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Le haut représentant pour la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, se dit convaincu que l’Europe peut « miser sur sa puissance », trouver sa place dans un monde marqué par « la force brute » et devenir « un acteur géostratégique de premier rang ».

Élaborer la « boussole stratégique » de l’Union européenne. Tel était l’objet de la réunion réunissant, vendredi 20 novembre, les ministres européens de la défense. Jusqu’alors enferrée dans ses divergences internes et ses erreurs originelles, l’Union européenne pourrait, si l’élaboration de ce document donnait lieu à une véritable réflexion stratégique, prendre un sens politique puis, à l’avenir – espérons-le – géopolitique. Le nom du document est hautement symbolique. La « boussole » doit nous permettre de n’être plus guidés par l’atlantisme qui a si longtemps caractérisé l’action diplomatique de certains dirigeants européens, aveuglés par l’espoir irréaliste d’être éternellement abrités par le parapluie sécuritaire américain.

Notre opinion favorable à la dépendance stratégique fut largement entretenue par le statut d’hégémon, d’hyperpuissance, pour reprendre l’expression de l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Vedrine, qu’acquirent les Etats-Unis après la chute de l’URSS. Le cours de l’histoire nous imposait alors de ne pas remettre en cause ce statut et d’en jouir tant que celui-ci subsistait. Les échecs accumulés par nos alliés américains au Moyen-Orient au début du millénaire les ont progressivement amenés à se retirer des affaires du monde. Le pivot vers l’Asie, inauguré en 2011 par Barack Obama puis poursuivi par Donald Trump, a, de fait, contribué à réduire l’importance qu’accordait les dirigeants américains au Vieux Continent.

Ce désintérêt croissant pour l’Europe fut caricaturalement représenté par le 46e président américain. Ses quatre années de mandat constituèrent un désastre existentiel pour l’UE, le président américain alimentant allègrement la fracture Ouest-Est en brocardant l’Allemagne tout en plébiscitant les régimes illibéraux tels que la Hongrie ou la Pologne. Sa présidence fut néanmoins l’électro-choc dont l’Union européenne avait tant besoin. Par son approche transactionnelle des relations internationales, uniquement guidée par des logiques électorales, il a contribué à rendre ce monde plus illisible qu’il ne l’était déjà auparavant, nous obligeant dès lors à tenter d’y voir plus clair, au risque d’être plongés dans le noir. La lecture naïve de certains observateurs, convaincus que les Etats-Unis garantiraient éternellement la sécurité de l’Europe, s’est violemment heurtée à l’attitude grossière de Trump, illustrée notamment par la sortie des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Sa présidence permit de donner une acuité et une importance nouvelles à la réflexion stratégique.

Avant même que Trump soit élu, le débat se posait déjà. Ainsi le concept d’autonomie stratégique figurait-il dans la « stratégie globale pour la politique étrangère de l’UE », adoptée le 28 juin 2016 par les chefs d’Etat et de gouvernements européens, sous l’impulsion de la diplomate en chef de l’UE, Federica Mogherini. En matière de défense, trois initiatives d’ampleur ont néanmoins été successivement adoptées, probablement en réponse au caractère imprévisible du président américain : la coopération structurée permanente (CSP) a été activée en 2017, un processus annuel de revue des capacités de défense (processus CARD) a été mis en place en 2018 et, surtout, un fonds européen de défense a été adopté. Le budget 2021-2027 de l’Union européenne va désormais financer à hauteur de 7 milliards d’euros le développement dans le domaine de la défense, ce qui était inimaginable il y a à peine 5 ans.

Il ne faudrait toutefois pas imaginer que le débat sur l’autonomie stratégique européenne soit aussi récent que l’élection de Donald Trump. Il se posait déjà en filigrane lorsque, embourbé dans la crise des missiles de Cuba, Kennedy intimait aux Européens de contribuer davantage et mieux à leur propre sécurité. La présidence Trump n’a fait, encore une fois, que manifester à l’extrême ce souhait. Le danger est que certains, parmi les 27, soient gagnés par l’illusion que l’élection de Joe Biden changerait la donne.

Ambivalence des cultures stratégiques

Au sein même de la classe politique allemande par exemple, et en particulier au sein des partis majoritaires – SPD et CDU – un vif débat sur le degré d’autonomie que l’Europe doit acquérir fait rage depuis plusieurs années, mais est revenu sur la table récemment. Le 2 novembre, dans une tribune au nom explicite « L’Europe a encore besoin de l’Amérique », publiée sur « Politico », la ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karenbauer, estime que « sans les capacités nucléaires et conventionnelles de l’Amérique, l’Asie et l’Europe ne peuvent se protéger ». Celle que l’on surnomme « AKK » a ensuite précisé son propos, lors d’une conférence mardi 17 novembre, déclarant que « l’idée d’une autonomie stratégique de l’Europe va trop loin si elle nourrit l’illusion que la sécurité, la stabilité et la prospérité de l’Europe pourraient être garantis sans les Etats-Unis. » Son interprétation rencontre ici un écueil. Le haut représentant pour la diplomatie, Josep Borrell a bien insisté sur le fait qu’il était question d’autonomie, pas d’indépendance. La nuance est essentielle.

