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Selon un sondage du New York Post, seul 1 Américain sur 5 estime que Biden est en mesure d’unifier l’Amérique.

Puisqu’il est de bon ton ces temps-ci de tout analyser à la lumière du seul prisme sanitaire, ne nous en privons pas. Il y a désormais une semaine, le chef des urgences d’un hôpital de Washington, Joe Biden, prenait de son plein gré un charge un patient gravement malade : l’Amérique. Le patient en question – dont on prête aussi parfois le surnom d’Oncle Sam – est tourmenté depuis des décennies par bien des maux mais a été victime ces quatre dernières années d’une violente crise hémorragique, provoquée par l’imprudence d’un homme. Ses blessures n’ont jamais pu cicatriser, continuellement cisaillées par ce mystérieux bourreau. Comme la coutume le veut, les médecins contrôlent sa température et sa pression. Les résultats de ces deux tests sont alarmants ; l’Oncle Sam est placé en soins intensifs. La guérison de ce singulier patient prendra du temps – le temps imparti à Joe Biden est d’au moins quatre ans.

Ce récit de fiction pourrait être réaliste. Si Joe Biden n’a évidemment aucune expérience dans le secteur médical, toujours est-il qu’en prenant les rênes d’un pays qui n’avait été aussi polarisé que lors de la guerre de Sécession, le 46e président des Etats-Unis sait que son principal défi, celui d’unifier l’Amérique, ne saurait être surmonté sans soigner les blessures qui divisent depuis déjà fort longtemps le peuple Américain. L’ancien vice-président le sait : la tâche est colossale. Lorsque sa victoire se dessinait – son rival républicain Donald Trump multipliait alors les recours juridiques pour contester les « résultats truqués » de l’élection – l’actuel président des Etats-Unis prononçait cette célèbre phrase, le 8 novembre 2020 : « Je promets d’être un président qui ne cherche pas à diviser mais à unifier, qui ne voit pas d’États rouges et d’États bleus, mais ne voit que les Etats-Unis. »

Il en avait même fait l’un de ses principaux thèmes de campagne. Le contraste entre cette figure en quête de consensus et le 45e président des Etats-Unis, s’adressant exclusivement à son électorat, était particulièrement saisissant. Le 20 janvier, lors de la singulière 75e cérémonie d’investiture de l’histoire des Etats-Unis, Joe Biden entendait afficher sa lucidité sur l’ampleur et la difficulté de la tâche qui allait l’attendre. « Je sais que parler d’unité peut paraître de nos jours relever d’une folle fantaisie », s’est-il exclamé. Et d’ajouter, sur le ton emphatique qui le caractérise : « Je sais aussi que les forces qui nous divisent sont profondes et réelles, mais je sais aussi qu’elles ne sont pas nouvelles. Notre histoire a été une lutte constante entre l’idéal américain selon lequel nous sommes tous nés égaux et la dure réalité que sont le racisme, le nativisme, la diabolisation, et qui nous ont longtemps déchirés. La bataille est perpétuelle et la victoire n’est jamais assurée. »

Le président américain Joe Biden prononce son discours d’investiture le 20 janvier 2021 au Capitole américain à Washington, DC. – Biden a prêté serment en tant que 46e président des États-Unis. ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP

En s’exprimant en ces termes, il a tordu le cou à une rengaine populaire d’une frange du parti conservateur, lui reprochant en particulier sa naïveté. Tout au long de son discours, Joe Biden a martelé le même message : « Mon âme entière sera consacrée à cela : unifier notre nation. Et je demande à chaque Américain de me rejoindre dans cette cause. » Néanmoins, Alexandre Mendel, journaliste et auteur de « Chez Trump : 245 jours et 28 000 miles dans cette Amérique que les médias ignorent » (L’Artilleur, 2020), pointe une contradiction dans ce discours unificateur. « Biden, lors de sa campagne, ne s’est jamais adressé aux partisans de Trump. Il a surtout fait campagne pour les grandes villes et pour les minorités. » De fait, confiné au début de la campagne électorale dans le sous-sol de sa maison du Delaware, le candidat démocrate s’adressait moins aux ouvriers de l’Etat d’Oklahoma qu’aux banquiers de Wall Street. Le constat paraît banal mais il constitue l’une des raisons pour lesquelles Donald Trump a obtenu le meilleur score jamais enregistré par un républicain : il a recueilli les votes de la « majorité silencieuse » – qu’avait d’ailleurs en son temps mobilisé Reagan – et de tous ces Américains vivant dans de petites villes qui se sentent abandonnés à leur sort. 

