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La démocratisation de l’intelligence artificielle au sein de nos sociétés met à mal un concept inhérent à nos sociétés occidentales modernes : la notion de libéralisme. Elle se retrouve de facto menacée par l’irrésistible essor de l’IA, lubie des temps modernes et muselée par aucun garde-fou. Mais le combat semble peine perdue : la génération 2020 vit avec la technologie chevillée au corps depuis le berceau.

Le libéralisme représente le socle commun de nos sociétés occidentales depuis le XVIIIe siècle et l’expansion des idées disruptives des Lumières. Ses répercussions sont inaltérables en 2020 : il justifie à la fois les droits individuels, les mécanismes de marché, le droit de vote et la justice pénale. La Cour Suprême des Etats-Unis fait d’ailleurs la part belle au libéralisme : elle consacre le libre-arbitre comme l’essence du système légal. Elle permet à l’individu de délibérer en son âme et conscience, et de réaliser des choix éclairés entre le bien et le mal, donc fatalement entre le permis et l’interdit. Pour beaucoup de philosophes actuels, cette construction sociétale héritée des Lumières est en voie d’extinction. Dans son best-seller Homo Deus : une brève histoire du futur, l’historien Yuval Harari lance une sombre prédiction : les applications de l’intelligence artificielle viendront sonner le glas du libre-arbitre moderne, vouée à une disparition prochaine inéluctable. « Au début du troisième millénaire, le libéralisme est menacé par des technologies très concrètes. Nous allons être submergés par des produits extrêmement utiles qui ne laissent place à aucun libre-arbitre individuel. La démocratie, le marché et les droits de l’Homme y survivront-ils ? » s’interroge-t-il. Non, estime Harari. Sa réponse peut paraître péremptoire, mais elle se fonde sur une constellation d’observations légitimes.

Son signal d’alerte ne doit pas demeurer vain. Il préconise une redéfinition en profondeur de nos idéologies et nos institutions. Selon Harari, l’IA porterait le coup de grâce au libre-arbitre, et avec lui l’idéal de l’autonomie du sujet. Le triomphe du bien-être signerait la capitulation de plusieurs formes de libertés : liberté de choisir, liberté de se rebeller, liberté de se tromper, liberté d’errer.

L’ère de l’Homo Numericus

La société numérique du XXIe siècle a réussi la prouesse de créer un peuple d’hypnotisés asservis par l’écran. L’homme de 2020 n’est pas addict à la cocaïne ou au cannabis, mais à son shoot de dopamine numérique. Trois éléments distincts définissent une addiction : la tolérance, la compulsion et l’assuétude. La tolérance énonce la nécessité, pour l’organisme, d’augmenter les doses de façon régulière pour obtenir le même taux de satisfaction. La compulsion traduit l’impossibilité, pour un individu, de résister à son envie. Et l’assuétude, la servitude, en pensée comme en acte, qui finit par prendre toute la place dans l’existence. Le simple énoncé des critères conjugués à l’observation de nous-mêmes et de notre entourage force le diagnostic : nous sommes sous emprise.

Le sevrage implique une dépendance physique des envers les nouvelles technologies. En cas de manque, un mal-être physique est même ressenti par la personne addicte. Elle peut se caractériser par une sensation d’angoisse et d’anxiété. De nouvelles pathologies made in XXIe siècle émergent. La nomophobie (no mobile phone phobie) caractérise la peur d’être séparé de son smartphone pendant une certaine période. Les multinationales nous vendent des shots d’hormone du plaisir, de la dopamine et d’endorphine. Une étude britannique révèle que 53 % des utilisateurs de téléphones mobiles (76 % chez les jeunes de 18 à 24 ans) sont touchés par cette nouvelle maladie au Royaume-Uni. Elle révèle aussi qu’environ 59% d’hommes et 48 % de femmes souffrent de cette phobie, et que 9 % se sentent stressés lorsqu’ils n’ont pas leur téléphone portable. L’envie de consulter son téléphone portable est devenue un besoin primaire à l’instar de boire ou manger. On peut facilement quantifier la place prise par notre smartphone dans nos vies, et au sein de l’échelle de nos besoins. Quelle est la première action que l’on fait le matin en se levant ? Checker le nombre de likes apposés par nos amis fictifs et virtuels sur les réseaux sociaux. Cette activité précède même le petit déjeuner.

Mais comment expliquer chimiquement cette addiction ? Que se passe-t-il dans notre cerveau pour expliquer cette servitude envers cet objet électronique de 20cm?  L’expérience de la souris de Skinner, pourtant réalisé au début des années 1930, nous donne de nombreux éléments de réponses. Dans l’expérience réalisée par les chercheurs, une souris est placée dans une boîte en forme de gros cube aux parois transparentes et vitrées. A l’intérieur de la boîte, un bouton actionnable par l’animal permet la distribution de nourriture, de petits bâtonnets dont les rongeurs raffolent. Le tâtonnement initial crée, en premier lieu, un mouvement de pression quelque peu erratique. Puis le lien entre la cause et la conséquence est compris. La souris montre alors une capacité d’apprentissage rapide, qui finit par conduire à une sorte de maîtrise. Les souris appuient rarement sur le bouton nourriture. Elles savent qu’elles seront rassasiées par le créateur omnipotent du mécanisme. Elles déclenchent uniquement le mécanisme lorsque la faim se fait ressentir.

