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Sur les quelque 1200 kilomètres de tuyaux devant relier la Russie à l’Allemagne, seuls 150 kilomètres doivent encore être posés. Les Etats-Unis, en imposant un train de sanctions aux entreprises impliquées dans l’achèvement du projet, se mettent à dos une partie des Européens tandis que la Russie refuse de courber l’échine.

Tandis que les ressources gazières européennes s’épuisent, les « vautours » américains et russes rodent. Les premiers usent de l’extraterritorialité de leur droit pour imposer des sanctions et ainsi faire du projet Nord Stream 2 un gouffre économique ; les seconds attendent que les premiers commettent un faux pas. À Washington et Moscou, les cours du marché gazier européen sont continuellement scrutés au peigne fin. Ainsi, la baisse continue de production de gaz naturel de l’UE ne leur aura guère échappé. En 2010, les pays européens producteurs de gaz en produisaient collectivement 205 milliards de mètres cubes (mmc) par an. En 2015, la production avait chuté à 134 mmc et devrait atteindre 91 mmc en 2025 et 76 mmc en 2040, d’après les projections de l’Agence internationale de l’énergie. « Les Pays-Bas abandonnent la production, les champs gaziers britanniques s’épuisent à un rythme soutenu et la Norvège, à priori, a déjà passé son pic de production. Ainsi, à l’horizon 2030-2040, la dépendance de l’UE aux exportations ne va faire que s’accroître », explique Nicolas Mazzucchi, docteur en géographie économique et chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique.

L’acquisition pérenne du marché européen revêt une importance d’autant plus cruciale que les cours du marché gazier européens sont très fluctuants. La volatilité des cours, conjuguée à l’évolution du mix énergétique des partenaires des pays fournisseurs, inquiète les principaux exportateurs de gaz. La construction de Nord Stream 2 étant extrêmement onéreuse – plus de 10 milliards d’euros d’investissements sont en jeu – le géant russe Gazprom entend s’assurer que les opérateurs gaziers européens s’engagent, quoi qu’il arrive, à acheter du gaz russe pendant trente ans. Les parties engagées ont donc signé des contrats de long terme, que l’on appelle « take or pay ». Les acheteurs s’engagent, en apposant leur signature à ces contrats, à acheter un volume fixé à l’année à un prix fixé à l’avance pendant trente ans. 

Réaction timorée de l’UE

Seulement, encore faut-il que les derniers tuyaux, entreposés à la fois sur des îles danoises et en Allemagne, soient posés. La mise en service du gazoduc était initialement prévue pour début 2020. Mais les Etats-Unis, aidés par l’embarrassante Covid-19, en ont décidé autrement. Depuis que le chantier reliant devant relier le port russe d’Oust-Louga à la tranquille station balnéaire allemande de Greifswalda a débuté, Washington fait tout pour freiner son achèvement. L’administration Trump, feignant de s’inquiéter de l’influence néfaste du voisin russe, a adopté, en octobre 2020, une loi au Congrès pour la protection de la sécurité énergétique de l’Europe (PEESA). Avant que cette loi ne soit adoptée, une série de sanctions avaient été mises en place. Les premières sanctions, adoptées en décembre 2019, visaient spécifiquement le navire suisso-néerlandais Allseas, lequel posait jusqu’alors les tuyaux. Ces sanctions avaient bloqué les travaux, qui n’ont repris qu’en décembre 2020, avant d’être de nouveau arrêtés du fait de l’imposition de nouvelles sanctions américaines. A l’été, Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, avait qualifié les sanctions américaines d’« inacceptables » et de « contraires à la loi internationale », sans que ses paroles ne soient suivies d’effets.

Dans le budget de la défense, voté par le Sénat vendredi 1er janvier, la mention d’une nouvelle batterie de mesures est passée relativement inaperçue. Elles sont pourtant plus larges, et visent notamment toutes les entreprises qui proposent « des services de tests, d’inspection ou de certification nécessaires ou essentiels à l’achèvement ou à l’exploitation du gazoduc Nord Stream 2 ». En ciblant des entreprises européennes sur le sol européen, les diplomates américains ont pris le risque de se mettre à dos les défenseurs du projet. Pour Berlin, qui voyait poindre depuis quelques mois l’adoption de ce nouveau train de sanctions, ces mesures extraterritoriales sont une violation de la souveraineté européenne. « Nul besoin de parler de souveraineté européenne si cela signifie qu’à l’avenir nous n’agirons que selon la volonté de Washington », a lâché Heiko Maas, le ministre des Affaires étrangères allemand. 