L’Allemagne a le lien transatlantique dans son ADN et les pays nordiques font de l’atlantisme l’alpha et l’omega de leur politique de sécurité.

Emmanuel Macron a qualifié de « contre-sens de l’histoire » les propos tenus par la ministre allemande. Et d’ajouter : « Heureusement, la chancelière n’est pas sur cette ligne si j’ai bien compris les choses ». Le président français, qui s’est posé en héraut de la souveraineté européenne, et la chancelière allemande, Angela Merkel, sont en effet d’accord sur la nécessité de conférer à l’UE les moyens d’être autonome.

Le rapport à la défense des deux puissances dominantes de l’UE reste, pour des raisons historiques, toutefois très différent, comme le rappelle François Heisbourg dans son livre Le temps des prédateurs (2020, 233 pages). « La France a un rapport clausewitzien au recours à la force comme moyen d’atteindre des objectifs politiques, ce qui ne signifie pas qu’elle privilégie l’usage des armes. L’Allemagne s’y refuse par principe, seuls les devoirs de la solidarité avec les alliés les plus proches pouvant l’y amener en de rares occasions et moyennant des réserves extrêmes sur les règles d’engagement de la force. » écrit-t-il.

De fait, la réflexion commune autour de ces sujets de défense n’a été engagée que très récemment et les dissensions précédemment évoquées entre les Etats membres pèsent lourdement sur l’avancée des débats. Il est d’autant plus difficile d’obtenir des résultats probants que l’unanimité et la pusillanimité demeurent deux principes structurants de la politique étrangère européenne. Il n’est donc pas surprenant que l’étude réalisée par l’Agence européenne de défense (AED), présentée vendredi 20 novembre, ait révélé que « les perspectives pour les niveaux de dépenses de recherche et de technologies de défense restent insuffisants, mettant en péril l’autonomie stratégique de l’UE ».

Un consensus franco-allemand

Fort heureusement, la notion d’autonomie stratégique ne recouvre pas le seul domaine militaire. Il est aussi question de l’accès aux ressources énergétiques, aux métaux rares ou encore de la maîtrise des technologies de pointe. Sur ce dernier point, il sera sans doute plus difficile d’élaborer une politique commune tant les divergences de point de vue entre les Etats sur les questions de taxation des GAFAM et d’acceptation des réseaux 5G de Huawei, par exemple, sont profondes. La France et l’Allemagne semblent en tout cas d’accord sur les grandes lignes. La tribune publiée lundi 16 novembre dans « Le Monde » par les ministres français et allemand des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian et Heiko Maas, tend à le démontrer. Les deux ministres y expriment leurs ambitions et leurs convictions communes.

Le ministre des affaires étrangères allemand Heiko Maas (à gauche) et son homologue français Jean-Yves Le Drian. Ludovic Marin / AFP

Ils esquissent aussi quelques réponses à la question épineuse des partenariats (l’un des quatre thèmes que devrait aborder la « boussole stratégique »). Les discussions avec le voisin russe devraient se poursuivre. « Sur toutes les questions touchant à la sécurité européenne, nous sommes prêts à échanger avec Moscou », peut-on lire. Quant aux relations avec la Chine, il s’agit de s’aligner sur le consensus bipartisan américain, soit de faire « front commun pour répondre à sa montée en puissance avec pragmatisme ». L’ambivalence des liens qui unissent chacun des pays membres à ces deux pays devrait néanmoins constituer un frein majeur.

Il ne s’agit donc pas, encore une fois, de renier les liens forts qui nous lient aux Etats-Unis, mais de bâtir ensemble une autonomie stratégique qui nous permette d’apporter des réponses concrètes aux menaces auxquelles nous sommes confrontés et d’acquérir un statut concurrentiel dans les domaines clé du 21e siècle, tels que le numérique. « S’ils veulent peser, les chefs d’Etats et de gouvernements européens doivent prendre l’initiative pour mettre au point une offre commune dans quatre domaines : la technologie, le commerce, le changement climatique et la relation avec la Chine » estime le diplomate Michel Duclos dans un entretien accordé à « La Croix ».

Josep Borrell écrivait en février dans le journal allemand « Die Welt » : « l’ère de l’UE conciliante, quand ce n’est pas naïve, a vécu ». Cette nouvelle ère serait marquée par cette prise de conscience salvatrice des enjeux auxquels nous sommes confrontés. Il est désormais temps d e réfléchir aux outils nous permettant de nous émanciper des géants américains et chinois et d’établir des doctrines rationnelles. Nous assumons enfin d’emprunter ce chemin tortueux, semé d’embuches, qu’est l’autonomie stratégique. Il nous faudra renoncer à commettre l’écueil de retomber dans la facilité consistant à s’en remettre à l’allié américain pour assurer notre protection. Ce temps est révolu. Avant de prendre des actes, il faut que l’on parvienne à un consensus européen sur ces questions. Ce sera probablement l’obstacle le plus encombrant. Le blocage du budget européen associé au plan de relance de 750 milliards d’euros par la Hongrie, la Pologne et la Slovénie nous amène en ce sens à méditer.