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Emmanuel Macron, qui s’était engagé en juin à reprendre « sans filtre » les 149 propositions des citoyens de la Convention citoyenne pour le climat, cherche désespérément la pédale de frein. 

Après le temps de l’euphorie vient généralement celui du pragmatisme de bon aloi. Les 150 membres de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), qui avaient fièrement présenté à Emmanuel Macron leurs 149 propositions au printemps, en font l’amère expérience. Ces derniers pensaient avoir l’assurance que le chef de l’État, entraîné de son plein gré dans cet exercice démocratique inédit, reprendrait in extenso leurs mesures pour lutter contre le dérèglement climatique. Comme gage de sincérité, le président de la République leur avait même promis de reprendre leurs propositions « sans filtre ». Cette formule nébuleuse allait dès lors nourrir leurs espérances. La Macronie fut néanmoins progressivement guidée par l’obsession de gérer « quoi qu’il en coûte » la double crise – sanitaire et économique – de la Covid-19. Le projet de loi climat fût ainsi avorté de sa moitié – la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a récemment fait savoir que le texte commençait à « se consolider autour de 70 articles ». 

Quelle fût ensuite la stupeur des membres de la CCC quand ils entendirent Emmanuel Macron s’emporter lors d’un entretien accordé à Brut, le 4 décembre, déclarant : « je ne veux pas dire que, parce que les 150 citoyens ont écrit un truc, on dise c’est la Bible ou le Coran ». Tiraillé entre les impératifs économiques et l’enjeu écologique, le chef de l’État a choisi de préserver les premiers au détriment du second. De fait, dès le départ, devant une kyrielle de mesures aussi ambitieuses qu’irréalisables, le locataire de l’Elysée eut des réticences, mais il jugea sans doute qu’il était préférable de ne pas les afficher. « Sur le sans filtre, il y a eu une incompréhension, mais aussi du jeu politique », reconnaît, dans un entretien accordé aux Echos, un ministre de premier plan. 

L’enjeu essentiel pour le président de la République, et il l’a clairement fait comprendre, lundi 14 décembre, aux membres de la CCC, est de reprendre la main sur les travaux de la Convention. « Confier la défense de l’environnement à 150 gus tirés au sort, c’est un peu comme confier la réforme de la fiscalité au dernier gagnant du loto », raille un cadre de l’exécutif.  La pensée d’Emmanuel Macron est sans doute empreinte d’une meilleure estime de ces 150 citoyens tirés au sort. Il n’en reste pas moins que, in fine, ce seront les deux chambres parlementaires – l’Assemblée nationale et le Sénat – qui trancheront sur le contenu du projet de loi. La promesse d’un référendum sur l’article 1er, visant à y inscrire « la préservation de la biodiversité, de l’environnement et la lutte contre le dérèglement climatique », sera vraisemblablement tenue. La procédure du référendum constitutionnel est toutefois régie par l’article 89, lequel exige que la proposition de révision soit d’abord votée « par les deux assemblées en termes identiques. » Le Sénat étant à majorité républicaine, la réforme a peu de chances de voir le jour. 

« Confier la défense de l’environnement à 150 gus tirés au sort, c’est un peu comme confier la réforme de la fiscalité au dernier gagnant du loto »

Un cadre de l’exécutif

« Vous nous dites que l’on doit faire moins alors qu’il faut faire plus ». Cette phrase, prononcée sur France Inter mardi 15 décembre par Mathieu Orphelin, ex-député LREM et membre du comité de suivi de la CCC, résume le climat de la rencontre de la veille, à laquelle il a assisté. Un des citoyens arborait un badge « Sans filtre ? » pour marquer sa colère. D’autres ont interpellé le chef de l’État, lui implorant d’oser, pointant son « manque d’ambition », et lui demandant s’il était « climato-cynique » ou « climato-sceptique ».

Pour preuve de son implication, Emmanuel Macron leur a rappelé que les travaux de la CCC avaient été maintenus malgré la pandémie. Voilà une bien maigre consolation pour ces citoyens, qui constatent que les mesures retenues sont progressivement vidées de leur contenu. La malus auto au poids s’appliquera aux véhicules de plus de 1800 kg, et non plus de 1400 kg. Les vols domestiques vont être interdits quand une alternative existe en moins de 2h30 – les membres de la CCC suggéraient 4 heures. L’exécutif s’est aussi départi de la proposition initiale de « crime d’écocide », lui préférant la création d’un « délit d’écocide ». Sur les 10 mesures fortes que Mathieu Orphelin espérait retenues par le gouvernement, une seule sera transcrite dans le projet de loi : celle de rendre obligatoire la rénovation des maisons et logements passoires thermiques. Et encore, Emmanuel Macron l’a validée pour les propriétaires qui louent un bien, mais a exclu l’obligation pour ceux qui habitent leur logement. 

Le président français s’affichait défenseur de l’environnement lors de sa campagne présidentielle de 2020. Il porte désormais malgré lui l’étiquette « d’écolo-suspect », pour reprendre le terme employé par Stéphane Dupont dans les Echos. Le président palabre, les citoyens s’impatientent. Sa maîtrise de l’art oratoire ne suffit pas à convaincre une opinion circonspecte. « Il faut arrêter de sortir des grandes phrases. Il y a du détricotage, c’est sûr. Aujourd’hui, on a l’impression que les ambitions sont rabotées », juge ainsi Grégoire Fraty, membre de la CCC. 


Force est de constater que le mantra macronien du « en même temps » se heurte de nouveau à un infranchissable mur. Comment satisfaire les besoins des acteurs d’une économie vitrifiée – dont leur relance économique pourrait se retrouver entravée par l’adoption de certaines mesures de la CCC – tout en garantissant aux 150 citoyens que leur dur labeur sera récompensé par une loi porteuse d’un réel espoir de changement ? L’équation est insolvable. Le président est aussi déconnecté des attentes des citoyens qu’ils ne peuvent l’être des réalités économiques, que le chef de l’État ne peut raisonnablement renâcler à prendre en compte. « Aucun gouvernement n’avait fait autant pour l’écologie », s’est-il défendu, lors de la réunion. Objectivement, c’est faux – il suffit de prendre les exemples de l’action des gouvernements costaricain et néo-zélandais pour s’en rendre compte. Toujours est-il qu’en lançant cette Convention citoyenne pour le climat, Emmanuel Macron a ouvert les vannes de l’effort – ou du moins de la réflexion – écologique. Gare à celui qui s’essayerait à l’exercice périlleux de tenter de les refermer.