Infographie : « Le Monde »

L’immixtion des Etats-Unis dans ce projet politiquement et économiquement porteur suscite également la colère des habitants du land de Mecklembourg Poméranie. Les quelque 1,6 million d’âmes qui peuplent cet Etat fédéral paisible du nord de l’Allemagne se sont insurgés de découvrir, en feuilletant la presse locale, que des courriers avaient été envoyés par des responsables américains au gouvernement et aux maires des communes de l’Etat de Mecklembourg les plus impliqués dans le projet pour les menacer. Le sujet divise autant la population allemande que sa classe politique. D’aucuns, notamment pour des raisons politiques mais aussi énergétiques, freinent des quatre fers. Et ce pour une raison sous-jacente à toutes les autres : le contexte géopolitique a nettement évolué depuis la signature d’un accord de principe, en 2004. « À l’époque, l’Europe avait une autre vision de la Russie. Nous étions habités par l’espoir que la Russie converge vers les valeurs européennes et l’économie était un vecteur pour accompagner cette transformation », souligne Éric-André Martin, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes. La construction du premier gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne en passant par la mer Baltique – Nord Stream 1 – lequel a notamment permis à l’Europe de s’assurer le transit de 55 mmc de gaz naturel russe par an, allait dans ce sens. 

« Nul besoin de parler de souveraineté européenne si cela signifie qu’à l’avenir nous n’agirons que selon la volonté de Washington »

Heiko Maas, ministre des affaires étrangères allemand

La relation russo-européenne a depuis été fortement dégradée par au moins deux évènements majeurs. Le premier est la révolution orange, durant laquelle les Ukrainiens avaient investi les rues du 22 novembre 2004 au 23 janvier 2005 afin de contester les résultats truqués du second tour de l’élection présidentielle. Le Kremlin avait alors utilisé l’approvisionnement en gaz comme une arme contre le gouvernement ukrainien à deux reprises en hiver pour faire pression sur celui-ci. Vint ensuite la guerre du Donbass et l’annexion de la Crimée. Plus récemment, l’empoisonnement du principal opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, a donné du grain à moudre aux pourfendeurs du gazoduc Nord Stream 2. Pour ces derniers, la meilleure punition que l’Allemagne pourrait infliger à la Russie serait d’arrêter le chantier Nord Stream 2. Les défenseurs du projet leur répondirent aussitôt que cela reviendrait à s’auto-flageller. De fait, l’Allemagne vient à peine d’entamer sa mue énergétique et ce projet vise à compenser le vide que causera, à court terme – en 2022 – sa sortie du nucléaire et à plus long terme du charbon, si tout se passe comme prévu, pour 2048. 

D’improbables coalitions d’intérêt

Toutefois, sur le plan énergétique, l’Allemagne n’a pas fondamentalement besoin de Nord Stream 2 pour satisfaire ses besoins en gaz naturel puisque tout le système gazier européen est interconnecté. « Par contre, cela amène à l’Allemagne une position de pouvoir très importante au sein de l’Union Européenne puisque l’Allemagne est déjà le point d’atterrage du gazoduc Nord Stream 1. Si demain, elle devient le point d’atterrage du gazoduc Nord Stream 2, une capacité théorique de 110 milliards de mètres cubes par an qui transitera par son territoire. Cela lui donnerait donc un poids majeur dans la sécurité des approvisionnements gaziers de l’Europe centrale et orientale », précise Nicolas Mazzucchi. Le projet lui assurerait, en sus de lui conférer ce poids énergétique et politique, d’importantes rentrées économiques. 

Les Verts considèrent néanmoins que, comme le projet est très coûteux, celui-ci constitue la meilleure façon d’entretenir la dépendance de Berlin vis-à-vis des énergies fossiles. Le spectre politique allemand est plus globalement parcouru d’une kyrielle de nuances, de sorte que des coalitions d’intérêt assez improbables se sont formées. Toutefois, elles n’ont en réalité que peu d’influence au Bundestag (le Parlement allemand, NDLR). « À aucun moment, il n’y a eu de majorité au Bundestag pour obtenir l’arrêt du projet. Il y a donc une forme de consensus pour achever ce projet », note Éric-André Martin. Certains courants souverainistes ou anti-américains sont par exemple contre l’abandon du projet. Au sein de la CDU, certaines voix s’élèvent contre Nord Stream 2 mais le parti reste dominé par un courant réaliste, qui considère qu’il serait inconcevable de ne pas terminer le chantier alors même qu’il est presque terminé. Le seul argument qui fasse réellement consensus en Allemagne est que la Russie sera un partenaire fiable, comme l’avait été l’URSS à l’époque. 

