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Après avoir été arrêté le 17 janvier, le russe Alexeï Navalny a sorti un documentaire sur le « château de Poutine »,une demeure gigantesque achetée avec des fonds publics.

Le 17 janvier 2021, l’opposant russe Alexeï Navalny est rentré en Russie depuis l’Allemagne. Entre Berlin et la Russie, son avion est dévié de l’aéroport de Vnoukovo vers celui de Cheremetievo, plus au nord de la capitale. Aussitôt arrivé à Moscou, il a été arrêté par les autorités Russes. Navalny a été placé en détention immédiatement. L’avocat passera devant les juges le 2 février, et sa peine pourrait bien durer plusieurs années.

Dix ans d’opposition

Navalny est connu des services de police et de renseignement russe. Déjà en 2009, il était auteur du « Blog Navalny ». Sur ce site, Navalny dénonçait des faits de corruption en Russie, notamment dans des grandes entreprises russes. En 2010, il accuse l’entreprise Transneft, une des cinquante plus grandes entreprises russes, d’avoir détourné 2,9 milliards d’euros pendant la construction d’un oléoduc en Sibérie. En 2011, il s’oppose directement au régime de Vladimir Poutine en qualifiant son parti de « parti des voleurs et des escrocs ». La même année, il prend part aux contestations des élections législatives et écope de deux semaines de prison. 

En 2013, Navalny est accusé par le régime russe d’avoir détourné des fonds d’une entreprise forestière pour son propre bénéfice. Cependant le procès qui lui aura été intenté a été dénoncé comme étant un procès politique. C’est-à-dire un procès dont le seul but est de faire tomber un adversaire politique.

La même année, il crée la surprise en se présentant à la mairie de Moscou, mais le maire sortant, placé par Poutine, l’emporte dès le premier tour. Les ONG internationales ne repèrent pas de fraude majeure. En se présentant à la mairie de la capitale, Navalny devient clairement l’opposant numéro un. Face à Poutine ce n’est pas grand-chose, mais il est le symbole de l’opposition. Si le gouvernement était amené à le condamner, ils auraient créé un martyr de l’opposition.

En 2014, l’opposant est assigné à résidence pour l’année, accusé d’avoir quitté la capitale, ce qui s’oppose à un jugement précédemment rendu. Cette condamnation le placera directement et encore plus indubitablement comme opposant numéro un à Vladimir Poutine. Le gouvernement préfère essayer de l’étouffer alors qu’un simple dissident serait déjà en prison jusqu’à la fin de ses jours.

Deux ans plus tard, en 2016, l’opposant annonce sa participation aux élections présidentielles de 2018. Cette fois, Navalny se jette dans l’arène. Il va en personne tenter de s’opposer à Poutine. Mais les sondages sont dithyrambiques : Poutine aurait 60% des intentions de vote contre 2% pour Navalny. 

Au cours de l’année, sa candidature sera déclarée comme illégale, du fait d’une condamnation reçue plus tôt dans une affaire de détournement de fonds. Le verdict tombe : Navalny est inéligible. Sorti du tribunal, il déclare: « ce verdict, c’est un télégramme du Kremlin ». Selon Navalny, le gouvernement cherche à le faire taire, sans toutefois pouvoir le tuer au risque de créer un symbole. 

Pendant les élections dont il est exclu, Navalny déclarera que les candidats opposés à Poutine n’ont aucun désir de remporter le scrutin. Il appelle au boycott des élections, ce qui lui vaudra un nouveau mois de prison. Dès sa libération, il est de nouveau emprisonné vingt jours pour avoir pour avoir appelé à une manifestation non autorisée.

Empoisonnement

En août 2020, alors qu’il était à l’aéroport d’Omsk en Russie, Navalny est tombé inconscient dans son avion entre la Sibérie et Moscou. L’avion est détourné vers Omsk où le médecin chargé de l’enquête a immédiatement exclu la thèse de l’empoisonnement. Le 22 août, l’ONG Cinema For Peace rapatrie Navalny en Allemagne pour lui faire subir des soins plus poussés. 

Mais arrivé à l’Hôpital de la Charité de Berlin où il devait être soigné, les médecins ont détecté des traces d’inhibiteurs de cholinestérase, un agent dit du « groupe Novitchok », créé par l’Union Soviétique durant la guerre froide. En d’autres termes, le Novitchok est la signature des services secrets russes. Il est placé dans le coma à Berlin. Le 6 septembre, l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) confirme la présence de Novitchok dans l’organisme de Navalny.

Presque immédiatement, la Russie dénonce le comportement allemand en dénonçant une « provocation de l’Allemagne et des pays de l’Union européenne » qui auraient tenté de « nuire à la santé d’un citoyen russe pour créer les tensions en Russie ». 

Retour en Russie

Le 6 janvier, Navalny quitte Berlin pour Moscou. A peine atterri, l’opposant au régime est arrêté et mis en prison. Selon les autorités russes, il aurait violé les mesures de restrictions judiciaires auxquelles il était assigné. Suite à son arrestation, Navalny a immédiatement publié une vidéo dans laquelle il appelle les russes à sortir manifester dans la rue. L’avocat avait conscience de son absence de poids politique en dehors de son pays. S’il veut faire vaciller Poutine, il doit rentrer en Russie. Il est impossible pour Navalny de monter un contrepouvoir en dehors du territoire russe sans être ignoré des russes eux-mêmes.

