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Malgré d’importants succès tactiques enregistrés en 2020, l’activité de groupes dits « terroristes » au Sahel reste très soutenue. 

« Toutes les guerres contre le terrorisme apportent plus de mal que de bien », prévenait l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin. L’histoire tend à lui donner raison. La « Global War On Terror » (GWOT) lancée en grande pompe par le président américain George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001 a constitué, à tous points de vue, un échec. De la Somalie à l’Afghanistan, du Mali au Cameroun en passant par l’Irak et la Syrie, la lutte contre la menace djihadiste a été militaire quand celle-ci aurait dû être, pour obtenir des résultats tangibles, politique et sociale. Les armées des forces occidentales se sont attaquées au mal au lieu de s’attaquer à ses racines. Le recours à la force militaire a occulté les causes profondes de l’émergence de groupes armés insurrectionnels, qu’ils soient terroristes ou non. L’évolution de la situation sécuritaire au Sahel est en ce sens particulièrement éclairante. 

Au début des années 2000, dans un contexte déjà très violent, marqué notamment par la multiplication des prises d’otage mais aussi par la reprise de conflits intercommunautaires et interethniques, un certain nombre de groupes djihadistes émerge dans la région. Les combattants, revenant du front afghan pour la plupart, emportent aussi dans leurs bagages leur expérience, acquise en fréquentant les fidèles d’Al-Qaïda, organisation terroriste fondée en 1987 par le cheikh Abdullah Yusuf Azzam et son élève, un certain Oussama Ben Laden, à Peshawar, au Pakistan. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, auteur de « Une guerre perdue, La France au Sahel » (JC Lattès, 2018), a rencontré, lors de son enquête sur l’engagement de la France sur le théâtre sahélien, Nabil Naïm Abdel Fattah, l’un des cofondateurs du djihad égyptien et fidèle proche d’Oussama Ben Laden. La question brûle les lèvres du chercheur : pourquoi avoir décidé de frapper en Afrique ? Le djihadiste lui répond : « Parce que c’était facile ! Le Kenya est un pays très corrompu. Depuis Port-Soudan, il fallait transporter 10 tonnes d’explosifs. La TNT a été cachée dans un chargement de 400 tonnes de sucre. Pour passer la marchandise, les organisateurs de l’attentat ont simplement versé des bakchichs aux douaniers et aux militaires kényans. C’est beaucoup plus facile qu’en Europe. Il y a moins de contrôles ».

Problèmes structurels 

Puisque ces États sont faibles, ils constituent un terrain de « jeu » idéal pour les groupes terroristes. Au Mali, depuis l’indépendance en 1960, la brutalité et la répression du séparatisme touareg dans le Nord et le racket incessant de gardes forestiers à l’encontre des éleveurs peuls du Macina ont ainsi constitué le terreau d’une protestation à laquelle les djihadistes allaient se greffer. Las de l’impunité des autorités de Bamako, dont l’action semble légitimée par le silence assourdissant de leurs alliés (en particulier la France), ces derniers créent le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en octobre 2011. La crise s’aggrave lorsque le MNLA déclare l’indépendance de l’Azawad, au début de l’année 2012. 

Le vice-président du Mouvement national touareg pour la libération de l’Azawad (MNLA), Mahamadou Djeri Maiga, assiste à une réunion sur la crise malienne le 18 juin 2013 à Ouagadougou.AFP PHOTO / AHMED OUOBA AHMED OUOBA / AFP

Les djihadistes profitent du chaos qui règne au nord du pays pour conquérir, en quelques semaines seulement et avec des moyens dérisoires, Kidal, Tessalit, Tombouctou et d’autres chefs-lieux de la région, presque aussi vastes que la France et l’Allemagne réunies. Certes, les djihadistes – notamment d’Ansar Dine – ont pu profiter de la chute de Kadhafi en Libye en 2011, leur permettant de mettre la main sur des caisses d’armes lourdes, mais ils ont surtout bénéficié de la faiblesse des Forces armées maliennes (FAMa). « Le FAMa était une armée totalement décomposée en 2012 au moment de l’irruption des forces qui revenaient de Libye », souligne Michel Galy, professeur de géopolitique à l’Ileri et auteur de « La guerre au Mali : Comprendre la crise au Sahel et au Sahara : enjeux et zones d’ombre » (La Découverte, 2013).

