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Après une année noire, le secteur pétrolier a retrouvé un équilibre précaire. La récente envolée des cours du pétrole devrait s’inscrire dans la durée.

L’or noir reprend des couleurs. Pour la première fois depuis le début de la pandémie de Covid-19, les prix du pétrole ont retrouvé leur niveau d’avant-crise. Lundi 8 mars, le baril de Brent culminait à 71,38 dollars, réjouissant les acteurs du monde pétrolier. Portée par une conjonction d’au moins trois facteurs conjoncturels – l’accélération des campagnes de vaccination, la ratification du plan de relance américain historique de 1900 milliards de dollars et le regain de tensions géopolitiques au Moyen-Orient – cette envolée des cours marque le terme d’une année catastrophique. 

Dès le début de l’année 2020, le marché pétrolier, extrêmement volatile, subit de plein fouet la mise à l’arrêt de l’économie chinoise. D’autant que la Chine représente le principal moteur de la demande pétrolière mondiale, recevant avant la crise environ 14 millions de barils par jour. La violente dégradation de la demande chinoise – particulièrement gourmande puisqu’en 2019, 80% de l’augmentation de la demande était due à la seule Chine – et les restrictions de déplacements font subitement plonger la demande. Le pilier sur lequel reposait la stabilité des cours s’effondre. 

Mécaniquement, le prix du baril chute, passant d’environ 70 dollars en janvier à 50 dollars début mars. Tourmentés par cette baisse soudaine et incontrôlée des cours pétroliers, les pays producteurs de pétrole adoptent différentes grilles d’analyse. L’Arabie saoudite ouvre dans un premier temps les vannes au début du mois de mars puis, jouissant de faibles coûts de production, se dit prête à réduire drastiquement son offre et à réduire significativement ses exportations. La Russie et les Etats-Unis, ne pouvant guère se le permettre, plaident quant à eux pour un maintien du statu quo. Les trois grandes puissances pétrolières exposent leurs divergences à Vienne, le vendredi 6 mars 2020. 


Un tradeur koweïtien à la Bourse de Koweït City, le 1er mars.YASSER AL-ZAYYAT / AFP

La scène qui s’est jouée au siège de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) restera, à n’en pas douter, gravée dans les annales de l’histoire turbulente de l’or noir. La veille, les pays membres de l’organisation s’étaient mis d’accord pour proposer à Moscou et à ses neuf autres partenaires de l’OPEP+ une coupe collective supplémentaire de 1,5 million de barils par jour jusqu’à la fin de l’année 2020. Moscou refuse. En quelques heures, le ministre russe de l’Energie, Alexander Novak, a fait voler en éclats l’alliance entre Moscou et Riyad et a conduit le monde du pétrole à une crise aussi majeure qu’inédite. Depuis novembre 2016 – date de la signature de la déclaration de Vienne, engageant les pays de l’OPEP à réduire leur production de manière draconienne – l’équilibre délicat du marché était garanti par cette alliance de circonstance entre la Russie et le royaume wahhabite.  

« Avril noir »

« Lorsque les dirigeants russes refusent la proposition de l’OPEP à Vienne, ils n’ont alors sans doute pas pris la mesure de ce qu’impliquera pour le secteur pétrolier cette pandémie », souligne Francis Perrin, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste des problématiques énergétiques. Le spectre de cette guerre des prix préoccupe immédiatement les investisseurs. Lundi 9 mars, les cours chutent lourdement en Asie. Le baril de brent plonge de 25% et se vend à 33,90 dollars. Le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman – dit MBS -, pourtant courroucé par l’obstination de Moscou, ne pipe mot. 

À Riyad, les hauts dignitaires attendent que Moscou cède. Par pur pragmatisme économique, Vladimir Poutine y sera contraint. Mais l’histoire retiendra également le poids qu’a joué le président américain, Donald Trump, dans le déblocage d’une situation qui paraissait inextricable. Les intérêts des compagnies de schiste américaines étaient sérieusement menacés par la brutale chute des cours, sans guère profiter aux automobilistes ou aux acteurs du secteur aérien. Trump savait que cette « affaire » pouvait lui coûter sa réélection. À 6 mois de l’élection, le président américain ne pouvait se permettre d’abandonner ces millions d’électeurs menacés de perdre leur emploi. Surtout, il lui fallait s’assurer de la pérennité du modèle de production américain. Il passe alors quelques coups de fils.  

