Tony Blair, premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 2007, cumulant en tout sept années d’expérience au sein de cabinets ministériels.

À 37 ans, Jacinda Ardern devint la plus jeune présidente du parti travailliste néo-zélandais. Trois mois plus tard, le 26 octobre 2017, elle fut élue Première ministre. Les médias néo-zélandais la surnommaient « Jacinda-mania » en raison de son omniprésence sur la scène médiatique. Sa volonté de cumuler son rôle maternel à celui de Première ministre étonnait les journalistes. Elle leur répondit : « C’est inacceptable que ce genre de questions soit encore posées en 2017. » En juin 2018, elle défraya la critique en allant à l’Assemblée générale de l’ONU avec son enfant. « C’est une femme qui a cette qualité d’authenticité. Une qualité assez rare chez les femmes politiques. On a vraiment l’impression que c’est une amie », constate David Camroux.

Le 15 mars 2019, la Nouvelle-Zélande est frappée par une attaque terroriste contre deux mosquées de la ville de Christchurch, située au Nord-Est de l’île du sud. Refusant de donner davantage de notoriété à l’auteur de cette attaque, Jacinda Ardern ne mentionnera jamais son nom. Elle fit ensuite preuve d’une grande compassion envers les familles endeuillées des victimes et décidera, dix jours après l’attaque, de modifier la loi sur les ventes d’armes. Cette décision allait être, la Première ministre en était consciente, très controversée. Elle nourrira par la suite cette image de Première ministre bienveillante, proche des Néo-Zélandais et de leurs attentes. Le 15 mai, elle se rendit avec son conjoint au café « Olive » à Wellington, la capitale néo-zélandaise, mais l’accès lui fut refusé puisqu’il n’y a plus de place. Ils repartirent et furent rattrapés par le gérant du bar, qui réussit finalement à leur libérer une table.

La première ministre rend aux hommages aux victimes de l’attaque de Christchurch. ©Flickr

L’épisode, aussi anecdotique soit-il, sera relayé par les médias locaux et internationaux puisqu’il illustre parfaitement la volonté de la Première ministre de se fondre dans la masse. Loin des cortèges de voiture encadrant les déplacements de personnalités politiques technocratiques, l’élue travailliste veut montrer que la règle s’applique à tout le monde. Un membre de son gouvernement, le ministre de la Santé, David Clark, s’y pliera volontiers. Il a présenté sa démission après avoir reconnu être allé à la plage avec sa famille, deux semaines après la mise en place des mesures de confinement. Il a admis avoir été « idiot » et avoir « compris que les gens le lui en veuillent. » Il est peu probable que Dominic Cummings, le conseiller spécial du premier ministre britannique, Boris Johnson, accusé d’avoir violé les mesures de confinement, en fasse de même.

Lundi 25 mai, interviewée par une chaîne de télévision pour s’exprimer sur la levée des restrictions liées au Covid-19, elle s’est montrée imperturbable lorsqu’un tremblement de terre de magnitude 5,8 fit trembler le bâtiment. Souriante, elle a attendu la fin des secousses et a repris d’un calme impressionnant son interview. « Son sang-froid sous la pression, son autodiscipline et le caractère décisif de la réponse de son gouvernement à la pandémie de Covid-19 ont conduit certains à appeler Ardern le leader national le plus efficace du monde », peut-on lire sur le site du média australien The Conversation.

Une culture politique spécifique

La qualité de rassembleuse de la Première ministre néo-zélandaise correspond parfaitement à la nature du système politique de la Nouvelle-Zélande : « Son parcours presque sans fausse note s’explique aussi par des raisons structurelles. Le système électoral néo-zélandais est calqué sur le modèle allemand, c’est-à-dire sur un système de vote qui suit le principe de proportionnelle intégrale. Pour cette raison, il est difficile pour un parti d’obtenir la majorité absolue. Son parti est en coalition avec un parti qui représente plutôt les intérêts des maoris, lesquels représentent quand même 13% de la population », explique David Camroux. Après les élections législatives d’octobre 2017, Winston Peters, un maori, annonce que son parti, Nouvelle-Zélande d’abord, a choisi de s’allier aux travaillistes afin de former un gouvernement de coalition.

Les Verts joindront ensuite les deux partis pour former une coalition gouvernementale tripartite. Parmi les pays du Commonwealth, la Nouvelle-Zélande est un pays relativement homogène, en comparaison avec l’Australie ou le Canada par exemple. Le traité de Waitangi fut signé le 6 février 1840 entre les représentants de la couronne britannique et les chefs de la Confédération des Tribus Unies de Nouvelle-Zélande. Il est considéré comme l’acte de fondation de la Nouvelle-Zélande en tant que nation et occupe encore aujourd’hui une place importante dans la politique néo-zélandaise. Le traité eut à court terme l’avantage d’empêcher l’acquisition de terres maories par quiconque autre que la Couronne.

A moyen et long terme cependant, les maoris furent moins enclins à vendre leurs terres aux Britanniques et les guerres maories éclatèrent. En 1975, le tribunal de Waitangi fut établi pour juger les violations du traité de 1840. Les relations se sont depuis apaisées entre les deux parties. « Le traité de Waitangi en 1840 donne les droits aux Maoris. Ils sont socialement défavorisés mais en termes de respect, d’importance politique, il y a eu cette réconciliation avec les maoris. D’ailleurs le vice Premier ministre de Jacinda Ardern, Winston Peters, est maori », résume David Camroux. Dans ce pays de 5 millions d’habitants, une culture d’entraide s’est développée. Jacinda Ardern l’a assuré dès son accession au poste de Première ministre, elle a voulu qu’un seul mot guide son mandat : la gentillesse.

Son caractère s’inscrit parfaitement dans ce système politique. Elle est en réalité le reflet de la société néo-zélandaise, caractérisée par la diversité, l’ouverture et l’unité. Ce sont ces trois atouts, auxquels il faut ajouter le sens civique des Néo-Zélandais qui leur ont permis d’éradiquer, ensemble, le virus. Leur dirigeante, peu intéressée par les calculs politiciens, a été à la hauteur du défi. En 2017, Jadinda Ardern disait au parlement : « La vraie unité de mesure des qualités d’un dirigeant, c’est sa capacité à se confronter à l’angoisse du peuple de son époque. » C’est exactement ce qu’elle a su faire lors de la crise. Son style politique particulier lui a permis de rassurer sa population tout en étant efficace, et de figurer parmi la courte liste des pays qui se sont débarrassés du virus.