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Le développement économique de cette région nimbée de fantasmes se heurte à de multiples obstacles.

L’océan glacial Arctique et les territoires situés au nord du cercle polaire – soit le 66e parallèle – sont décrits depuis plusieurs années par quelques observateurs peu sourcilleux comme l’eldorado du 21e siècle. La fonte accélérée de la banquise représente à leurs yeux la garantie incontestable d’une zone économique prospère, laquelle permettrait même d’exaucer le vœu suprême des armateurs : réduire d’un tiers la durée de trajet entre les ports de Shanghai et Rotterdam en empruntant ce que les Chinois appellent la « route de la soie polaire ». Le réchauffement climatique, différant la formation des glaces en hiver, ferait aussi le bonheur des investisseurs des secteurs pétrolier et gazier, avides de nouvelles ressources. Sur cette base, ils croient avoir décelé la source d’une « nouvelle guerre froide », d’une « folle course à l’armement » ayant pour seul dessein de s’emparer à tout prix des trésors cachés de leurs voisins. 

Cette construction intellectuelle, assez répandue dans les médias, se fonde sur une tendance aisément observable : la superficie de la banquise de l’océan Arctique diminue chaque année. Les températures ont augmenté de 2 à 3° C au cours des cinquante dernières années contre une augmentation moyenne globale de 0,8° C. Ce phénomène, appelé amplification polaire, est une conséquence directe de ce que les scientifiques appellent « l’effet d’albédo. » L’albédo désigne la quantité de lumière que le soleil peut réfléchir. « Plus il fait chaud, moins le paysage est blanc, moins le paysage est blanc, plus il fait chaud. Cet effet boule de neige est accentué au pôle parce que la couche atmosphérique y est fine et filtre peu les rayons lumineux. », écrit Cyril Maré dans « L’arctique » (La nouvelle frontière, CNRS Éditions). Toutefois, il est essentiel de rappeler qu’en dépit du fait que certaines routes soient désormais accessibles en été, la glace se reforme toujours en hiver. 

« Selon les dernières analyses du GIEC, si la fonte totale de la banquise d’été est envisageable à l’horizon 2030-2040, la banquise d’hiver devrait en revanche continuer à se former et ne devrait pas fondre complètement avant la fin du 21e siècle », souligne Camille Escudé, géographe et chercheuse en géopolitique de l’Arctique. Il est à cet égard essentiel de faire une distinction entre le passage du Nord-Ouest (reliant l’Europe à l’Asie en passant par les eaux maritimes canadiennes) et le passage du Nord-Est (reliant l’Europe à l’Asie en empruntant les eaux russes). Le premier est complètement glacé tandis que le second est accessible durant une majeure partie de l’année. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce dernier concentre tous les fantasmes. 

« Selon les dernières analyses du GIEC, si la fonte totale de la banquise d’été est envisageable à l’horizon 2030-2040, la banquise d’hiver devrait en revanche continuer à se former et ne devrait pas fondre complètement avant la fin du 21e siècle »

Camille Escudé, Chercheuse en géopolitique de l’Arctique

Le Nouvel Obs, qui avait affirmé en mars 2009 que « beaucoup de navires » transitaient par le passage du Nord-Ouest, parfois sans autorisation canadienne, avait ainsi diffusé une information erronée (cf premier graphique). Les chercheurs estiment unanimement que tout au long du 20e siècle, il n’y a eu qu’une centaine de transits et il est à leurs yeux douteux, sinon impossible, que les autorités canadiennes n’aient eu aucun contrôle sur ces navires empruntant leur zone économique exclusive. Mais c’est sur l’autre potentielle « autoroute polaire » que se concentrent pour l’heure tous les fantasmes.