« Le lobbying téléphonique de Donald Trump a, dans une certaine mesure, contribué à la réconciliation russo-saoudienne. », estime Francis Perrin. ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP)

« Je viens de parler à mon ami MBS d’Arabie saoudite, qui s’est entretenu avec le président Poutine de Russie, et je m’attends et j’espère qu’ils vont réduire d’environ 10 millions de barils leur production de pétrole », a tweeté l’ex-président américain, jeudi 2 avril. En réalité, d’après plusieurs sources concordantes, Trump aurait en fait intimé aux deux hommes de cesser leur dispute de chiffonniers, mettant l’emphase sur la nécessité de reprendre en main la situation. « Ce lobbying téléphonique a, dans une certaine mesure, contribué à la réconciliation russo-saoudienne », note Francis Perrin. 

À cette rupture d’alliance historique a succédé un pacte qui le fut tout autant. Le 12 avril, les pays membres de l’OPEP+ – les 13 pays de l’OPEP et les 10 pays qui ont rejoint l’organisation en 2016, dont la Russie – se mettent d’accord pour réduire conjointement leur production à partir du 1er mai. 

Improbable coexistence

Ce succès garantit par la même occasion la préservation d’une coexistence contre-nature entre le système très concurrentiel américain et la logique de cartel et d’oligopole de l’OPEP. Les prix du pétrole stagnent toutefois à un niveau extrêmement bas et l’offre excède bientôt très largement la demande. Si bien, que pour la première fois de l’histoire de l’or noir, le cours du baril connaissait un épisode de prix « négatifs ». Le 20 avril, faute de réservoirs disponibles à Cushing, petite ville de l’Oklahoma, certains contrats à terme de WTI cotés à New York s’élèvent pendant deux jours à -38 dollars. 

Progressivement, la chape de plomb qui s’était abattue sur l’économie mondiale se lève. Les cours du pétrole seront au fil des mois portés par une conjonction de facteurs haussiers tels que la reprise progressive du trafic commercial maritime, l’élaboration de vaccins contre la Covid-19 et l’endiguement de l’épidémie en Asie, notamment en Chine. Si bien que le secteur pétrolier est entré à partir de novembre, dans une phase haussière, dont la dernière illustration est la récente envolée des prix du Brent. « Si cette hausse constante de la demande est portée par l’Asie, elle est surtout due à la décision de l’OPEP de poursuivre sa politique de très grande prudence et de restriction de l’offre », relève Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre Energie de l’IFRI. 

De fait, tant pour les majors pétroliers que pour les acteurs spéculatifs, la prudence reste de mise. Ainsi, depuis décembre 2020, l’OPEP+ a pris des décisions consistant à desserrer le frein de la production pétrolière mais de façon extrêmement prudente : +500 000 barils par jour en janvier 2021, et +150 000 barils par jour en février/mars/avril 2021. « Dans le même temps, l’Arabie saoudite a, de façon unilatérale, décidé de réduire sa production d’un million de barils par jour sur février/mars/avril 2021, ce qui fait plus que compenser les augmentations de production décidées par l’OPEP+ depuis le début de l’année », détaille Francis Perrin. 

Ainsi, après une chute historique de 9% des ventes de pétrole en 2020 par rapport à 2019, l’année 2021 s’annonce prometteuse. Selon Francis Perrin et Marc-Antoine Eyl-Mazzega, le secteur pétrolier s’est presque extrait du tunnel de la Covid. Tout du moins, la pandémie semble désormais n’avoir qu’une influence marginale sur l’évolution des prix. La situation demeure toutefois très précaire. Le marché reste et restera, puisqu’il l’est intrinsèquement, volatile, et les prix varieront selon la nature des événements – la grande vague de froid qui a frappé le Texas en février a par exemple bloqué pendant plusieurs jours la production et l’acheminement du pétrole. 


