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Le résultat du référendum d’autodétermination, organisé dimanche 4 octobre en Nouvelle-Calédonie, confirme la poussée indépendantiste.

La question de l’accession à l’indépendance a toujours été essentielle. Et ce depuis les « Évenèments », ces quatre années de conflits politiques aux allures de guerre civile qui ont déchiré l’archipel en deux camps : celui des indépendantistes, représentés notamment par le Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) et les loyalistes, représentés politiquement par plusieurs partis, dont le Rassemblement pour la Calédonie (RPC). Elle n’a néanmoins jamais été aussi présente et pressante dans la vie des néo-calédoniens. Seulement le débat politique calédonien est davantage empreint de passion que de raison. La politique locale est personnifiée, les quelque 180 000 votants s’attachant à des hommes politiques, qui dirigent de longue date le parti qui représente au mieux leurs intérêts, plutôt qu’à des idéaux. Ainsi, alors même que le débat politique est obnubilé par les référendums d’autodétermination, les néocalédoniens se voient souvent privés d’une réflexion approfondie et critique de leur pays.

Le philosophe et poète allemand Friedrich Nietzsche enseignait que « l’indépendance est un privilège » puisqu’elle est dévolue à ceux qui en connaissent les enjeux. La question posée dimanche 6 octobre aux néo-calédoniens : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » nécessite, pour y répondre, de prendre en compte l’ensemble des enjeux géopolitiques, économiques ou encore sociaux qu’elle sous-tend. En somme, il s’agit d’établir si l’émancipation de la Nouvelle-Calédonie sera, pour l’archipel comme pour la France, vectrice de progression ou de régression.

Le statut particulier dont jouit Nouméa, définit par les accords de Matignon-Oudinot en 1988 puis précisé par l’accord de Nouméa en 1998, lui permet de rester relativement à l’écart, pour le moment, de la volonté des trois géants asiatiques – Chine, Japon et Corée du Sud -d’étendre leur zone d’influence. Dans cette course à l’influence, les trois pays usent de la « diplomatie du chéquier », qui consiste à profiter du mode de fonctionnement particulier de l’ONU pour acheter, en échange d’aides financières, des voix onusiennes, et ainsi peser davantage dans le processus décisionnel de l’organisation. Vanuatu et les îles Salomon sont par exemple sous l’influence de groupes de pression prochinois. Or, la Nouvelle-Calédonie est le territoire le plus riche de la région en ressources naturelles dont la Chine a besoin : le nickel et les ressources halieutiques. « L’enjeu des prochaines années est de contribuer à alerter militants et représentants du peuple kanak de ce que signifierait une dépendance à la Chine – encore vue localement comme une opportunité économique : corruption des élites autour des enjeux miniers et de pêche, notamment avec une ZEE indéfendable en pratique, entrée du nouvel Etat néo-calédonien dans une rivalité stratégique qui s’accentue à travers toute la région », écrit l’historien spécialiste de la Chine, François Godement, sur le blog de l’Institut Montaigne.

D’autant que le contexte géopolitique régional milite pour une influence grandissante de la Chine. L’Australie et la Nouvelle-Zélande, les leaders de la zone océanienne, n’ont pas de stratégies expansionnistes. Les deux pays se contentent de garder leurs positions territoriales tout en entretenant des liens cordiaux avec les Etats insulaires de la région. La France, elle, trainant son statut d’ancienne puissance coloniale et ses essais nucléaires dans la région, n’est pas dans une position diplomatique confortable. La Chine dispose quant à elle de beaucoup de liquidités, et d’un grand savoir-faire industriel. Deux éléments dont manquent cruellement les Etats insulaires océaniens.