Cette faiblesse de l’armée est intrinsèquement liée aux problèmes structurels du Mali. C’est un État faible, gangréné par la corruption et rongé par le népotisme. L’absence d’un État malien régulateur, incapable de fournir les services sociaux de base à sa population, a incontestablement nourri la grogne populaire. « À Tombouctou, ville dix fois moins peuplée que la capitale du Mali, les djihadistes avaient en fait réussi à prendre le pouvoir en tirant parti de griefs fort anciens contre les abus du pouvoir central », écrit ainsi Marc-Antoine Pérouse de Montclos. Au sud du pays, le président Amadou Toumani Touré est renversé par un coup d’État en mars 2012, orchestré par le capitaine Amadou Haya Sanogo, formé auparavant à la lutte antiterroriste par… les États-Unis. 

Les otages et le pouvoir de transition en place appellent conjointement à l’aide de la France. François Hollande, qui vient à peine d’entamer son mandat de président de la République, refuse dans un premier temps puis cède, sous prétexte que les troubles du Mali représentaient une menace pour la France. C’était une erreur de diagnostic, fondée sur la crainte infondée d’une internationale djihadiste, ne prenant pas en compte le caractère strictement endogène de ces groupes, en réalité incapables de projeter leurs actions terroristes hors du seul théâtre africain. Sans doute les diplomates de l’Elysée ont-ils jugé que les forces spéciales de l’opération Sabre, déployées dès 2009 au Sahel afin d’organiser des opérations de libération d’otages, étaient insuffisantes. 

Erreurs de diagnostic

Quoi qu’il en soit, l’objectif de la mission Serval, lancée en janvier 2013, est double : restaurer la souveraineté du Mali sur l’ensemble du territoire et contenir, voire éliminer si possible, la menace djihadiste. Cette approche revient à appréhender la crise du Sahel sous le seul prisme du terrorisme, occultant le rôle majeur des groupes insurrectionnels, lesquels ne sont pas tous motivés par des considérations religieuses, mais aussi sociales et, à un degré divers, politique. « Se focaliser uniquement sur le terrorisme est un peu la marotte des occidentaux. La typologie de conflits est extrêmement variée. Il y a aussi des conflits intercommunautaires, des milices d’autodéfense se sont formées et il y a des conflits multiséculaires que l’Etat n’a jamais réglés. Toute cette série de conflits qui ne sauraient être traités de la même manière », observe Caroline Roussy, responsable du pôle Afrique à l’Institut de relations internationales et stratégiques. 

Le président français François Hollande s’entretient avec des soldats du 126 RI (Régiment d’infanterie) qui doivent partir pour le Mali, lors d’une réunion à Tulle, centre de la France, le 19 janvier 2013. AFP PHOTO / POOL / PHILIPPE WOJAZER PHILIPPE WOJAZER / PISCINE / AFP

Surtout, l’analyse ne se base pas, hélas, sur la nécessité pourtant fondamentale, de construire un Etat malien doté d’une armée compétente, d’une justice impartiale et de services sociaux qui puissent apporter des réponses au désespoir des populations du nord et du centre du Mali, délaissées. C’est là pourtant le nœud gordien du problème, puisque les groupes terroristes s’incrustent aisément dans le tissu social, en apportant à ces populations des services que l’Etat central est tout simplement incapable d’apporter. « Il était prévisible que l’opération s’ensable. La mission de l’armée française était dès le départ impossible puisqu’il s’agissait de se substituer à des États défaillants », note Marc-Antoine Pérouse de Montclos. « Le problème est qu’en raison des faibles moyens déployés et des problèmes structurels des États locaux, cette course contre le terrorisme était perdue d’avance », abonde Michel Goya, historien et auteur spécialisé dans l’analyse des conflits. Les sources de la force des djihadistes sont à trouver dans les insuffisances de l’Etat malien. 

