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Les premières prises de position de Joe Biden permettent d’entrevoir les linéaments de sa politique étrangère au Moyen-Orient.

Donald Trump, s’enfermant dans un mutisme obstiné, évoquait peu l’épineuse affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien froidement assassiné le 2 octobre 2018 dans le consulat de son pays à Istanbul par des agents saoudiens. Et, lorsque ce dernier, pressé par l’insistance de quelques journalistes, y consentait, ce dernier ne ménageait pas ses efforts pour disculper son « ami » MBS, prince héritier d’Arabie saoudite, accusé par le Sénat américain d’avoir commandité le meurtre. Son successeur, Joe Biden, s’est montré, mercredi 24 février, bien plus allant. En indiquant avoir lu le rapport du renseignement américain sur Jamal Khashoggi, le 46e président des Etats-Unis marque une franche rupture avec la passivité de son prédécesseur. 

Ce rapport déclassifié, qui devrait être publié prochainement, est le fruit de plus de deux ans d’enquête fouillée, nourrie en particulier par les efforts du parti démocrate, particulièrement soucieux de lutter contre les atteintes aux droits de l’homme. Il devrait fournir des preuves accablantes, s’il en fallait encore, de l’implication du prince héritier du royaume, Mohamed Ben Salman, dans le meurtre. La chaîne CNN, laquelle a pu consulter des documents judiciaires, a par exemple récemment affirmé que les deux avions utilisés par le commando qui a tué le journaliste « appartenaient à une société saisie moins d’un an plus tôt par le puissant prince héritier. » Tombé en disgrâce dès la révélation de l’affaire, MBS pouvait jusqu’alors compter sur le soutien inconditionnel de Donald Trump. 

Un rapport des services de renseignement américains rendu public à la demande Joe Biden accuse «MBS» (à droite) d’avoir «approuvé» l’opération contre le journaliste et dissident saoudien Jamal Khashoggi (à gauche) en 2018. MOHAMMED AL-SHAIKH, OSCAR DEL POZO / AFP

Biden, dans l’opposition, était allé jusqu’à juger que l’Arabie saoudite devait dorénavant être traitée comme un Etat « paria » en raison de cette affaire et de ses atteintes aux droits humains. Installé depuis un mois à la Maison Blanche, son ton se veut désormais plus policé. « Je ne dirais certainement pas que ses inquiétudes ou ses opinions ont changé, mais bien entendu il est maintenant président des Etats-Unis », a ainsi reconnu la porte-parole de la Maison Blanche, Jennifer Psaki. Et d’ajouter : « Il y a aussi des sujets sur lesquels nous allons travailler avec le royaume d’Arabie saoudite. » 

En finir avec cette guerre « sale et ratée »

« Nous guiderons le monde, pas par l’exemple de notre pouvoir, mais par le pouvoir de notre exemple. » En reprenant lors de son discours d’investiture cette phrase célèbre de Thomas Jefferson, Biden avait déjà témoigné de sa volonté de renouer avec la tradition géopolitique américaine, fondée en premier lieu sur les « alliances » et sur les « valeurs ». Le 4 février, il l’a renouvelée lors de son premier discours de politique étrangère, au département d’Etat. Confirmant son intention de « recalibrer » les relations qu’entretient Washington avec Riyad, Joe Biden a annoncé la fin du soutien américain apporté à la coalition sunnite menée par l’Arabie saoudite au Yémen, théâtre de la « pire crise humanitaire mondiale » selon l’ONU. Il a dans le même temps annoncé la décision de la Maison Blanche de retirer de la liste noire les rebelles houthistes, organisation chiite armée soutenue par l’Iran contrôlant une majeure partie de la zone septentrionale et occidentale du Yémen. C’était l’un des derniers coups diplomatiques désastreux et irréfléchis de Trump, tant celle-ci risquait d’entraver l’acheminement de l’aide humanitaire dans les vastes territoires contrôlés par les Houthis.

