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La Chine affiche clairement, depuis plusieurs années déjà, sa volonté de s’emparer du statut d’hégémon qu’ont acquis les États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais Pékin inquiète, et doit apprendre, si elle veut un jour jouir de ce statut, à maîtriser les relations internationales.

À l’évidence, les ambitions hégémoniques chinoises suscitent des craintes. Ayant définitivement tourné la page de l’approche « profil bas » de la politique étrangère mise en place par Deng Xiaoping -la diplomatie des loups combattants l’illustre notoirement – Xi Jinping affiche clairement ses ambitions. Par conséquent, la Chine, qui fut naguère perçue par ses partenaires occidentaux comme un simple concurrent, traîne tel un boulet au pied le statut de « rival systémique ». Si les dirigeants chinois, bien qu’ils fassent parfois paraître leur frustration, feignent de s’en accommoder, cette pression constante exercée sur le régime n’en reste pas moins encombrante.

De fait, le géant chinois, assez méconnu jusqu’alors, se dévoile. Dévorant les marchés, reprenant à bras-le-corps un multilatéralisme égrotant, multipliant les démonstrations de force et les discours belliqueux, Pékin ne pouvait qu’alerter l’attention des chancelleries occidentales, au premier rang desquelles les Etats-Unis, qui établirent dès 2011, une stratégie claire de rééquilibrage stratégique vers l’Asie ou de « pivot vers l’Asie », tel que décrit par la secrétaire d’État Hillary Clinton dans un article publié par la revue Foreign Policy.  Quatre années auparavant, inquiet – entre autres – de la progression fulgurante des capacités navales chinoises, le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, reprit à son compte le concept d’Indo-Pacifique, déjà utilisé par le géopoliticien allemand Karl Hausofer dans les années 1920. L’objectif que le Premier ministre nippon formula lors de ce discours d’août 2009 sur la « confluence des deux mers » était de « sauvegarder ces mers de liberté ». Entendre : empêcher que la Chine ne s’en empare.

« En reliant sur une carte Tokyo, Hawaï, Canberra et Delhi, vous obtenez la forme d’un diamant. L’idée de départ était de relier ces quatre démocraties maritimes pour élargir l’espace stratégique japonais. », allait ajouter Tomohiko Taniguchi, la plume et l’ancien conseiller de Shinzo Abe pour les affaires étrangères. Ainsi était né le Quadrilateral Security Dialogue – plus communément appelé Quad, un forum stratégique informel reliant les États-Unis à l’Inde, l’Australie et le Japon. Cette tentative d’alliance fut néanmoins rendue caduque lorsqu’en février 2008, le nouveau Premier ministre australien, Kevin Rudd, sinophone, décida de s’en retirer. Entre-temps, les tensions sino-australiennes se sont considérablement accrues, la Chine multipliant les investissements dans le Pacifique Sud – considéré par Canberra comme son pré carré – en courtisant ardemment plusieurs micro-États tels que Vanuatu ou les îles Fidji. « Nous avons compris que l’objectif de la Chine était de supplanter les États-Unis comme leader de la région et que ça n’allait certainement pas dans le sens de nos intérêts. », écrit dans son autobiographie parue récemment l’ancien Premier ministre australien (2015-2018) Malcolm Turnbull. 

Le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar, le ministre japonais des Affaires étrangères Toshimitsu Motegi, le Premier ministre japonais Yoshihide Suga, la ministre australienne des Affaires étrangères Marise Payne et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo posent pour des photos avant une réunion Quad Indo-Pacific au bureau du Premier ministre à Tokyo le 6 octobre , 2020 à Tokyo. Nicolas Datiche / AFP

Le Japon, l’Inde et les Etats-Unis partageant cette crainte, le dialogue reprit. Symboliquement, le commandement militaire US Pacific Command (US-PaCom) a été rebaptisé, en mai 2018, US-Indopacom, reprenant ainsi ce concept d’Indo-Pacifique que les dirigeants chinois refusent d’employer. Signe encore plus clair que les efforts militaires américains allaient désormais s’y concentrer, dans son rapport de 2019, le département  américain de la défense faisait de la région son « théâtre prioritaire », accusant Pékin de « miner les conditions qui ont favorisé durant des décennies la stabilité et la prospérité dans l’Indo-Pacifique. »

Le Japon, de son côté, multiplie en réaction aux positions chinoises, les annonces liées au développement de ses capacités aéronavales. La flotte japonaise est en effet l’une des plus modernes et puissantes du monde. La Japan Marine Self-Defense (JMSDF) développe depuis plusieurs années des outils très polyvalents ainsi qu’une capacité de projection. Le Japon a par exemple récemment mis sur pied une brigade d’assaut amphibie, capable de reprendre – si le besoin se faisait sentir – les îles Senkaku, disputées depuis 1971 avec la Chine. L’action militaire nippone reste toutefois entravée par l’article 9 de la Constitution, qui interdit théoriquement au Japon toute participation à un conflit militaire en dehors du cadre de l’autodéfense. Shinzo Abe a longuement œuvré en faveur d’une relecture de l’article et son successeur, Yoshihide Suga, y semble également favorable. 