« Se focaliser uniquement sur le terrorisme est un peu la marotte des occidentaux. La typologie de conflits est extrêmement variée. Il y a aussi des conflits intercommunautaires, des milices d’autodéfense se sont formées et il y a des conflits multiséculaires que l’Etat n’a jamais réglés. Toute cette série de conflits qui ne sauraient être traités de la même manière »

Caroline Roussy, chercheure associée à l’IRIS

D’autant que, dès son lancement, l’opération Serval a été confrontée à un problème majeur. L’intervention française a donné un coup de pied dans la fourmilière djihadiste. Initialement concentrés sur Tombouctou et Gao, les insurgés se sont dispersés dans les dunes du Sahara et sont devenus difficiles à localiser. Les militaires de la force Serval durent dès lors ratisser une vaste zone de plus de 5 millions de kilomètres carrés, soit la moitié de la superficie du continent européen. Il était de surcroît d’autant plus difficile de repérer un terroriste que celui-ci peut désigner tout et n’importe quoi : des éleveurs de bétail au Mali ou au Nigeria, des pirates dans le Golfe de Guinée, des gangs de rue au Kenya, des opposants politiques au Tchad et au Cameroun…

En privé, des militaires français reconnaissent que l’opération Serval aurait dû se terminer au bout de six mois, période au cours de laquelle l’exécutif peut engager l’armée sans demander l’autorisation du Parlement. Mais la France est désormais enfermée dans le piège malien, sans perspective de sortie, au risque de dégrader aussitôt la situation sécuritaire et de créer un différend diplomatique avec les chefs d’Etat des pays de la région.  L’opération durera donc dix-neuf mois et sera remplacée, le 1er août 2014, par l’opération Barkhane. « Barkhane a permis de prolonger Serval dans le temps, dans la durée, dans l’intensité et dans les moyens déployés », explique Pascal Simon, journaliste spécialisé dans les questions de défense. Malgré cela, force est de constater que la menace n’a fait que s’accroître, et ce de façon exponentielle, depuis 2013. 

« Califat en peau de léopard »

L’objectif de stabiliser la région relève tout simplement de la mission impossible puisqu’il consiste à lutter contre des groupes dits terroristes, en s’appuyant sur les forces corrompues et prédatrices d’alliés locaux dont les exactions nourrissent et exacerbent les conflits. Au centre du Mali, des journalistes ont pu recueillir le témoignage de civils peuls, contraints à l’exil puisque les militaires maliens avaient commis un massacre dans leur village, tuant tous ceux qui étaient suspectés d’être affiliés à des groupes terroristes. Des familles entières furent sauvagement éliminées par l’armée de leur propre pays. Les soldats maliens sont régulièrement accusés par des organisations internationales d’expéditions punitives contre les peuls. 

Les sources de la force des djihadistes sont à trouver dans les insuffisances de l’Etat malien. 

En 2017, un rapport d’Amnesty International a montré que, dans le nord du Cameroun, les services de sécurité torturaient régulièrement des villageois suspectés de soutenir Boko Haram. Dans la même caserne se trouvaient des militaires français et américains qui, eux, n’auraient rien vu ni entendu… Des officiels nigérians, rencontrés par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, avouaient même que, selon leurs propres calculs, l’armée avait en fait tué plus de civils que les insurgés. D’autres témoignages font part de démembrements de « terroristes » – on l’a vu, la notion est particulièrement floue – dans les geôles de certains Etats de la région. Des civils soupçonnés de soutenir des groupes terroristes ont été enterrés à la hâte dans des fosses communes au Mali et au Niger. De la Mauritanie à la Somalie, les civils ont le sentiment d’être pris entre deux feux, déplorant que « tout le monde veuille les tuer ».

Les groupes djihadistes de la région ont en fait prospéré sur les colères de ces peuples réprimés par ceux qu’ils appellent les « bandits en uniforme » dans le silence. Ils n’eurent dès lors qu’à proposer un peu d’argent ou une moto – promesse pour les jeunes de s’évader de leur rude quotidien – pour convaincre des centaines de civils (mais aussi des militaires) à rejoindre leur camp. Le Burkina Faso, frontière méridionale du Mali, a été particulièrement affecté par cette tendance et « est le maillon faible de la région », selon Michel Galy. « Les groupes djihadistes y évoluent plus aisément. Au moins un tiers du pays qui est perdu par le gouvernement central », explique-t-il.

