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L’avenir du « Trumpisme » dépendra de la capacité de Joe Biden à étendre le brasier qui lui est confié, tandis que son Donald Trump s’entête à continuellement souffler sur ses braises.

Donald Trump ne sera pas réélu à la présidence des Etats-Unis. Il pourra néanmoins se vanter d’avoir durablement marqué le paysage politique américain. En soufflant sur les braises d’un pays déchiré par des décennies de luttes politiques et sociales, en éveillant les peurs tout en jouant avec celles-ci, en ruinant, par un entêtement puéril tout ce que son prédécesseur avait patiemment construit sur la scène internationale, le président sortant laisse à Joe Biden un pays meutri et dangereusement divisé. Surtout, il lui remet sa bombe la plus destructrice : le « Trumpisme ». Ce courant politique, si l’on puit l’appeler ainsi puisqu’il n’est guidé par aucun concept, aucune doctrine ni aucune stratégie durable autre qu’électorale, est appelé à subsister. Sa survie représente un réel danger pour les Etats-Unis.

Lorsque cet ancien magnat frauduleux de l’immobilier se lance en politique en juin 2015, il a le flair de sentir ce que n’importe quel populiste peut aisément percevoir : une part importante des Américains est en colère, se sent délaissée par l’establishment démocrate et plus globalement par la classe politique américaine. Alors il a l’intuition de faire la synthèse de ces colères américaines et axe sa campagne – et in fine le Trumpisme – sur les trois points suivants : crise identitaire des Blancs qui se sentent menacés par le basculement démographique à la faveur des minorités, colère face à une mondialisation jugée vectrice d’inégalités, manque de confiance dans un establishment démocrate (que Joe Biden incarne d’ailleurs jusqu’au bout des ongles).

Il s’agissait en outre d’assurer aux Américains qui travaillent sur des sites menacés de fermeture en raison de leurs conséquences désastreuses pour le réchauffement climatique – comme par exemple les gisements gaziers et pétroliers du bassin des Appalaches – qu’ils pourraient garder leur emploi. Le « Trumpisme » avait plus globalement pour dessein de mobiliser ceux qui ne venaient plus voter depuis plusieurs dizaines d’années, ceux qui ne comprenaient plus rien aux discours technocratiques des élites de droite comme de gauche et qui, par-dessus-tout, exécraient les intellectuels libéraux. Il a su mobiliser, en 2016 comme en 2020, la « silent majority. »

Ce terme, popularisé par l’ancien président républicain Richard Nixon lors d’un discours en 1969, recouvre les Américains qui ne laissent pas transparaître leur couleur politique, restent discrets et attendent l’élection présidentielle pour se faire entendre. La stratégie de Donald Trump faisait ainsi écho à la « stratégie sudiste » qu’avait adoptée Nixon en 1968, se présentant en défenseur de la « majorité silencieuse » et de la « loi et l’ordre ».

Toutes ces tranches de la population américaine n’avaient auparavant guère coutume d’aller voter mais le « Trumpisme » les a conquis. S’il n’est pas représenté par Trump, il est possible qu’un autre Républicain le reprenne. Dans le cas contraire, stratégiquement, le rejeter reviendrait à perdre cette part non-négligeable de leur électorat et ipso facto à laisser les démocrates siéger à la Maison-Blanche quatre ans de plus.

En définitive, l’avenir du « Trumpisme » est suspendu à la nature de l’engouement qu’il suscite au sein du GOP. De fait, Trump a réussi à marquer d’un fer rouge le parti de l’âne. De nombreux maires et gouverneurs se sont rangés, de gré ou de force, par envie ou par obligation, derrière cette figure caricaturale, aux valeurs si diamétralement opposées à celle du premier président républicain, Abraham Lincoln. Le déni du candidat républicain du résultat du vote américain semble avoir conforté certains cadres du parti – à l’instar du chef de la majorité républicaine au Sénat Mitch McConnell, ou de l’ancien gouverneur du New Jersey Chris Christie pour ne citer que ces derniers – dans leur décision de laisser couler le navire Trump.

Mais, quand bien même Trump se décrédibiliserait totalement, qu’il n’ait plus aucun soutient au sein du Parti républicain, le vent populiste qu’il a insufflé subsistera. Et d’aucuns tenteront d’en tirer profit. Le « Trumpisme » ou l’un de ses avatars continuera d’occuper une place prépondérante au sein du paysage politique américain précisément car la colère du peuple ne s’apaisera pas. Un autre, si ce n’est Trump, jettera du pétrole dans le brasier ardent américain. Joe Biden prétend « restaurer l’âme de la nation » américaine. Il lui faudra alors combattre de toutes ses forces le « Trumpisme. » La tâche s’annonce particulièrement âpre.