Selon Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe : « Après son empoisonnement, il n’y a eu aucune manifestation mais aujourd’hui, ça peut changer. S’il y avait une manifestation, ça pourrait inquiéter le Kremlin ». Une preuve que Navalny a changé de statut. Il n’est plus un simple agitateur, c’est un ennemi assumé du gouvernement. Électoralement, il ne posera pas de problèmes à Poutine en 2024, mais il représente à lui seul la Russie qui s’oppose à la corruption, entre autres au sein du gouvernement.

Le château de Poutine

Quelques jours après son arrestation, le 19 janvier, Navalny publie sur sa chaîne Youtube une enquête sur le présumé « Château de Poutine ». Dans ce documentaire, Navalny prend le temps de remonter le parcours politique de Vladimir Poutine, depuis ses heures de bureaucrate du KGB jusqu’à son accession à la présidence. Il y montre un président manipulateur, qui a glorifié le « camarade Lénine » et qui vient aujourd’hui défendre la religion et la spiritualité des russes.

Navalny présente l’entourage de Vladimir Poutine, le décrivant comme un groupe d’oligarques avides de pouvoir et d’argent, pour la plupart des politiciens déjà bien intégrés au monde politique depuis l’URSS, et des grands industriels russes. On y découvre que Poutine a su s’entourer afin d’avoir sous sa coupe l’administration russe ainsi que le pouvoir économique et de production. Le documentaire montre le président russe comme étant un génie de la corruption, sachant toujours quand distribuer ou recevoir le bon pot-de-vin.

La plus grosse accusation de l’enquête de Navalny reste le Château du président russe. Une gigantesque datcha de 18 000m², avec une patinoire, un spa, un casino, deux héliports. Le tout avec une vue imprenable sur la Mer Noire. Le documentaire présente un Vladimir Poutine aimant démesurément le luxe, frisant la pathologie. Le documentaire montre les montages financiers complexes visant à cacher le réel propriétaire du château. On voit des proches de Poutine vendre et revendre entre eux la datcha. Les fonds nécessaires à l’achat de la résidence seraient eux aussi publics, justifiant la comparaison faite entre Poutine et Louis XIV, qui a bâti son palais grâce à des fonds publics.

Suite à la publication de l’enquête, Poutine s’est rendu en conférence de presse et a annoncé : « Je n’ai pas vu ce film, faute de temps (…) Rien de ce qui est montré dedans comme étant mes biens ne m’appartient à moi ou à mes proches ». Le gouvernement russe utilise encore une fois sa prescience. Même sans voir le documentaire, le gouvernement sait que ce qui s’y trouve est faux.

Poutine reste stable

Ces accusations ont poussé les Russes dans la rue. Poutine serait un menteur, lui qui a toujours été l’opposé de la Russie des corrompus ne serait qu’un membre de plus dans ce système qui gangrène l’Etat russe. A la suite de la sortie du documentaire de Navalny, des milliers de russes se sont rendus dans les rues. Pas seulement à Moscou mais dans toutes les grandes villes. Au total, plus de 3 000 arrestations en une journée sur tout le territoire.

La police arrête un homme lors d’un rassemblement de soutien au chef de l’opposition emprisonné Alexei Navalny à Saint-Pétersbourg le 31 janvier 2021. Olga MALTSEVA / AFP

Selon Arnaud Dubien : « L’hypothèse la plus probable, c’est qu’il soit condamné en raison de son ancienne condamnation et de l’enquête ouverte en décembre et qu’il passe plusieurs années en prison. Le calcul du Kremlin, c’est qu’on parle de moins en moins de Navalny ». Pour Moscou, l’idéal aurait été de voir Navalny rester à l’étranger où sa portée politique est drastiquement diminuée.

Mais son retour ne met pas réellement Poutine en danger, lui qui montre encore une grande froideur au moment de traiter avec ses opposants. Si Poutine doit être renversé, ce ne sera pas à cause d’un seul homme, il faudrait un soulèvement populaire.

En Russie, Poutine satisfait toujours la majorité de son peuple. Les russes restent nostalgiques de l’URSS, l’époque où la Russie dominait le monde. Poutine lui-même déclarait que la chute du communisme était la pire chose qui était arrivée à la Russie. Ce dernier n’a cessé de s’appliquer à recréer l’URSS depuis sa première élection en 2000.

Réactions occidentales

L’arrestation de Navalny a fait réagir les dirigeants occidentaux. Déjà en août, la chancelière allemande Angela Merkel et le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, avaient appelé Moscou à enquêter avec « la plus grande transparence » sur l’origine de l’empoisonnement de Navalny.

Une demande bien vite balayée en Russie, le gouvernement russe faisant fi des accusations en provenance de l’Union Européenne sur la gestion de l’opposition politique. Lors de sa conférence de presse annuelle, Poutine a assuré que le Kremlin ne pouvait pas être à l’origine de l’empoisonnement de Navalny car « si on l’avait voulu, l’affaire aurait été menée à son terme ». Autrement dit, il serait mort. Une réponse qui montre bien le peu de considérations apportées par Poutine et son administration à l’égard des reproches en provenance d’occident. Lui qui considère l’Europe de l’Est comme sa chasse gardée. Poutine reste très vigilant vis-à-vis des ingérences étrangères et préfère exclure d’entrée de jeu la possibilité d’écouter l’avis des occidentaux sur sa politique intérieure, continuant de mener sa barque comme bon lui semble, et où bon lui semble.