L’insatiable appétit chinois

Symboliquement, la région océanienne est une base arrière de la lutte contre l’expansionnisme chinois. Si celle-ci venait à être fragilisée ou, « pire », venait à passer sous influence chinoise, cela représenterait une défaite diplomatique majeure pour Washington. Ce serait évidemment, à tous points de vue, une perte de souveraineté pour la France. À l’heure où les matières premières viennent à manquer, la France pourrait, en plus de perdre un territoire immense, se priver de ressources ô combien stratégiques. L’accession à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie priverait certainement la France, qui y a placé sa plus grande base navale dans la région, d’une présence militaire stratégique dans le Pacifique Sud. Nouméa est également pour Paris une passerelle qui garantit la stabilité de ses liens diplomatiques avec ses deux principaux alliés de la région, que sont la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

La classe politique néo-calédonienne doit aussi prendre en compte la difficulté de s’imposer sur la scène internationale sans le concours de la France. La France dispose d’un réseau diplomatique puissant et peut s’enorgueillir d’être un pays qui compte sur la scène internationale et diplomatique, puisqu’il est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU. Si la Nouvelle-Calédonie accède à l’indépendance, pour ne pas perdre son autonomie diplomatique, il lui faudra tenter d’impulser un nouvel élan au sein des deux principales institutions régionales, la Communauté du Pacifique (CP) et Forum des Îles du Pacifique (FIP).

Le défi économique

À ces questions stratégiques et géopolitiques s’ajoute celle de la pérennité économique du projet indépendantiste. L’économie néo-calédonienne est, depuis très longtemps, sous perfusion française. Les grands projets nationaux ont le plus souvent été financés par l’UE et/ou par la France. « Le coût du service public en Nouvelle‐ Calédonie s’élève à 2,94 milliards d’euros par an. Les contribuables néocalédoniens le financent à hauteur de 52,5%. Les 47,5% restant, soit 1,39 milliards d’euros, sont à la charge des contribuables de la Métropole. Ainsi, pour l’année 2015, l’Etat français a injecté 1,39 milliards d’euros dans l’économie néocalédonienne pour financer son service public. Sans ce financement de l’Etat français, il serait difficile pour la Nouvelle‐Calédonie de financer son service public », souligne Bastien Vandendyck dans un rapport de l’IRIS. Surtout, les indépendantistes mettent régulièrement en avant le potentiel minier important de l’archipel et estiment le nickel leur garantirait une rente suffisante pour assurer la survie économique de l’archipel.

L’économie du nickel a, de fait, toujours été décisive dans le développement de la Nouvelle Calédonie. Mais, depuis 2015, le marché du nickel s’est largement dégradé, pour des raisons structurelles. « Le marché du nickel est un marché intrinsèquement volatile à cause des acteurs qui s’y côtoient. La plupart sont des oligarques russes, des révolutionnaires cubains, des spéculateurs londoniens, des investisseurs chinois et des indépendantistes calédoniens », expliquait sur France Télévisions Philippe Chalmin, historien et spécialiste du marché des matières premières. Mais aussi pour des raisons conjoncturelles. « Le ralentissement de la croissance chinoise a fait plonger la demande. Or, dans le même temps, la multiplication des investissements, ayant été réalisés dans les années 2000, ont entrainé l’augmentation du nombre d’acteurs sur le marché, engendrant une surproduction qui a fait plonger les prix », ajoute Philippe Chalmin.

Le député calédonien Philippe Gomès estime qu’« il n’y aura pas d’indépendance pour la simple raison que les indépendantistes n’ont pas réussi à convaincre les autres populations non-kanaks, que l’indépendance était un bon choix pour leur pays ». Au-delà de la question essentielle de l’indépendance, se pose aussi celle du « vivre-ensemble », plutôt que du « survivre ensemble » dans un territoire à la construction socio-ethnique complexe. Les tensions entre kanaks et non-kanaks se sont apaisées depuis la fin des années 80 mais la Nouvelle-Calédonie, quel que soit son statut, devra surmonter ce dualisme sociétal qui la caractérise. Il faut réparer les fractures Nord-Sud et Est-Ouest afin que les Calédoniens puissent construire, ensemble, cette nouvelle étape de leur histoire que constituerait l’accession à l’indépendance.