Temps de lecture estimé : 4 minutes

Le directeur de l’IHU Méditerranée Infection et spécialiste de microbiologie a été l’un des personnages les plus médiatisés du premier confinement avant de perdre de son aura fin mai. Il s’est battu contre vents et marées, promouvant des intuitions scientifiques parfois rocambolesques et méprisant les critiques qui fusent tout azimut. 

Depuis le début du confinement et suivant son intuition empirique, l’infectiologue a promu un traitement – controversé – à base d’hydroxychloroquine, molécule utilisée depuis des lustres contre le paludisme. Ce traitement n’avait pourtant encore jamais prouvé son efficacité via des essais cliniques. Et cela n’arrivera sûrement jamais. Une étude publiée le 22 Mai dans les colonnes de The Lancet affirmait que l’hydroxychloroquine était « inefficace », elle a depuis été retirée. L’essai clinique Recovery, en Grande-Bretagne, a été le seul à maintenir ses recherches sur le traitement et tranchera officiellement la polémique. « Aucun effet bénéfique » n’a été observé sur les malades de la Covid-19 ayant suivi ce traitement.

Accueilli par certains comme un espoir de guérison, il a aussi été vivement critiqué par d’autres. Le traitement sera finalement banni d’utilisation en France – hors essais cliniques – à la suite d’un avis défavorable du Haut conseil de la santé publique donné fin Mai. Il avait été jusque-là prescrit à titre dérogatoire à l’hôpital, aux patients gravement atteints et sur décision collégiale des médecins.

L’hydroxychloroquine, la solution miracle de Raoult


Fermement soutenu par une partie des LR et des LFI, son aura a rapidement dépassé celle de l’unique ville phocéenne, notamment dû à sa forte présence sur les réseaux sociaux et dans les médias français. Peu de scientifiques ou de politiques auront osé tenir tête au professeur Raoult, au risque d’alimenter la division des français entre les sachants et les autres. La polémique sur l’hydroxychloroquine a eu un retentissement planétaire et ne s’est pas arrêtée aux seules frontières de la France, en pleine recherche scientifique pour remédier à la crise de la Covid-19. Trump s’était lui aussi présenté en tant que fervent défenseur du traitement, affirmant en avoir pris tous les jours pendant plus d’une semaine et demie à titre de prévention.

Le traitement porté par Didier Raoult aura eu une forte tonalité sociale et territoriale. Le médecin à la personnalité clivante aura été le symbole de l’antisystème et de la colère des français confinés, incarnant cette rupture entre le peuple et les élites déjà présente depuis le début des « gilets jaunes ». Le chef de l’État s’en est aperçu et a décidé d’y remédier. A la surprise générale, il s’est rendu à Marseille début avril afin de s’entretenir avec l’infectiologue. La démarche d’Emmanuel Macron a été largement considérée comme un coup médiatique. Le président avait tout intérêt à conserver une relation convenable avec le Marseillais et son public en vue de la future élection présidentielle en 2022. En ignorant la polémique, le chef de l’État aurait donné l’impression d’étouffer un des espoirs de certains Français. 

Un terrain favorable à l’émergence de théories complotistes 


Depuis le début du confinement, les théories complotistes se multiplient elles aussi. Début Mai, l’attention des complotistes – plus ou moins assumée – se concentrait sur la personnalité de Didier Raoult. La polémique autour de l’hydroxychloroquine a été la porte ouverte à d’autres théories conspirationnistes. Les divisions des scientifiques sur la question ont alimenté les débats, remettant en question la légitimité scientifique elle-même. 

S’il est décrié par ses pairs scientifiques, le professeur Raoult est adulé par certains théoriciens complotistes. Depuis le début de la crise sanitaire, d’innombrables faux articles et vidéos complotistes citent des études savantes à l’appui de leur démonstration. Figure rhétorique classique des théories conspirationnistes, elles connaissent un franc succès. Notre cerveau est en général plus amène d’intégrer ce qui l’intéresse préalablement. L’interprétation des théories développées par le D. Raoult ont souvent été considérés suivant le bon vouloir de ces auditeurs. Chacun a pu valider à sa façon ses propres schémas conspirationnistes.

« Didier Raoult aurait enfreint neuf articles du code de déontologie de la profession »

SELON LA SOCIÉTÉ DE PATHOLOGIE INFECTIEUSE DE LANGUE FRANÇAISE (SPLIF)

Bien qu’il soit directement accusé de manque de déontologie par ses pairs scientifiques, le professeur Raoult a séduit une part des français faisant déjà preuve de défiance envers le système. Son manque de déontologie et d’éthique scientifique est aujourd’hui avéré. Depuis le début de sa carrière, il a co-signé plus de 3000 publications selon Charlie Hebdo. Soit à peu près 80 papiers par an en moyenne lorsqu’un scientifique suivant l’ordre déontologique en compose en moyenne 5 à 10 papiers par an au maximum. Bien que ces airs de druide coïncident avec ses dires, soi-disant « trop niais pour comprendre ce que lui, immense savant avait à dire », la quantité de travail que représentent ces publications ne semble pas humainement faisable. 

Selon la Splif, Société de Pathologie Infectieuse de Langue Française, Didier Raoult aurait enfreint neuf articles du code de déontologie de la profession. Parmi eux, nous retrouvons la promotion d’un traitement sans preuve d’efficacité, manquements au devoir de confraternité, ou encore réalisation d’essais cliniques à la limite de la légalité. La Splif a notamment critiqué le fait qu’il soit allé à l’encontre des recommandations des autorités de santé.

« On peut se demander si ses prises de position très tranchées n’ont pas contribué à nuire au message de santé publique », peut-on lire dans l’argumentaire de la Spilf, consulté par Le Figaro. En juillet dernier, l’infectiologue a été visé avec 5 autres médecins par une plainte émanant du Conseil de l’Ordre des médecins. Il lui est reproché de nombreuses « entorses au code de déontologie ». Il devra comparaître devant la chambre disciplinaire de l’Ordre des médecins de Paca dans quelques mois. De son côté, Raoult a riposté en portant plainte contre le président de l’institution, Patrick Bouet.  

Dans l’ère du tout vidéo, les théoriciens du complot se donnent à cœur joie dans la fabrication et la divulgation de fausses informations notamment permises par des logiciels de montages largement accessibles. Le gouvernement a, lui aussi, sa part de responsabilité dans l’émergence de ces nouvelles théories. Des contre-vérités scientifiques et mensonges d’État ont émergé au début de la crise. Pénurie de masques cachés, consignes sanitaires évolutives, stocks insuffisants… La gestion de la crise du Covid par le chef d’État a été le terreau de l’émergence des théories conspirationnistes. Ce phénomène a mis en avant le nombre important de personnes potentiellement plus sensibles à l’écoute de ces théories et la défaillance des médias et du pouvoir à contrecarrer ces fausses informations. Est également pointée du doigt l’éducation aux nouvelles formes et supports d’informations. Il est du devoir de tous d’apprendre à trier le vrai du faux dans ce que l’on lit, entend, ou voit.