Contraste saisissant entre trafic de transit et trafic de desserte locale

D’aucuns jasent sur le potentiel économique colossal d’une ouverture prochaine du Passage du Nord-Est, laquelle permettrait de raccourcir le trajet des armateurs de 15 jours, tout en économisant bien sûr énormément de fioul. C’est oublier qu’en géographie, il ne faut jamais seulement prendre en compte la seule distance kilométrique. Les armateurs ne peuvent obérer que l’emprunt de ces routes est extrêmement coûteux ; l’achat ou la production de brise-glaces est particulièrement onéreux. Il faut ajouter à cela le coût de l’escorte – obligatoire – assurée par la flotte du pays dans lequel le navire transite.

À la question « Envisagez-vous de développer des activités dans les régions arctiques ? », 71 des 98 armateurs qui ont accepté de participer à l’enquête répondent « non ».

Les conditions climatiques sont particulièrement rudes – les températures peuvent descendre dans certaines régions à -50° C. Malgré l’investissement croissant de la Chine et d’autres acteurs étatiques, la région manque cruellement d’infrastructures. D’un point de vue froidement économique, cette route n’est ainsi pour le moment – au regard de l’infrastructure très développée des canaux de Suez ou de Panama – pas intéressante puisqu’il n’y a pas de ports intermédiaires. 

La fonte des glaces peut de surcroît être trompeuse. Le phénomène d’amplification polaire provoque la formation de petits bouts de banquises – que l’on appelle growlers ou bourguignons – plus dangereux car difficilement repérables. À cela s’ajoute la grande imprévisibilité de l’extension de la banquise. « Malgré une tendance lourde à la contraction de celle-ci le rythme de la fonte, de sa reformation à l’automne, et la géographie des zones dégagées au cours de l’été, demeurent très variables d’une année à l’autre », écrit dans un dossier pour l’Ecole normale supérieure de Lyon Frédéric Lasserre, directeur du Conseil québecois d’Études géopolitiques (CQEG). Or, l’imprévisibilité est le pire ennemi d’un armateur, tenu de délivrer la marchandise au jour ou à l’heure près. Cette crainte est légitimement renforcée par le risque d’englacement des navires en cas de forte mer lorsque les températures descendent sous 0° C. 

Des growlers photographiés dans l’Océan Indien.

L’enquête de M. Lasserre, qui a consisté à contacter 142 armateurs, corrobore cette analyse. À la question « Envisagez-vous de développer des activités dans les régions arctiques ? », 71 des 98 armateurs qui ont accepté de participer à l’enquête répondent « non ». À cela, les annonceurs entêtés de l’avènement d’un « Océan de demain » – c’est le surnom qu’ils donnent à l’océan Arctique – répondent que la route est déjà ouverte et que le transit a explosé ces dernières années. C’est uniquement vrai pour le trafic de destination. Il s’agit de trajets relativement courts – quelques kilomètres ou quelques dizaines de kilomètres, destinés par exemple à approvisionner en biens de consommation courante des villages ou villes isolés. Le développement du trafic commercial reste en revanche pour l’heure embryonnaire. 

Futur eldorado énergétique ?

Les chercheurs s’évertuent également à apaiser les passions que certains médias sensationnalistes cherchent à déchaîner. Certains journalistes, se basant sur les données de l’institut américain qui fait référence en la matière – US Geological Survey – croient avoir déniché le futur eldorado des énergies fossiles, dont les stocks s’épuisent dans un certain nombre de pays. L’Institut estime que 13% des réserves mondiales d’hydrocarbures et 30% des réserves mondiales de gaz naturel non-découvertes pourraient se situer en Arctique. Bien que ces chiffres puissent être relativement proches de la réalité, il convient de s’en méfier. Mais, quand bien même l’océan Arctique regorgerait en effet de toutes ces ressources, leur coût d’extraction demeurerait bien plus élevé en raison des obstacles technologiques et climatiques. « Des études sur les conditions d’exploitation en Alaska, dans le comté de North slope, en Alaska, montrent que le coût des investissements était supérieur de 1,5 à 2 fois à celui de projets similaires réalisés au Texas. L’augmentation des coûts est principalement due à la difficulté logistique d’approvisionnement ou aux conditions climatiques extrêmes », pointe Olivier Appert, conseiller au Centre énergie et climat de l’IFRI et président du Conseil Français de l’Energie. 