Les chercheurs décident de se livrer à une autre expérience, avec un autre animal. A la différence près que le bouton distribue alors aléatoirement la nourriture (en grande quantité, faible ou moyenne). Rien n’est jamais pareil, ni prévisible. Cette incertitude provoque cette fois-ci une addiction de la souris. Elle devient ainsi obèse au bout de quelques jours seulement. Loin de faire naître la distance ou le découragement, l’incertitude produit une compulsion qui se transforme en addiction. L’appât du gain, même minuscule, empêche tout éloignement du processus. Le même mécanisme s’applique aux réseaux sociaux des hommes. Les notifications des humains sont les bâtonnets des souris. Le circuit de la récompense de l’utilisateur s’en retrouve modifié. A chaque fois qu’il reçoit une notification ou un message d’un de ses contacts sur Facebook ou Instagram, l’utilisateur reçoit un shoot de dopamine et d’endorphine, les hormones du plaisir et du bien-être.Voici le nouveau paradigme dans lequel l’homo numericus de 2020 est désormais plongé : la soif de stimulis, qui implique une frénésie de désirs rapidement assouvis. Combien de likes récolterai-je sur ma dernière publication Insta ? L’homme n’est plus qu’un esclave de désirs instantanés artificiellement créés par des multinationales avides de données et surtout, de profits.

Pacte faustien

Mais alors, est-ce trop tard ? Peut-on inverser le processus, faire machine arrière et se sevrer de ce poison délétère ? Tout n’est pas si simple. Il n’est pas aussi aisé de se désintoxiquer de la technologie que de faire reset sur un disque dur. Car en réalité, les chiffres sont cruels : nous avons déjà perdu cette bataille de l’attention et de la dépendance. En moyenne, un utilisateur lambda touche son smartphone 2 617 fois par jour. 109 fois par heure. Près de deux fois par minute. Après avoir réussi à « connecter le monde » – 2,5 milliards d’utilisateurs de Facebook- Mark Zuckerberg entend rapprocher les gens comme s’il s’agissait de bétail à domestiquer.

Depuis la démocratisation des iPhone, iPad et autres futilités en tout genre, nous sommes intimement persuadés de maîtriser la technologie. Certains d’entre nous ont grandi avec ces appareils un peu envahissants. Ces objets sont plus en contact avec nous que des membres de notre famille. Si nous pensons maîtriser ces technologies, la réalité est beaucoup moins reluisante : elle nous contrôle en retour. Chacun connaît une personne de son entourage ayant vécu l’expérience suivante : une conversation sur un thème spécifique, suivie d’une publicité pour un produit sur un réseau social. Et l’interrogation existentielle qui s’en suit : « mon smartphone écoute-t-il mes conversations ? » Une discussion sur le football instantanément suivie d’une pub pour un maillot de foot ne peut pas être le fruit du hasard.

Le plus inquiétant réside dans le consentement de nous, victimes, au sein de ce pacte faustien. Nos bourreaux ne nous ont contraints à aucune soumission par la force, car nous avons subrepticement cédé notre indépendance et nos libertés aux entreprises de la Tech de la Silicon Valley. Vous savez, ces fameuses conditions d’utilisation que personne ne lit ? Elles sont truffées de clauses qui nous aliènent, et vendent notre âme technologique aux géants de la Silicon Valley. Sans que nous puissions remédier. Car le contrat était tacite avec la fameuse litanie des conditions d’utilisation. En réalité, la servitude volontaire est entérinée depuis l’acquisition même du gadget. L’appareil nous réduit en esclavage, et les multinationales savant que nous serons des sujets très productifs grâce à notre addiction prochaine à ces opiacées des temps modernes.

Pourquoi, nous citoyens, n’arrivons pas à déceler ces nouveaux systèmes de surveillance massive ? Car nos représentations de ces systèmes, qui ont façonné notre imaginaire collectif, sont souvent biaisées. Beaucoup d’entre nous s’attendent à voir surgir des arsenaux de caméras du jour au lendemain à chaque coin de rue, à l’image du Big Brother is watching you du 1984 de George Orwell. Mais les méthodes actuelles sont beaucoup plus sournoises, car elles font partie de notre quotidien. « La surveillance est plus ubiquitaire que totalitaire, plus passive qu’active. Beaucoup de citoyens argueront que cette surveillance ne les dérange car ils n’ont rien à cacher. La vérité est surtout qu’ils ne peuvent désormais plus rien dissimuler », conclut de la plus belle des manières Olivier Tesquet dans son ouvrage A la trace, paru aux éditions Premier Parallèle en 2020.