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Alors que le Championnat du monde de hockey sur glace devait se dérouler en Biélorussie et en Lettonie du 21 mai au 6 juin 2021, la Fédération internationale de hockey sur glace a finalement décidé de ne pas maintenir la Biélorussie en tant que pays organisateur. Les récentes affaires qui ont touché le président biélorusse Alexandre Loukachenko en sont les principales raisons. 

Les images ont fait le tour du monde, mais pour de mauvaises raisons. Une franche accolade entre René Fasel, président de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF), et Alexandre Loukachenko, dirigeant de la Biélorussie depuis vingt-six ans. La vidéo, tournée le lundi 11 janvier lors de l’arrivée du Suisse à Minsk pour discuter du déroulement du prochain championnat du monde, dont l’organisation était initialement prévue dans la capitale biélorusse du 21 mai au 6 juin, a provoqué un tollé international. Pas tant par les embrassades qui, en temps de pandémie, ne sont plus censées avoir lieu, mais en raison de la répression du peuple biélorusse que mène Loukachenko depuis plusieurs mois, si ce n’est depuis plusieurs années. Ce dernier fait face à un important mouvement de contestation depuis le 9 août 2020, parallèlement à sa réélection entachée par la fraude, avec 80,1% des voix en sa faveur. Le régime, qui refuse d’engager un dialogue avec l’opposition, a opté pour une réponse brutale : des centaines de personnes ont été torturées et des milliers détenues dans des prisons.

Face à l’indignation provoquée par la vidéo, l’IIHF a d’abord diffusé, mercredi 13 janvier, une interview de M.Fasel afin de justifier sa visite. Il y assure que « le gouvernement biélorusse a accepté d’ouvrir un dialogue constructif avec l’opposition pour sortir le championnat mondial de hockey de son cadre politique et pour profiter du sport comme d’un moyen de rassembler les gens ». Or le contexte géopolitique actuel du pays est trop lourd pour être évité simplement. Cette déclaration a été plus ou moins contredite par le président biélorusse, qui, après avoir prévenu que les pourparlers seraient « limités », a déclaré: « Nous sommes prêts à discuter avec des gens honnêtes, dont l’opposition, mais pas avec des traîtres ». Le lendemain, lors d’une interview donnée au quotidien suisse Le Temps, M. Fasel a finalement admis qu’il devenait « très difficile » d’organiser les championnats à Minsk dans la situation actuelle. Le président de l’IIHF a également laissé entendre qu’une solution alternative serait étudiée et qu’une décision définitive serait prise « d’ici cinq à dix jours ».

Les sponsors lâchent l’affaire

Les sponsors officiels du championnat prennent leurs distances. Le fabricant de lubrifiants et produits d’entretien pour automobile allemand Liqui Moly a indiqué, dimanche 17 janvier qu’il refusait de parrainer l’événement si celui-ci était maintenu en Biélorussie. « La situation actuelle au Bélarus et la politique du gouvernement, la façon dont sont traités les manifestants et les violations évidentes des droits humains, contredisent les convictions et les valeurs de Liqui Moly », a indiqué la firme allemande. « Nous avons été un fier partenaire pendant vingt-huit ans. Mais nous respectons et défendons les droits humains », avait déclaré, la veille, le constructeur automobile tchèque Skoda, sur son compte Twitter. « Par conséquent Skoda se retire de l’édition 2021 du championnat mondial de hockey sur glace (IIHF) si la Biélorussie est confirmée comme co-hôte de l’événement ». Peu avant, Nivea avait menacé de se retirer pour les mêmes raisons. Si tous ces partenaires venaient à partir, ce qui ne devrait pas arriver étant donné que la Biélorussie a officiellement été évincée du mondial, les conséquences économiques de ce sport assez méconnu en Europe occidentale seraient désastreuses. 

La tenue du championnat du monde est un sujet particulièrement sensible. Alexandre Loukachenko, en tant que fan de sport, souhaite afficher une normalité de façade et accueillir l’événement. Face à lui, Svetlana Tikhanovskaïa, la figure principale du Conseil de coordination de l’opposition –dont les membres sont assignés à résidence, incarcérés ou exilés à l’étranger– milite pour une annulation pure et simple. Une campagne de boycottage du championnat est menée sur Internet et à Minsk par des sportifs biélorusses de haut niveau. Cette campagne a été organisée par le BSSF (Fondation biélorusse de solidarité sportive), une initiative lancée en septembre pour soutenir les athlètes. « L’organisation du championnat n’est pas réalisable dans un pays où les droits humains ont été violés », assène Alexander Apeikin, ex-joueur de handball et directeur du BSSF. « Plus de 1200 athlètes et représentants de communautés sportives ont signé une lettre ouverte adressée aux autorités pour demander l’arrêt des violences », rapporte l’homme exilé à Kiev depuis plusieurs mois, comme d’autres sportifs. « La campagne de BSSF est particulièrement importante en Biélorussie alors que Loukachenko a toujours utilisé le domaine des sports pour accroître sa popularité », considère Franak Viacorka, conseiller de la figure principale de l’opposition. « Ici, dans le bureau de Svetlana Tikhanovskaïa, nous en parlons avec des ministères des affaires étrangères, avec des présidents, avec des gouvernements, avec des Parlements… »

L’affaire Bandarenko

Autre point important de cette histoire qui met une nouvelle fois M. Fasel dans l’embarras: il a été pris en photo avec Dmitri Baskov, le président de la Fédération biélorusse de hockey, qui serait impliqué dans la mort de Roman Bandarenko. M.Bandarenko était un artiste de 31 ans décédé le 11 novembre 2020, tabassé à mort alors qu’il tentait d’empêcher des hommes en civil de dégrader des ornements révolutionnaires dans son quartier. Selon certains médias d’investigation, ses bourreaux pourraient même faire partie du clan intime de M. Loukachenko. Dmitri Baskov est l’entraîneur du fils du président; il aurait participé à un « raid » punitif organisé avec Dmitry Shatuka, un kickboxeur plusieurs fois champion du monde de muay-thaï, également formateur des forces spéciales biélorusses. Les deux hommes jouent au hockey ensemble. M. Shatuka apparaîtrait en train de passer à tabac l’artiste sur les vidéos prises par les habitants du quartier. Le pull qu’il portait viendrait de sa salle de sport. 
Malheureusement, comme pour tous les autres cas de violences sur des manifestants depuis le début du mouvement de contestation, aucune enquête criminelle n’a été ouverte à propos de la mort de Roman Bandarenko. Au lieu de ça, « ils ont écouté les appels téléphoniques de la famille de Roman et enquêté sur les membres de sa famille », explique Vadim Mojeiko, analyste du Belarusian Institute for Strategic Studies. Selon les autorités, Roman Bandarenko était agressif et ivre, argument démenti par un journaliste et une médecin, arrêtés par la suite par le régime. Il n’est donc pas démesuré de dire que la situation dans le pays est tendue, et que le fait d’avoir annulé la tenue du mondial de hockey en Biélorussie était nécessaire.