Il sera toutefois intéressant d’observer l’attitude qu’adoptera la Russie vis-à-vis de l’Europe, le gaz russe représentant 30% de l’approvisionnement gazier du Vieux continent. Jouissant de quantités très importantes de gaz en Sibérie, la Russie possède un avantage crucial sur un autre État riverain de l’Arctique : la Norvège, dont le pic de production semble avoir été atteint. Les pays européens, dépendants à des degrés divers de la Russie – la France l’est bien moins que l’Allemagne par exemple – cherchent ainsi à diversifier leur approvisionnement énergétique et quelques chancelleries expriment leurs réticences quant au projet de gazoduc Nord Stream 2, suscitant l’ire de Berlin. Est-ce à dire que l’Europe cherchera à se détourner du gaz russe à l’avenir ? Nul ne peut prétendre pour l’heure le savoir. 

Le fait est que, malgré l’appétit croissant de puissances étrangères à la région, les ressources – fossiles mais aussi halieutiques – restent exclusivement exploitées par les huit États riverains de la région (Canada, Etats-Unis, Russie, Finlande, Suède, Norvège, Islande et Danemark). Et, « contrairement à une idée répandue, les États collaborent activement dans la définition de leurs revendications et la recherche d’éléments géologiques », écrit dans une note pour Open Edition Journals Frédéric Lasserre. Et le professeur de géographie explique que, si litige il y a, ceux-ci sont souvent réglés pacifiquement par les deux parties : « de nombreuses frontières maritimes ont déjà été tracées dans l’Arctique, notamment à la frontière russo-norvégienne, ce qui a permis de mettre un terme en 2010 à l’acrimonieux litige entre Moscou et Oslo en mer de Barents ». « Un climat pacifiste, c’est la garantie pour les acteurs de la région d’en tirer tout le bénéfice économique possible », abonde Camille Escudé.

De l’importance des traités  

De fait, puisqu’une grande partie de l’océan Arctique est déjà sous le contrôle économique exclusif des pays côtiers, et qu’aucun des pays riverains ne conteste le principe des ZEE, ces espaces maritimes ne sont plus sources de conflit. Or, la quasi-totalité des gisements minéraux (près de 95%) se trouvent dans les ZEE. La prétendue course à l’appropriation de gisements arctiques est donc sans fondement puisqu’elle ne concerne que 5% des ressources potentielles qui se trouveraient au-delà des espaces de ZEE. 

Le véritable enjeu pour ces Etats est de s’assurer du respect du délai de 10 ans que la Commission des limites du plateau continental (CLPC) accorde à un pays demandant d’être sa ZEE – fixée initialement à 200 miles marins. « Si course il y a, ce n’est pas du fait de la fonte des glaces, ni d’une course à l’appropriation, mais d’une course contre la montre », analyse Frédéric Lasserre.

Aux passions médiatiques s’opposent ainsi la valeur juridique de la Convention de Montego Bay (instituant le principe des ZEE). Peu d’observateurs avaient noté, lorsque Vladimir Poutine avait symboliquement planté en 2007 un drapeau russe au fond de l’océan Arctique, que cet acte n’avait aucune valeur juridique.

De plus, bien que le Sénat américain n’ait toujours pas ratifié la Convention de Montego Bay, cela n’a qu’une influence très limitée sur les relations que Washington entretient avec les autres acteurs de la région. Cette région, riche en ressources et, donc, en apparence prometteuse, est nimbée de tous ces fantasmes, entretenus par le manque de rigueur de certains journalistes. L’océan Arctique n’est pas, et ne le sera guère avant longtemps, un eldorado énergétique et commercial. À très long terme, il conviendra toutefois de réviser ce jugement.