Ce contexte a favorisé la formation d’un califat en peau de léopard, d’un émirat en pointillés. Les autorités maliennes, par exemple, contrôlent les villes mais n’ont aucune prise sur les vastes campagnes du centre et du nord du pays. Ce sont les forces armées françaises qui, au cours de leurs actions civilo-militaires, ont pu par exemple reconstruire des puits et ainsi fournir de l’eau propre à plusieurs villages reculés, mais aussi donner quelques cours de français à des enfants privés d’école. Tous ces services rendus relèvent pourtant du ressort des États locaux, et la France ne pourra pas les rendre à leur place éternellement. Dès le départ, il était prévu que l’appui français soit temporaire. La stratégie de l’état-major des armées françaises était de former les armées du G5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad et Mauritanie) afin que celles-ci puissent prendre le relais et assurer la sécurité de la région après le départ, ou du moins le retrait de soldats français. « On s’est contentés de fournir une formation aux soldats des Etats locaux alors qu’il nous faut maîtriser tout le fonctionnement d’une armée. Il ne sert pas à grand-chose de former un bataillon malien si dans la foulée leur armée ne leur fournit pas de munitions », souligne Michel Goya. L’historien fait référence à cette série d’enquêtes qui pointent que les officiers maliens fournissent bien trop peu de munitions à leurs combattants, leur laissant peu de chances de survivre à un éventuel assaut.

« On s’est contentés de fournir une formation aux soldats des Etats locaux alors qu’il nous faut maîtriser tout le fonctionnement d’une armée. Il ne sert pas à grand-chose de former un bataillon malien si dans la foulée leur armée ne leur fournit pas de munitions »

Michel Goya, historien et auteur spécialisé dans l’analyse des conflits

Certains soldats se sont ainsi plaints d’avoir assez de munitions pour durer 15 minutes, 10 minutes, voire même 2 minutes, selon les cas, au combat. Les véhicules manquent de carburant, les soldats blessés succombent faute de moyens d’évacuation et les renforts n’arrivent que pour ramasser les cadavres, si bien que les femmes veuves ne savent ni où a été tué leur mari ni où il est enterré… Elles se voient en revanche chassées de leur domicile car elles ne peuvent plus payer le logement. La hiérarchie militaire détourne l’essentiel de l’argent qui doit servir à diriger les opérations. Plusieurs dizaines de millions d’euros ont ainsi été volés en quelques années. L’argent sert à construire des villas luxueuses, surplombant les bidonvilles insalubres dans lesquels sont entassés les soldats. Pillés, certains soldats décident ainsi de rejoindre le camp ennemi, lequel leur offre de meilleurs salaires, un meilleur cadre de vie et leur garantit une meilleure organisation. Cette armée structurellement déficiente est une cible choyée des djihadistes. Chaque semaine, des soldats maliens sont tués. Certains, en patrouille, meurent parce que leur véhicule – qui n’est pas blindé – a sauté sur une IED (Improvised Explosive Device). D’autres se font tuer sur leur camp. Les vidéos des djihadistes, filmant tels des trophées les armes et les chaussures qu’ils ont récupérées sur les corps des soldats, tournent en boucle sur les téléphones des soldats maliens. Les camps d’Indelimane, de Boulkessi ou de Mondoro sont désormais de gigantesques tombeaux de soldats. 

Le tournant du sommet de Pau

Les exactions commises par les groupes djihadistes comme par les armées locales – se multiplient jusqu’à atteindre un seuil critique en 2019. « A la fin de 2019, on pouvait même considérer que les forces armées maliennes, burkinabées et, dans une moindre mesure, nigériennes, régressaient et se trouvaient même au bord de l’effondrement », écrit Michel Goya dans une note pour l’Institut Montaigne. Le 25 novembre, 13 soldats français meurent dans une collision entre deux hélicoptères, un Tigre et un Cougar, suscitant l’émoi en métropole et relançant le débat sur la stratégie de la France au Sahel. La situation est d’autant plus critique que le sentiment anti-français émerge au sein d’une partie de la population. Ce sentiment ne revêtait pas une haine injustifiée contre des militaires français morts sur leur sol pour leur protéger. La réalité est éminemment plus complexe. Le rejet des forces armées françaises est bien davantage dû à leur soutien inconditionnel aux régimes répressifs et au cocktail de tristesse et de colère que provoque la mort de leurs proches, victimes collatérales des frappes aériennes. Les drones armés n’ont en fait été utilisés qu’à partir de 2019 et, lors des « neutralisations » – terme diplomatique pour dire élimination – de djihadistes, des civils ont parfois péri. Ainsi, à Bamako, les cris de haine du régime malien se mêlaient à ceux qui dénonçaient le soutien français. 