La diplomatie indienne demeure pour sa part caractérisée par la « Look East Policy », qui consiste à cultiver les relations économico-stratégiques que New Delhi entretient avec les pays d’Asie du Sud-Est, l’objectif étant à la fois de consolider son statut de puissance régionale et de faire contrepoids à l’influence stratégique croissante de la Chine dans la région. Début novembre, frégates et hélicoptères de la marine indienne voguaient aux côtés des marines japonaise, américaine et australienne dans le golfe du Bengale, dans le cadre des exercices « Malabar ». « Le Quad s’est renforcé ces dernières années mais c’est pour l’instant un cadre plutôt informel, ce n’est en aucun cas une alliance militaire. », souligne Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine et chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique. 

De fait, le Quad n’est pas encore un accord de défense quadrilatéral. Il n’est composé, pour l’instant, que d’accords de défense bilatéraux, entre l’Australie et le Japon, ou entre l’Inde et le Japon par exemple. Toutefois, précise le chercheur, « la Chine n’a pas intérêt à ce que cela se formalise ». Ces exercices militaires et le Quad ne constituent donc pas, loin s’en faut, un « OTAN asiatique au service des ambitions hégémoniques européennes », selon l’analogie que l’on pouvait retrouver, le 3 novembre, dans les colonnes du quotidien chinois Global Times, porte-voix du Parti communiste chinois (PCC). 

Il n’en reste pas moins que cette référence explicite à l’organisation atlantique est hautement symbolique. Celle-ci contribua à la chute de l’URSS, véritable modèle dont s’était inspiré Mao Zedong pour fonder en 1949 la République populaire de Chine (RPC). Il s’agit, pour les dirigeants chinois, évidemment soucieux de rester au pouvoir et de garantir la pérennité du PCC, d’éviter à tout prix que la Chine ne connaisse le même sort que le voisin russe. En ce sens, les exercices « Malabar » leur offrent sur un plateau d’argent une nouvelle occasion de nourrir le nationalisme chinois et de justifier les moyens vertigineux alloués à la défense du pays.

D’une menace septentrionale à une menace méridionale 

Au-delà du concept d’Indo-Pacifique, lequel permet déjà aux cadres du PCC de justifier l’activisme militaire croissant dans la région, un certain nombre d’éléments explique l’évolution de la pensée stratégique chinoise. À peine extirpée de la guerre civile qui opposa le Kuomintang au PCC entre 1927 et 1950, la Chine faisait encore face, durant la période maoïste (1949-1976), à des menaces essentiellement terrestres. La principale menace était septentrionale puisque les dirigeants chinois craignaient une invasion de l’URSS mais l’envahisseur pouvait également être coréen, indien ou encore vietnamien. L’Armée Populaire de Libération (APL), fondée en août 1927, est alors principalement constituée de corps de fantassins. Elle accumule dès lors un retard stratégique considérable sur les armées américaines et russes, qui, fortes de leurs expériences militaires, développaient rapidement des capacités aéronavales. Au cours des années 1980-1990, la Chine observe en outre la rapide modernisation navale chez ses voisins japonais, taïwanais et sud-coréens. 

Pékin est également spectateur des guerres modernes de haute intensité, auxquelles l’APL n’est absolument pas préparée. Dans un contexte de chute de l’URSS, la guerre du Golfe de 1990, provoquée par l’invasion et l’annexion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, constitue un électrochoc pour les hauts-gradés de l’APL. Ces derniers ne peuvent que constater, hagards, l’avancée technologique considérable des États-Unis, lesquels maîtrisent très bien l’art de la guerre moderne de haute intensité, caractérisée par la diversification des outils militaires employés. La guerre du Golfe marque notamment le début de l’emploi des capacités cyber et de guerre informationnelle. En conséquence, le secrétaire général du PCC, Jiang Zemin promulgue, le 13 janvier 1993, une nouvelle stratégie pour l’APL afin de guider les efforts de modernisation, lancés dès 1978 par Deng Xiaoping dans le cadre de la « réforme d’ouverture ». 