Antagonisme culturel profond

En signant un décret actant l’abandon du projet d’oléoduc Keystone XL – lequel faisait par ailleurs débat au sein de la population amérindienne depuis des années – Joe Biden a envoyé un message clair aux milliers d’Américains travaillant dans le secteur pétrolier ou gazier : la protection de l’environnement, qui est d’ailleurs l’une des quatre priorités sur lesquelles le 46e président des Etats-Unis a annoncé qu’il agirait par décret en priorité, passera avant leurs intérêts. Puisqu’il ne peut concilier les intérêts des quelque 328 millions d’âmes qui peuplent le pays de l’Oncle Sam, Joe Biden ne peut ipso facto espérer retisser l’unité nationale.

« Biden, lors de sa campagne, ne s’est jamais adressé aux adversaires de Trump. Il a surtout fait campagne pour les grandes villes et pour les minorités. »

Alexandre Mendel

Aussi lui faut-il – et c’est sans nul doute le plus gros défi qui l’attend – réconcilier les Américains. « Le problème, et on peine à le réaliser en France, est que l’Amérique est divisée en deux entités culturellement extrêmement différentes, souligne Jean-Yves Camus, politologue français, chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’extrême droite. C’est un choc entre une classe qui vit plutôt bien et qui est imprégnée des valeurs libérales et puis toute la classe moyenne, ouvrière et agricole de cette grande banane qu’on voit sur la carte dans les résultats électoraux, qui part du Dakota du Nord et qui se termine en Floride, où les repères traditionnels ne sont pas du tout les mêmes. Les repères des électeurs républicains sont ceux d’une Amérique traditionnelle fondée sur la petite ville, qui est un élément fondamental aux Etats-Unis, la famille, un patriotisme exacerbé et le rôle de la religion. », explique-t-il. «Dans les 50 Etats de l’Union, il faut compter avec des territoires, une composition démographique, des intérêts économiques et des styles de vie très différents », abonde Anne-Lorraine Bujon, chercheure associée au programme Amérique du Nord de l’IFRI et directrice de la rédaction de la revue Esprit. 

Le fossé entre ces deux Amériques – même s’il y en a en réalité bien plus que deux, comme aime le rappeler Anne-Lorraine Bujon – ne date évidemment pas de Trump. Mais en adoptant une politique nationaliste, isolationniste et dans une certaine mesure nativiste, Donald Trump, figure presque divine pour ses soutiens et objet de dégoût pour ses contempteurs, a incontestablement creusé ce fossé. En déchaînant les passions, en éveillant les craintes enfouies d’une partie de la population blanche inquiète du risque de déclassement, l’ancien magnat de l’immobilier a soufflé sur les braises de vieux contentieux. Il a conquis sans difficulté le cœur et l’esprit de ces millions d’Américains qui n’ont jamais rien compris à la politique, exècrent l’establishment démocrate – que Biden représente d’ailleurs fidèlement – et promis de les représenter – promesse qu’il a d’ailleurs dans une large mesure tenue.  Quelqu’un s’intéressait enfin à eux ! Ces millions d’Américains, qui n’hésitèrent pas quatre ans plus tard, malgré les abus et excès de leur président républicain, se sentaient enfin entendus, représentés, et non plus méprisés. Qu’importe dès lors, à leurs yeux, que l’attitude de ce dernier soit caricaturale, voire qu’il les appelle, emporté par une folie irrépressible à la fin de son mandat, à rejeter en bloc les résultats démocratiques de l’élection de Joe Biden. 

Les partisans du président américain Donald Trump manifestent à l’intérieur du Capitole américain le 6 janvier 2021, à Washington, DC. Brent Stirton / Getty Images / AFP

« Trump est le gars qui a vu, lorsqu’il s’est lancé en politique en 2015, un billet de 100 dollars par terre et l’a ramassé. Personne, lors de la primaire républicaine de 2016, n’a utilisé ce triptyque de la droite populiste : identité, immigration, sécurité. » souligne Alexandre Mendel. Ayant – un peu par chance – découvert ce ticket gagnant, il n’a ensuite cessé de l’utiliser, jusqu’à franchement se rapprocher de l’illibéralisme. Endoctrinés par le flot de mensonges et d’accusations de fraudes que Trump éructait quotidiennement sur son fil Twitter et, lorsqu’il n’était pas censuré, à la télévision, une foule de Trumpistes entrepris d’envahir, le 6 janvier 2021, le Capitole, siège du Congrès américain. L’épisode, s’il n’a guère eu de véritables conséquences sur le cours de la procédure d’investiture de Joe Biden, n’en a pas moins démontré le degré extrême de polarisation de l’électorat américain. 

