Temps de lecture estimé : 7 minutes

La formation d’un condominium russo-turc en Libye permet à Poutine et Erdogan de se partager les zones d’influence de l’ex-eldorado pétrolier, conformément à la méthodologie pratiquée en Syrie.

Avant d’être « syriannisé », le conflit libyen a été internationalisé. En février 2011, le mouvement de contestation populaire du Printemps arabe gagne la Libye. La population manifeste sa colère, à travers ses diverses revendications, envers le régime kadhafiste, au pouvoir depuis le coup d’Etat de 1969. Très vite, plusieurs tribus, dont celle des Warfalla – la plus nombreuse du pays avec plus d’1 million de membres – et celle des Toubous, basée dans le sud désertique du pays, se sont jointes au soulèvement. Violemment réprimées par les forces de l’ordre, les manifestations se muent aussitôt en guerre civile. En réaction, entre le 19 mars et le 31 octobre, une intervention sous l’égide de l’ONU est menée. L’objectif affiché était d’empêcher toute action militaire aérienne envers les civils. En réalité, il s’agissait plutôt de faire tomber Kadhafi, en fournissant un appui armé aux révolutionnaires. La crise libyenne était déjà internationalisée.

L’intervention franco-britannique, aboutissant à la mort de Mouammar Kadhafi, le 21 octobre, dans des circonstances relativement troubles, a mis le feu aux poudres.  La Libye entre dès lors dans une phase d’instabilité politique. Au début du soulèvement, en février 2011, le Conseil national de transition (CNT) est créé, ayant pour objectif de coordonner les villes reprises par les insurgés. Il sera remplacé en aôut 2012 par le Congrès général national (CGN). De 2011 à 2014, des centaines de milice se partagent le pays et le groupe Etat islamique profite de ce chaos pour assoir son influence dans la région. À l’été 2014, des combats actent la scission politique et militaire entre l’Est et l’Ouest libyen. En août 2014, des élections sont organisées afin d’élire les élus de la Chambre des Représentants, basée à Tobrouk, à l’Est du pays. En raison des conflits permanents entre milices, le taux de participation fut très faible et d’anciens membres du CGN, basé à Tripoli, ne reconnaissent pas les résultats de l’élection.

Le pays est alors déchiré, avec deux parlements distincts. À l’Ouest, le CGN était soutenu par les puissantes milices de Misrata et par des groupes de Touaregs. La coalition qui régnait sur la Tripolitaine se nommait « Aube de la Libye ». À l’Est, la Chambre des représentants règne sur la région de la Cyrénaïque et est soutenue par la milice de Zenten et d’anciens militaires du régime kadhafiste. Cette coalition forme l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL). La Communauté internationale a alors tenté d’apaiser les tensions entre les deux parties. En vain. En décembre 2015 sont signés les accords de Shkirat (du nom d’une ville côtière marocaine). Les deux parties s’engagent alors à rétablir un gouvernement unique : le Gouvernement d’union nationale (GUN). Le maréchal Khalifa Haftar, qui combat l’Etat islamique, installé dans les environs de Syrte et les milices islamistes qui lui prêtent allégeance, ne reconnaîtra jamais ces accords. La tentative de médiation de l’ONU fut un échec. Néanmoins, ces accords n’en restent pas moins décisifs puisqu’à partir de la signature de ceux-ci, la Communauté internationale ne reconnut que le Gouvernement d’accord national (GAN), présidé par Faïez al-Sarraj.

Khalifa Haftar, l’homme fort de la Cyrénaïque

Khalifa Haftar, en menant une âpre lutte contre l’essor des groupes islamistes sur le sol libyen, a gagné la reconnaissance de plusieurs pays occidentaux, dont les Etats-Unis et la France. Fidèle parmi les fidèles de Kadhafi, primes inter pares, il gagne sa confiance, au point qu’il soit nommé commandant militaire en chef lors du conflit tchado-libyen (1978-1987). Toutefois, lorsque le pouvoir de N’Djamena l’a fait prisonnier, Kadhafi l’a abandonné à son sort. Il est finalement parvenu à convaincre les autorités locales de le libérer et il est envoyé, avec d’autres militaires emprisonnés au Tchad, aux Etats-Unis, à quelques centaines de mètre de la célèbre agence de renseignement américaine : la CIA. Il confiera à l’agence de nombreux renseignements, qui faciliteront le renversement du régime de Kadhafi. Il est nommé commandant en chef de l’ANL en 2015. La France a appuyé les forces du maréchal Haftar en envoyant ses propres forces spéciales, voire en réalisant des frappes aériennes. La secrète coalition armée liquida les poches djihadistes qui s’étaient installées au sud et à l’Est du pays, dont celle de Benghazi (deuxième ville la plus peuplée de Libye).  Le soutien officieux de Paris à l’ANL a par ailleurs été dévoilé lorsque 3 membres de la Direction Générale de la sécurité intérieure (DGSE) furent tués près de Benghazi, en juillet 2016. La découverte, en juillet 2019, de missiles Javelin appartenant à l’armée française dans une base désertée par les hommes d’Haftar, finit de convaincre les derniers sceptiques.