« Nous guiderons le monde, pas par l’exemple de notre pouvoir, mais par le pouvoir de notre exemple. »

Thomas Jefferson

La décision de Biden a d’ailleurs été saluée tant par les rebelles houthistes que par l’Arabie saoudite et la constellation d’autres acteurs régionaux et locaux impliqués dans le conflit. Fait plus surprenant lorsque l’on sait l’importance que représente le client saoudien pour le complexe militaro-industriel américain : Biden y a ajouté la promesse de la fin des ventes d’armes. Il rompt ainsi avec la politique de son prédécesseur démocrate, Barack Obama, qui avait consenti, depuis le mois d’octobre 2010, à vendre 90,4 milliards de dollars d’armement à l’Arabie saoudite, dont les civils yéménites furent les principales victimes. La rupture est évidemment bien plus nette encore avec Donald Trump. « Trump, après son voyage en Arabie saoudite, était reparti aux Etats-Unis avec la promesse d’achat de matériel militaire à concurrence de 100 milliards de dollars sur moins d’une décennie. », pointe Frédéric Encel, géopolitologue et maître de conférences à Sciences Po Paris. 

Mais, bien plus que la somme d’armements vendus au royaume, c’est bien davantage la posture de Washington au Moyen-Orient qui importe. Et celle de Biden diffère fondamentalement de celle de son prédécesseur. Trump, encourageant les instincts belliqueux de MBS et de MBZ – le prince héritier émirati – a été le seul président, depuis 1945, à inciter les alliés de Washington à adopter une politique étrangère offensive. MBS, en particulier, en a profité et s’est rêvé gendarme de la région, mais s’est englué dans cette guerre « sale et ratée » – selon l’expression de Frédéric Encel – du Yémen. 

Ses rodomontades répétées et son arrogance affichée ont contribué à décrédibiliser dans le monde arabe ce prince héritier fanfaronnant. Si bien que son poids au sein de l’exécutif bicéphal saoudien s’est réduit comme peau de chagrin, renforçant ipso facto celui de son père, le roi Salman. La Maison-Blanche a ainsi annoncé que Joe Biden s’entretiendrait exclusivement avec le roi, avec lequel il devrait échanger « prochainement », a déclaré à la presse Jennifer Psaki. 

Faire « d’une pierre trois coups »

En dépit de l’usage d’armements lourds, fournis sans réserve par l’allié américain et en dépit d’une alliance sur place qui comprenait d’importantes forces pro-saoudiennes au sol, l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen a totalement échoué. D’aucuns peuvent même arguer sans trop s’avancer que la situation est pire aujourd’hui qu’il y a 5 ans. 

L’échec cuisant de Riyad au Yémen n’est d’ailleurs qu’une illustration supplémentaire de la faiblesse de la puissance du royaume, déjà illustrée lors de l’intervention ratée au royaume de Bahreïn en 2011 et confirmée plus récemment par son incapacité à réagir aux bombardements de ses installations pétrolières par l’Iran. De fait, force est de constater que l’Arabie saoudite, contrairement à ce que l’on escomptait dans le feu du printemps arabe, ne parvient pas à s’imposer en tant que leader du monde arabe. 

En dépit de l’usage d’armements lourds, fournis sans réserve par l’allié américain et en dépit d’une alliance sur place qui comprenait d’importantes forces pro-saoudiennes au sol, l’intervention de l’Arabie saoudite au Yémen a totalement échoué.

Laisser les « clés » de la sécurité régionale à l’Arabie saoudite ou à Israël, jouissant d’une supériorité militaire mais ne pouvant espérer constituer une coalition politique, apparaît impossible. Sans le maintien d’une forme de présence américaine, les alliés de Washington dans la région seraient vraisemblablement incapables de maintenir sous le boisseau l’Iran et la Turquie – les deux seules véritables puissances de la région. 