Le président français Emmanuel Macron, le président du Mali Ibrahim Boubacar Keita, le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore, le président du Niger Mahamadou Issoufou, le président de la Mauritanie Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et le président tchadien Idriss Deby assistent à une conférence de presse dans le cadre du sommet du G5 Sahel sur la situation dans la région du Sahel au Château de Pau (Château de Pau) à Pau, le 13 janvier 2020. Guillaume HORCAJUELO / POOL / AFP

Le 13 janvier 2020, un aréopage de dignitaires africains était reçu à Pau. L’objectif était, selon Daphné Benoît, correspondante défense à l’AFP, d’obtenir des « réassurances de la part des partenaires sahéliens ». L’opération Barkhane est dès lors entrée dans une nouvelle phase. 600 militaires ont été déployés en renfort et l’accent a davantage été mis sur l’appui aérien, permettant de mieux localiser et « neutraliser » des djihadistes. Selon une source proche du dossier, environ une centaine de djihadistes étaient abattus chaque mois.  Des cibles de haute importance (High Value Target) ont été tuées, tel qu’Abdelmalek Droukdel, leader d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), en juin. Toutefois, « nous n’avons pas exercé une pression suffisante sur l’ennemi pour l’empêcher de se redévelopper et de se réimplanter », estime Michel Goya. En réalité, l’écrasante supériorité technologique dont dispose l’armée française ne sert à rien tant que les Etats locaux contribuent à entretenir les conditions de l’émergence de ces groupes djihadistes. Si bien que, selon l’historien, la France « arrive à la limite de ce qu’elle est capable de faire ». 

« Il était prévisible que l’opération s’ensable. La mission de l’armée française était dès le départ impossible puisqu’il s’agissait de se substituer à des États défaillants »

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Clément Dembelé, homme politique influent au Mali, déclarait dans un entretien accordé à Arte que « la solution doit être malienne ». Et d’ajouter : « elle ne viendra pas d’ailleurs. Les autres peuvent nous soutenir, que ce soit Barkhane ou la MINUSMA [Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali, NDLR], mais ce sont les Maliens qui doivent régler le problème ». La réflexion avait été dans une large mesure engagée par Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK », avant qu’il ne soit renversé lors du coup d’État du 18 août 2020. « La mise en œuvre d’une solution malienne qui avait été recommandée dans le cadre d’assises très larges à deux reprises : d’une part, en 2017, à l’occasion de la conférence d’entente nationale et, d’autre part, en novembre-décembre 2019 à l’occasion du dialogue national inclusif, lors duquel il avait été recommandé d’engager un dialogue politique avec Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa, les deux principales figures du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM)», précise Niagalé Bagayoko, chercheure et présidente du think tank African Security Sector Network

La position de la France reste ambiguë. Plusieurs sources concordantes proches de l’Elysée déclaraient récemment à l’AFP accepter d’entamer une négociation, mais pas avec les chefs djihadistes. Il apparaît pourtant particulièrement difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie. Et le temps presse. Pour les groupes djihadistes, le centre de gravité de l’ennemi français est le taux d’approbation des Français à l’engagement du Sahel. Si celui-ci passe en dessous du seuil de 50%, ces derniers savent que le retrait devient inévitable à court terme. Or, selon un sondage Ifop pour « Le Point », 51% des Français désapprouvent la présence militaire de soldats français au Sahel. L’expression employée à propos des négociations initiées par les Américains en Afghanistan s’applique parfaitement au Sahel : « les Occidentaux ont la montre ; les talibans ont le temps ». Les insurgés ont le temps, et attendent patiemment de pouvoir bientôt regagner les terrains perdus.