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Cinq ans après l’attentat contre Charlie Hebdo, la censure n’a jamais été aussi forte, la liberté d’expression n’a pas cessé de se réduire. Jusqu’où ?

La revue Débat aura tenu près de quarante années. En 1980, avec Marcel Gauchet, Pierre Nora crée un objet de discussions démocratiques, bien loin des polémiques médiatiques dont les dernières années regorgent. Rétrospectivement, on peut sans sourciller affirmer que la création du Débat intervient au commencement du recul de la liberté d’expression.

En 1990, la loi Gayssot est votée. Celle-ci réprime tout acte raciste, antisémite ou xénophobe ainsi que la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité. Déjà à l’époque, on s’interroge sur l’utilité d’une pareille loi, notamment sur une possible atteinte à la liberté d’expression. C’est le début de la pensée unique. Si la droite parlementaire s’oppose en grande partie à ce projet de loi, ce sont surtout les historiens qui vont s’y opposer. Pierre Nora, François Furet, Max Gallo ou encore Jean-Pierre Azéma ne sont pas partisans de la loi Gayssot, car elle serait dangereuse pour la liberté de recherche. À noter que Robert Badinter Michel Houellebecq ou encore Paul Ricœur s’y étaient opposés.

Lorsqu’il n’y a qu’une seule vérité, le débat n’est plus possible. Opposer un point de vue divergent de la « vérité officielle » fait de vous un hors-la-loi. Mais doit-on vraiment aller en prison pour avoir déclaré qu’un « génocide vendéen » a bien eu lieu ? Les amoureux de la liberté diront que non. Plutôt que de combattre les idées que l’on juge dangereuses, les nouveaux censeurs sortent l’arsenal juridique pour ostraciser et censurer leurs adversaires.

30 plus tard, l’effet qu’a eu la loi Gayssot sur le débat public est catastrophique. Les nouvelles luttes sociales se veulent de plus en plus fanatiques. On ne débat plus avec les “racistes”, les “xénophobes”, les “misogynes”, les “climatosceptiques, les “réactionnaires”. Au lieu de ça, on les attaque en justice et tente de les faire disparaître de l’espace public.

La censure est partout

Ces derniers mois, le débat public nous a offert une flopée d’exemples de nouvelles censures. La jeune Mila a été abandonnée par une gauche qui condamne le blasphème. Pire une ministre de la Justice a déclaré que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave ». Plus récemment, c’est le “journal de référence” Le Monde, qui réclamait la censure des journalistes de Valeurs actuelles sur les plateaux de télévision après la fiction sur la députée LFI Danièle Obono.

« La liberté a un prix. Celui d’être blessé, révolté, atteint, par les opinions contraires, expliquait, en 2019, François Sureau dans un entretien lumineux au Figaro. Refuser de payer ce prix, c’est montrer le peu de cas que l’on fait d’elle, c’est préférer en définitive son opinion à la liberté. Il n’y a pas en ce domaine d’accommodements possibles. » Pourtant, l’avocat est peu soupçonnable de racisme ou de xénophobie, lui qui a toujours défendu farouchement le droit d’asile. Non, il n’aime qu’une chose, la liberté.

La censure est aujourd’hui partout. Dans les universités françaises, le boycott de conférenciers ou le blocage d’amphithéâtres sont de plus en plus fréquents. En octobre 2019, des étudiants de l’université de Bordeaux empêchent la tenue d’une conférence de Sylviane Agacinski. Opposée à la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes, la philosophe – qui soutenait pourtant le Mariage pour tous – n’a donc pas le droit à la parole. En novembre 2019, c’est François Hollande qui sera victime de la censure. Pire, ses livres seront même déchirés par des étudiants toujours plus radicaux, qui n’acceptent plus les idées qui leur font face.

La sensibilité. Voici le facteur numéro de la censure contemporaine. Une minorité est “attaquée”, vite, il faut interdire et censurer l’auteur de l’offense. Cet été, J.K Rowling, l’auteur de Harry Potter, est vilipendée et ses livres sont brulés pour avoir seulement déclaré que les « personnes qui ont leurs règles » seraient nécessairement des femmes. « Un dérapage transphobe » selon certains, et qui mérite donc une disparition (ou cancel-culture) de Rowling. Il y a peu de temps, des journalistes de Charlie Hebdo qui avaient partagé sur Instagram la dernière couverture de l’hebdomadaire ont vu leurs comptes être fermés après de nombreux signalements, dans un laps de temps très restreint. Où s’arrête donc la liberté d’expression sur les réseaux sociaux ? Au nombre de signalements sur une publication ?

Politiques et journalistes, censeurs main dans la main ?

Ce n’est sûrement pas Emmanuel Macron qui stoppera la censure. Dès 2017, son projet de loi sur la moralisation de la vie politique vise à limiter certains droits. La loi Avia, presque intégralement retoquée par le Conseil constitutionnel, représente l’apogée d’un système de censure. Pendant la crise de la Covid-19, une plateforme gouvernementale permettait de s’informer à partir d’articles validés par le pouvoir. Le ministère de la Vérité de George Orwell n’a jamais été si proche.

Alors qui pour nous sauver face à ce recul de la liberté d’expression ? Les journalistes ? Pas sûr. Début septembre, Louis de Raguenel, un ancien rédacteur en chef de Valeurs actuelles, est nommé à la tête du service politique d’Europe 1 (radio privée). La bronca ne tarde pas à se faire entendre. 114 journalistes sur 117 s’opposent à son arrivée, car il est de droite. Au même moment, le directeur de la campagne d’Eva Joly en 2012 et ancien conseiller de Cécile Duflot devient numéro 2 de France Télévisions (groupe public) dans l’indifférence générale, sans que personne ne s’interroge sur son impartialité ou ses compétences.

En 2015, les Français étaient sommés d’être « Charlie ». “Vive la liberté, non à la censure”. C’était il y a seulement cinq ans, mais cela semble déjà très loin. « Laissons les gens exprimer tout ce qu’ils veulent et combattons-les quand ils disent des choses haïssables ou pénibles, déclarait François Sureau en septembre 2020. Sinon, un jour viendra où l’on nous interdira tout propos contraire à la doxa. »