La stratégie que Biden semble mettre en place pour freiner l’émergence d’un hégémon régional est de revitaliser l’OTAN. Le nouveau chef du Pentagone, Lloyd Austin, signait mercredi 17 janvier dans le Washington Post un texte titré « Les Etats-Unis ne peuvent plus assumer seuls leurs responsabilités, c’est pourquoi nous croyons en l’OTAN ». Il est vraisemblable que l’équipe de Biden fasse par exemple pression sur Recep Tayyip Erdogan pour que ce dernier cesse de limiter de manière arbitraire l’entrée des troupes américaines sur la base méditerranéenne d’Incirlik, particulièrement stratégique. Force est de constater que le président turc, exhibant régulièrement sa puissance militaire en Méditerranée orientale et dans le Caucase – en soutenant l’offensive azerbaïdjanaise au Haut-Karabakh – se montre bien plus taiseux depuis l’élection de Joe Biden. 

Aussi est-il pour les Etats-Unis cohérent de maintenir leurs bases au Qatar, en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, sur l’île de Socotra et à Djibouti, et dans le même temps jouer un rôle de médiateur pour apaiser les tensions.

L’administration Biden n’a en réalité d’autres choix que d’adopter la doctrine Obamienne du « Lead from Behind » que l’on pourrait traduire par « diriger en coulisses ». « Si l’on compare la situation géopolitique moyen-orientale à une partie d’échecs, ce qui a changé lors du second mandat d’Obama, c’est que les Etats-Unis, qui se considéraient auparavant comme joueur, cherchent désormais à endosser le rôle d’arbitre pour s’assurer qu’aucun des deux camps ne prenne un avantage décisif de nature à bouleverser l’échiquier. », peut-on lire dans la 46e étude de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire.

« Biden fait d’une pierre trois coups en malmenant le cousin saoudien. D’abord, il essaye de rassurer l’Iran dans la perspective de négociations futures. Ensuite, il se montre le champion des droits de l’homme capable de critiquer ses alliés lorsqu’ils font preuve de violation de ces droits. Enfin, il essaye de définir avec plus de fluidité un nouveau jeu régional. », analyse Bertrand Badie, politiste spécialiste des relations internationales et professeur émérite des universités à l’Institut d’études politiques de Paris. Il s’agit de donner davantage de cohérence à la diplomatie américaine au Moyen-Orient, entachée par la vision manichéenne de Trump, rangeant contre leur gré les puissances régionales dans deux camps : celui des alliés de Washington, notamment Riyad et Tel-Aviv, et celui des ennemis des Etats-Unis, en particulier l’Iran. 

Indéfectible alliance américano-saoudienne

« L’idée de Biden, semble-t-il, est de donner plus de fluidité à ce schéma stratégique qui avait pour principal défaut du temps de Trump son extrême rigidité, et de rassurer l’Iran et les autres Etats arabes en leur faisant comprendre que ce triangle Washington-Riyad-Tel-Aviv n’est pas du tout inconditionnel. », souligne Bertrand Badie. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prendre ses distances avec Riyad, allié historique de Washington depuis la rencontre, le 14 février 1945, à bord de l’USS Quincy entre le fondateur du royaume, le roi Abdelaziz ibn Abderrahmane al-Saoud et le président américain Franklin D. Roosevelt, lors duquel les deux hommes auraient, selon la légende, scellé un pacte formel, « pétrole contre sécurité. », plus connu sous le nom de « pacte du Quincy ». 

Le roi Ibn Saoud d’Arabie (à gauche) et le président américain Franklin Delano Roosevelt (à droite) à bord de l’USS Quincy.

Autrement dit, en échange de l’assurance saoudienne de la pérennité de la fourniture d’hydrocarbures aux Etats-Unis, ces derniers garantissaient la sécurité de l’Arabie et de son régime. En réalité, comme l’a notamment rappelé l’historien Henry Laurens, les deux chefs d’Etat ont principalement évoqué l’installation des juifs d’Europe en Palestine, Roosevelt échouant à convaincre son interlocuteur sur ce point. 