Loi de Brandolini

Selon la loi de Brandolini, ou le principe d’asymétrie des idioties, formulé pour la première fois par le programmeur italien Alberto Brandolini, « la quantité d’énergie nécessaire à réfuter des idioties est supérieure à celle qu’il faut pour les produire. » Charlotte Recoquillon, journaliste et chercheure rattachée à l’Institut français de géopolitique, assure que Joe Biden fera cet effort. « Joe Biden va réhabiliter l’information, le fait et la vérité. Il n’y a que comme ça que les Américains pourront faire reculer le conspirationnisme, les fake news, la désinformation et la mésinformation, qui font le lit de l’extrême droite. »

Toujours est-il que, partout où Biden mettra les pieds aux Etats-Unis, il y retrouvera les empreintes, encore fraîches, de son prédécesseur. L’actuel hôte de la Maison Blanche, auquel on ne prête pas la qualité d’être particulièrement charismatique, devra aussi accepter, malgré lui, que l’attention se portera encore, dans les prochaines semaines, sur son prédécesseur, visé par une deuxième procédure de destitution. Le procès débutera le 9 février. 

Les marges de manœuvre des élus démocrates, qui se sont assurés une courte majorité au Sénat grâce à la victoire in extremis de Raphael Warnock et Jon Ossoff en Géorgie, seront réduites. Puisque les élus républicains et démocrates occupent chacun 50 sièges, la voix de la vice-présidente, Kamala Harris, devrait permettre à Joe Biden d’appliquer son programme. Il devra toutefois renoncer à certaines des mesures pour lesquelles il a été élu car cette marge, très faible, permettra à tout sénateur récalcitrant d’exercer une influence décisive sur un sujet particulier. Joe Manchin, sénateur démocrate de Virginie, est par exemple très hostile à toute législation anti-énergies fossiles. Biden devra alors privilégier les « executive orders » au risque que son successeur puisse par la suite balayer son action en signant de simples décrets.

Partout où Biden mettra les pieds, il y retrouvera les empreintes, encore fraîches, de son prédécesseur.

D’autant que l’opposition républicaine devrait poursuivre sa logique d’obstruction, leur stratégie étant de pousser Biden vers sa gauche afin de le présenter comme un président pusillanime contrôlé par de « dangereux socialistes. »« On peut dater l’évolution de la politique américaine vers une polarisation toujours plus grande du premier mandat de Bill Clinton, lorsque le parti républicain a remporté les élections de mi-mandat au Congrès. Sous la férule de son leader Newt Gingrich, le parti républicain a alors durci sa doctrine d’opposition à l’État fédéral, aux impôts et à la régulation, et théorisé une stratégie d’obstruction systématique aux projets du président et des élus démocrates pour être en position de renforcer sa base et de consolider l’adhésion des électeurs républicains », explique Anne-Lorraine Bujon. Le chef des républicains au Sénat, Mitch McConnell, n’affiche pas son ambition de rompre avec cette tradition, loin s’en faut.

De fait, pour « unifier l’Amérique » Biden ne pourra compter sur l’aval de ses opposants républicains, lesquels ont de surcroît les yeux rivés sur les élections sénatoriales intermédiaires de 2022 car le nombre de sièges renouvelables est plus élevé chez les républicains que chez les démocrates. Joe Biden, figure centriste du parti de l’âne, devra aussi tâcher de satisfaire la gauche « woke » soit la gauche radicale, qui s’est très fortement mobilisée lors de la campagne électorale. S’il cède à cette pression politique, l’ancien vice-président prêterait le flanc à l’électorat républicain, dont 13%, selon un sondage Ipsos pour Reuters publié mercredi 13 janvier, ne le reconnaissent pas en tant que président légitimement élu. 

« Je pense qu’il n’arrivera à réunifier le pays que s’il parvient à mettre en œuvre des politiques économiques et sociales favorables aux classes moyennes », estime Anne-Lorraine Bujon. La lutte contre les inégalités économiques, exacerbées par la crise de la Covid-19, devra notamment figurer en bonne position dans la pile des priorités de l’administration Biden. Si l’on file encore la métaphore, antique cette fois-ci, si Joe Biden était confronté aux 12 travaux d’Hercule, il ne devrait non pas combattre dans un premier temps le lion de Némée mais « abaisser la température et faire baisser la pression ».