À l’automne 2016, l’homme fort de la Cyrénaïque conquit le croissant pétrolier, moteur de l’économie libyenne. Pour assoir son influence, il bénéficia du soutien indéfectible des Émirats arabes unis, qui lui vendent des armes depuis fort longtemps, l’Egypte de al-Sissi, avec lequel le maréchal a passé d’importants accords permettant notamment de sécuriser la frontière égypto-libyenne, la Russie, la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Fort de ses récentes réussites militaires, Haftar lance l’offensive du Fezzan (du nom de la région située au sud-Ouest de la Libye) en 2019. Il contrôle alors environ 70% du territoire libyen. Il lui faut néanmoins gagner Tripoli. Le 4 avril 2019, conscient que le rapport de force lui est favorable et alors même que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, y est en visite, le maréchal lance l’offensive sur la capitale libyenne. Cette décision témoigne de son indifférence pour les considérations politiques. Cette attaque est de surcroît une gifle pour l’ONU, qui devait rendre une feuille de route pour résoudre le conflit le 14 avril 2019, à l’issue de 9 mois de réflexion.

L’offensive ne devait durer que 72 heures et devait permettre de balayer l’influence des Frères musulmans, qui se sont imposés en 2013 à Tripoli et ont trouvé avec Sarraj un allié de circonstance. Les forces pro-Haftar se sont néanmoins très vite heurtées à la féroce résistance des milices de Misrata, qui ont su par ailleurs trouver des soutiens auprès des groupes islamistes armés règnant à Tripoli. Le conflit s’est aussitôt enlisé. Le président turc Recep Tayyip Erdogan aurait envoyé en une semaine des milices syriennes provenant entre autres de la région d’Idlib combattre aux côtés du GAN. Parmi les renforts de Sarraj se trouvaient aussi, selon un rapport que s’est procuré le site indépendant « Al-Monitor », des enfants-soldats syriens auxquels les forces pro-gouvernementales ont promis de la nourriture, des cigarettes, un entraînement et une somme conséquente d’argent à envoyer à leurs parents. Le 26 juin 2019, Haftar perd ainsi la ville de Gharian, un lieu stratégique puisqu’il y avait établi son centre de commandement.

L’ANL parvient nonobstant à progresser dans les abords de Tripoli grâce au soutien d’entre 800 et 1200 mercenaires russes de la société militaire privée Wagner, engagée en Libye depuis 2018. La société, créée dès les débuts du conflit en Ukraine en 2014, a par la suite étendu ses activités en Syrie, au Soudan, en République centrafricaine et au Mozambique. Moscou nie toujours leur implication en Libye. D’autres mercenaires, de la société Moran, dirigée par Vyacheslav Kalachnikov, un ancien officier du KGB, appuient également les forces armées pro-Haftar. L’implication russe en Libye s’inscrit dans le cadre d’une logique stratégique traditionnelle : implication à moindre coût permettant de maximiser son influence régionale. Poutine a vu, en Libye comme en Syrie, un vide du pouvoir qui pouvait être comblé à peu de frais. D’ailleurs, selon un document non rendu public du « panel des experts » des Nations unies, des tensions ont émaillé les relations entre Moscou et l’ANL, citant notamment les reproches de « manque de professionnalisme et d’effectifs insuffisants ». Cette escalade des tensions, couplée aux revers essuyés par Haftar dans la Tripolitaine, conduiront à la désertion des mercenaires russes du front de Tripoli, le 23 mai 2020.