La vague de froid au Texas a fait flamber les cours du pétrole. Ron Jenkins / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Le secteur pétrolier reste également suspendu aux tensions géopolitiques. Les installations pétrolières saoudiennes ont par exemple récemment été attaquées par des rebelles yéménites, menaçant le plus grand terminal d’exportation pétrolière du Royaume, Ras Tanura. Aussi les investisseurs suivent-ils de très près l’avancée des négociations sur le nucléaire iranien entre Washington, Bruxelles et Téhéran. Un éventuel accord pourrait relancer la production pétrolière du pays, atrophiée depuis le retour des sanctions en 2018. 

Pic pétrolier

Pourtant, et les majors pétroliers le savent, le plus grand risque est endogène. Les pays membres de l’OPEP+, dont l’économie peine à repartir en raison des restrictions de production imposées à Vienne, rongent leur frein. Et il n’est guère à exclure que l’un des pays producteurs s’affranchisse des quotas, déclenchant une nouvelle guerre des prix. Afin d’éviter cet écueil, le cartel devrait vraisemblablement relâcher ses quotas d’ici l’été. « C’est peut-être davantage à partir de 2022 que l’on pourra voir des projections, des plans et des décisions d’investissement plus audacieuses », glisse Francis Perrin. 

« Avec un baril de WTI au-dessus de 60 dollars cette année, la production devrait grimper et l’année prochaine sera marquée par une nouvelle guerre pour les parts de marché », prévoient les analystes de JPMorgan. Ce scénario paraît tout à fait réaliste. D’autant que les braises du contentieux du 6 mars 2020, à Vienne, pourraient être entretenues, sinon rallumées, par la reprise estimée de la consommation globale en 2023. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) table sur une augmentation de la consommation de 700 mille barils par jour jusqu’en 2030. 

« Cette crise accélère un mouvement qui était inéluctable : le pic de la demande pétrolière va se rapprocher. Le consensus du marché, c’était qu’il arriverait au-delà de 2030. Désormais, le consensus tend à ramener cette date davantage vers la fin de cette décennie », note Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Toutes les projections de la major britannique British Petroleum (BP) indiquent en effet que la demande pétrolière atteindra son pic entre 2025 et 2030. 

Cette crise met en lumière davantage encore que les précédentes la nécessité pour les pays producteurs de pétrole de diversifier leur économie. La chute brutale des cours du brut a eu des conséquences dévastatrices pour l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Angola ou encore le Venezuela. Lors de la précédente crise – déclenchée à l’été 2014 – le prince héritier d’Arabie saoudite, MBS, reconnut avoir été frappé de voir les réserves de pétrole saoudienne fondre comme neige au soleil.

Il lança alors à grand renfort de communication le projet de modernisation Vision 2030. Le vaste plan de réformes est censé poser les fondations d’un royaume affranchi de ses archaïsmes et débarrassé de son addiction à l’or noir. En un mot : il s’agit pour Riyad de s’adapter à la mue de l’économie mondiale. L’audacieux projet, symbolisé par la construction d’une ville intelligente, Neom, semble buter sur un manque de volonté politique. « Il y a un écart entre les intentions et la réalité des projets de diversification sur le terrain », remarque Francis Perrin. Les résultats d’une telle entreprise se percevront sans doute à moyen et long terme. 

Les pays producteurs savent qu’il leur reste une petite vingtaine de « belles » années avant que ne soit atteint le pic pétrolier, concept développé en 1956 par le géophysicien américain Marion King Hubbert. Dès lors, les réserves mondiales de pétrole s’épuiseront progressivement. L’AIE signalait déjà en 2010 que la production de pétrole conventionnel avait atteint son pic en 2006. Mais la production totale a continué à croître grâce à l’essor de nouvelles techniques d’exploitation du pétrole de schiste. Les Etats-Unis s’en sont d’ailleurs saisis en 2014 pour acquérir le rang de premier producteur mondial en 2018. Ces solutions restent néanmoins éphémères et ne font que repousser l’échéance. Il relève de la survie économique du royaume d’Arabie saoudite et des autres pays largement dépendants de la rente pétrolière de se confronter à l’impérieuse nécessité d’entamer leur pénible séparation avec l’or noir.