L’Arabie saoudite, dans cette région instable, pourrait même constituer, selon Bertrand Badie, le point d’ancrage des Etats-Unis, idoine pour y faire évoluer sa posture et, surtout, son image, toujours entachée par la chevauchée militaire catastrophique de George W. Bush. Les relations américano-saoudiennes ont été, depuis le pacte du Quincy, émaillées de vives tensions, sans que celles-ci ne viennent toutefois dégrader substantiellement la relation entre les deux puissances. Paradoxalement, la crise pétrolière de 1973 s’est même soldée par un resserrement des liens stratégiques. Les retombées de cet enrichissement soudain et exponentiel, sous forme de pétrodollars, constituant le fondement de la relance des relations américano-saoudiennes et se traduisant par l’établissement d’un cadre de coopération économique et stratégique en juin 1974. 

Concernant le dossier israélo-palestinien, relégué depuis plusieurs années déjà au simple statut de contentieux, Biden devrait revenir au statut quo ante – qui prévalait avant le mandat de Trump – bien qu’il ne partage pas, tant s’en faut l’inimitié qu’éprouvait Obama à l’égard de Nétanyahou. Le Premier ministre israélien, en fin tacticien, avait su échapper aux foudres de son homologue américain, lequel s’était notamment illustré lors de son discours du Caire en juin 2009, en déclarant : « les Etats-Unis n’acceptent pas la légitimité de la continuation de la colonisation. Onze ans après, son successeur présentait son « plan de paix » qui n’en était pas un, provoquant le courroux de l’Autorité palestinienne, qui n’a même pas été invitée à participer aux négociations et ne suscitant guère l’enthousiasme de « Bibi » – sobriquet donné à Benyamin Nétanyahou.

Depuis son arrivée au pouvoir, en 1996, ce dernier ne s’est jamais risqué à mettre en œuvre quelque coup d’éclat, ce président chevronné n’allait pas changer sa manière de faire de la politique. De fait, ce plan devrait très probablement être jeté aux oubliettes. Confirmant son ambition de rééquilibrer quelque peu la stratégie de Washington, Biden a fait part de sa volonté de reprendre le dialogue avec l’Autorité palestinienne et a annoncé que les financements de l’UNRWA – l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient – seraient de nouveaux assurés.

Le vice-président américain Joe Biden et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu se serrent la main tout en faisant des déclarations conjointes au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 9 mars 2016.DEBBIE HILL / POOL / AFP

Ces décisions s’inscrivent dans la volonté affichée de Biden de mettre en œuvre une politique étrangère définie et mise en œuvre de façon professionnelle. Biden et Harris devraient être plus proches de la ligne défendue par le lobby pro-Israël Aipac que de celle de JStreet – celui-ci étant favorable à la solution à deux Etats – le ticket gagnant s’inscrivant en ce sens logiquement dans leur ADN politique, soit la droite du parti démocrate, plus favorable à Israël que ne peut l’être la gauche de Bernie Sanders ou encore Alexandria Ocasio-Cortez. Les fins analystes de la région s’accordent en outre à dire que Joe Biden ne devrait pas revenir ni sur le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem – acté par Donald Trump le 6 décembre 2017 – ni sur la reconnaissance de l’annexion par Israël du plateau de Golan. 

« Pour imposer un nouveau traité avec l’Iran, Biden est condamné à ne rien faire sur le dossier palestinien. Selon moi, il ne peut guère avaler deux couleuvres à la fois à Nétanyahou : la couleuvre du dossier iranien et la couleuvre du dossier palestinien. », analyse Bertand Badie. « Le retour des Etats-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien constituera un vrai pivot moyen-oriental. C’est pour moi le seul grand changement géopolitique à attendre. », estime Frédéric Encel. De fait, depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, chacune des deux parties accepte ces derniers temps d’accorder des concessions à l’autre, apaisant ainsi les tensions, ô combien exacerbées par l’attitude caricaturale de Donald Trump. 

« Faire preuve de réinvention dans les rapports entre Riyad et Washington, c’est aussi un petit message discret envoyé à Téhéran, qui tient l’Arabie saoudite comme un adversaire de première ligne. », note Bertrand Badie. Le retour d’un fin connaisseur des dossiers moyen-orientaux, qui semble mettre en œuvre une diplomatie structurée et cohérente, augure d’un certain retour au calme au Moyen-Orient, après la tempête Trump.