Les défenseurs allemands du projet contestent ainsi les protestations de pays comme la Slovaquie et la Pologne, selon lesquelles Nord Stream 2 représenterait un danger pour la sécurité des approvisionnements gaziers européens. La Pologne, en particulier, souhaite devenir un point d’ancrage de la diversification de l’approvisionnement en gaz. Varsovie soutient par exemple activement les financements de ports méthaniers, destinés à l’accueil des méthaniers, des navires transportant du GNL. La Lituanie et la Pologne, particulièrement résolues à diminuer leur dépendance énergétique à l’égard de la Russie, sont déjà dotées de ces « terminaux GNL ». Les autorités polonaises défendent un nouveau projet de gazoduc reliant la Pologne à la Norvège via le Danemark. Le projet a été baptisé « Baltic Pipe » et a une capacité théorique de 10 mmc par an. Il est donc très peu compétitif par rapport à Nord Stream 2, ce qui explique que l’Allemagne refuse d’y participer.

« À aucun moment, il n’y a eu de majorité au Bundestag pour obtenir l’arrêt du projet. Il y a donc une forme de consensus pour achever ce projet »

Eric-André Martin, secrétaire général du Cerfa

Varsovie fait également valoir le principe de solidarité avec l’Ukraine. Le gouvernement polonais utilise ainsi le douloureux souvenir de la révolution orange pour présenter le gaz russe comme une « arme hybride », maniée comme une menace par un voisin avec lequel elle partage une histoire conflictuelle. De fait, le projet Nord Stream 2 s’inscrit dans une stratégie de contournement de l’Ukraine et d’assèchement du transit gazier dans ce pays d’Europe de l’Est. Le réseau ukrainien risque dès lors de ne plus servir que de variable d’ajustement. D’autres pays baltes sont – à des degrés divers – opposés à la finalisation du projet puisqu’ils se retrouveraient en bout de chaîne et n’auraient donc guère de chances de (re)devenir une plaque de redistribution de premier plan. 

En raison de ces divisions européennes, couplées à l’imposition de sanctions américaines toujours plus contraignantes, d’éminents chercheurs estiment que le projet n’aboutira pas. C’est le cas de Mikhaïl Kroutikhin, expert russe des questions énergétiques à l’Agence RusEnergy. Le chercheur est convaincu que le projet ne verra pas le jour tant que ces sanctions ne seront pas levées. « L’Allemagne n’est pas seule sur ce dossier. Engie, en France, est assez angoissée à l’idée que le projet n’aboutisse pas et beaucoup de pays d’Europe centrale essayent de ne pas se mettre au milieu du champ de tir mais n’en pensent pas moins », pondère Céline Bayou, chercheure associée à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. De fait, malgré les sanctions américaines, le consortium de Nord Stream 2 est en mesure de trouver d’autres partenariats. Ainsi, Berlin prépare un contournement de ces sanctions et la pose des tuyaux du gazoduc doit reprendre le 15 janvier 2021 dans les eaux danoises. 

La volonté allemande de terminer le projet se heurtera, quoi qu’il en soit, aux intérêts économiques américains. Toute la question est de savoir si cette joute énergétique russo-américaine aura des répercussions négatives sur les relations américano-européennes. Joe Biden, à l’instar de son prédécesseur, Donald Trump, juge le projet « fondamentalement mauvais ». Est-ce pourtant à dire que le 46e président des Etats-Unis ne serait pas prêt à d’éventuelles concessions pour apaiser les relations, sérieusement dégradées lors du mandat de son prédécesseur, entre l’Oncle Sam et le Vieux continent ? Pendant ce temps, au Kremlin, Vladimir Poutine se frotte les mains : Moscou a réussi, au moins sur ce dossier, à mettre les Européens dos à dos. Si le projet n’aboutissait pas, ce serait une claque politique et géopolitique pour la Russie, mais l’Allemagne l’aurait aussi en travers de la gorge.