L’implication décisive de la Turquie

Le rapport de force bascule en faveur du GAN de Sarraj à l’automne 2019. Le 27 novembre, Erdogan signe un accord avec Sarraj prévoyant qu’en échange de l’aide militaire apportée, ce dernier lui apporte la validation des prétentions maritimes turques sur la Méditerranée orientale, où la Turquie enfreint allégrement les règles du droit international, provoquant l’ire de de la Grèce et de Chypre. L’implication turc confère de surcroît deux intérêts stratégiques majeurs au président turc : il garde un précieux levier sur la route migratoire libyenne et s’assure une place de choix dans la distribution des revenus du pétrole. Le 2 janvier 2020, alors même que la Turquie est membre de l’OTAN, le Parlement turc vote une mention autorisant l’envoi de troupes en Libye.

Environ 6 000 soldats sont envoyés, accompagnés de mercenaires syriens. Mais ce seront surtout les drones Anka-S, de la nouvelle génération, qui permettront à Tripoli de recouvrer la maîtrise du ciel et de placer les forces assaillantes sur la défensive. « Le rapport de force a fondamentalement changé depuis le début de l’année. À l’époque, les Emiratis maîtrisaient le ciel au service d’Haftar. Or, les drônes turcs, ainsi que les systèmes de défense antiaérienne qu’Ankara a installés en Tripolitaine, ont maintenant pour effet d’empêcher l’aviation émiratie d’atteindre Tripoli ou Misrata. » expliquait au Monde Wolfram Lacher, chercheur à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP), à Berlin.

Les forces de Haftar ne progressèrent plus, stagnant dans les villes contigües de la capitale. Dans le même temps, début mars, l’envoyé spécial de l’ONU, Ghassan Salamé, qui avait préconisé de revoir la Constitution et avait été à l’origine de la feuille de route devant régler le conflit, démissionna, las de constater son incapacité à exercer une influence sur le déroulement de celui-ci. Le 13 avril 2020, les partisans d’Haftar essuient de cuisants revers en perdant le contrôle de Sabratha et Sorman, à moins de 70 kilomètres à l’ouest de Tripoli. S’ensuivit la perte, un mois plus tard, le 18 mai 2020, de la base aérienne d’Al-Watiyah, jusque-là tenue par les forces pro-Haftar. Le coup de grâce fut porté le 5 juin, la chute du dernier bastion de Haftar en Tripolitaine marquant la fin de son offensive.

Les puissances russo-turques, pourtant en apparence opposées, se partagent désormais la Libye, conformément à la méthodologie pratiquée en Syrie. Erdogan et Poutine profitent du vide politique d’un pays ravagé par les luttes entre milices locales et groupes islamistes. Le silence assourdissant des Etats-Unis et les querelles intestines européennes, l’Italie considérant la Libye tel son pré carré et soutenant Sarraj, la France ayant soutenu Haftar, sous-estimant sa stratégie de conquête, ne sont pas de natures à inquiéter Ankara et Moscou. La communauté internationale s’est montrée parfaitement incapable, bloquée par le veto russe au Conseil de Sécurité, de protéger le GAN, qu’elle avait pourtant elle-même mise en place.

L’Europe se retrouve ainsi marginalisée, alors même que le débordement de ce conflit aurait des conséquences imprévisibles pour sa sécurité. Les tentatives, portées par Angela Merkel et Emmanuel Macron, entre autres, d’organiser un cessez-le-feu, début janvier, ont été vaines. Aussi, la pandémie de Covid-19 a été par la suite le cadet des soucis des belligérants. Le maréchal Haftar contrôlant toujours le croissant pétrolier, la contre-offensive du GAN devrait se poursuivre et se déporter vers le Fezzan, conquis en 2019 par Haftar. La capacité de résistance de l’ANL dépendra de la vigueur du soutien aérien de Moscou et d’Abou Dhabi. Quoi qu’il en soit, la Libye est désormais sous tutelle russo-turque, et les deux parties n’ont pas intérêt à régler le conflit, comme l’explique Wolfram Lacher sur le site du SWP : « Un gouvernement unifié pourrait finir par chercher à éjecter toute présence militaire étrangère. L’intérêt des Russes et des Turcs est donc de geler le conflit plutôt que de le régler. »  Le conflit libyen se vide ainsi de son essence, de ses revendications idéologiques. L’immixtion turco-russe aura, à n’en pas douter, des effets durables sur la politique intérieure libyenne. « Ce conflit gelé ne ferait ni les affaires de Sarraj ni du maréchal Haftar. En réalité, seules la Turquie et la Russie en sortent renforcées. » conclut un diplomate français proche du dossier.