Un chasseur à réaction de la marine semble survoler des avions stationnés alors que le chasseur atterrit sur le porte-avions USS Independence de la marine, le 6 septembre 1990, dans la région du Golfe, alors que l’armée américaine était déployée dans le golfe Persique depuis l’invasion du Koweït par l’Irak le 02 août 1990, entraînant un conflit entre l’Irak et le Koweit et une intervention militaire internationale. David AKE / AFP

Cette dissymétrie stratégico-militaire apparente entre la Chine, les États-Unis et la Russie, est renforcée par le fait que la RPC n’ait mené, au cours de sa brève histoire, que des guerres d’intensité moyenne et localisées aux frontières du pays. Les fantassins chinois ont appuyé les forces de la République populaire démocratique de Corée lors de la Guerre de Corée (1950-1953), ont combattu à leur frontière les forces indiennes en 1962 et en 1967, ont guerroyé contre l’URSS en 1969 et ont enfin lancé l’offensive sur le Vietnam en 1979. Le retard stratégique apparaîtra clairement lors de la troisième crise de Taïwan (1995-1996). « Les Américains ont alors déployé deux groupes aéronavals et ont notamment fait transiter un porte-avion dans le détroit. Les Chinois n’ont rien pu faire. Cet épisode a été vécu comme une véritable humiliation pour Pékin », explique Antoine Bondaz.

La pensée stratégique chinoise connaît, dans ce contexte, une profonde évolution. En 1999, deux colonels de l’armée de l’air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, ont posé, dans leur ouvrage « La Guerre hors limites » – qui connut un large écho puisqu’il fut traduit en français et en anglais – les conditions de possibilité d’un rattrapage chinois de la puissance américaine. « Ces deux colonels vont se dire qu’il va falloir modifier leur stratégie chinoise pour se mettre dans le coup de la modernité. Ils comprennent que la guerre moderne ne se résumera pas à la maîtrise du ciel et à des logiques de soldats contre soldats mais qu’il y aura aussi une dimension de plus en plus financière, cyber, monétaire, d’influence etc. », précise Emmanuel Véron, docteur en géographie et spécialiste de la Chine contemporaine. Les auteurs recommandent notamment de préparer l’APL à une forme de guerre asymétrique dérégulée afin de contrebalancer et, par la suite abolir, l’hégémonie américaine.

Lors d’un discours devant le Comité central du PCC en novembre 2003, le secrétaire général du parti, Hu Jintao, expose ses inquiétudes quant à la vulnérabilité de la Chine sur les mers. La Chine est alors clairement incapable, et ce dernier le reconnaît, d’assurer la protection des voies de communication maritimes, dont la Chine est totalement dépendante pour ses approvisionnements en hydrocarbures et pour ses exportations. « D’une menace septentrionale et terrestre, la menace devient méridionale et maritime », résume Antoine Bondaz. « Le point critique se situe dans le détroit de Malacca, passage obligé du commerce maritime vers la Chine, fortement vulnérable à la piraterie, au terrorisme ou à un blocus militaire. Cette vulnérabilité stratégique est résumée par l’expression – dilemme de Malacca », écrit dans une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique Marc Julienne, spécialiste de la Chine et responsable des activités Chine à l’Institut français des relations internationales (IFRI). 

Cette dissymétrie stratégico-militaire apparente entre la Chine, les États-Unis et la Russie, est renforcée par le fait que la RPC n’ait mené, au cours de sa brève histoire, que des guerres d’intensité moyenne et localisées aux frontières du pays.

La production navale a dès lors explosé, au point qu’un ancien Chef d’État-Major de la flotte française, l’amiral Christophe Prazuck, déclare que « la Chine construit en quatre ans l’équivalent de la marine nationale. ». Les dépenses militaires chinoises ont en effet considérablement augmenté entre 2000 et 2016, passant de 37 milliards de dollars en 2000 à 215 milliards en 2016, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute. Hu Jintao entendait néanmoins aussi démontrer que la puissance de la Chine n’allait pas nuire aux autres puissances. Ainsi, en 2008, le concept « d’opérations militaires autres que la guerre » apparait dans le livre blanc chinois sur la défense. L’accent allait être mis sur le secours humanitaire, sur les opérations de maintien de la paix, sur les opérations d’évacuation des ressortissants ou encore sur la lutte contre le terrorisme. 

« Utiliser son infériorité pour combattre la supériorité »

L’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012 marque un tournant majeur. Le nouveau secrétaire général du PCC lance une vaste campagne de lutte contre la corruption des institutions du parti, qui gangrenait également l’armée et donc nuisait à la modernisation de l’APL, essentielle pour garantir la sécurité de Pékin. Des généraux de très haut niveau seront condamnés et, en modernisant l’APL, en décembre 2015 – notamment en restructurant la Commission militaire centrale, l’organe suprême de l’armée chinoise – Xi Jinping prend un contrôle plus direct sur les armées.  Cette même année, le livre blanc sur la défense attribue à la marine un rôle beaucoup plus central dans la stratégie de défense nationale et met l’accent sur la « préparation au combat militaire », en insistant en particulier sur le « combat naval ». 

En 2016, se sachant particulièrement isolée dans la région – la Chine n’a signé un accord de défense formelle qu’avec la Corée du Nord, en 1961 – Pékin lance, à l’initiative de Xi Jinping, une « nouvelle architecture de sécurité en Asie », laquelle ne serait basée sur « aucun système d’alliances » mais plutôt sur des « partenariats ». Elle demeure balbutiante et la Chine mise davantage sur la guerre psychologique, en exhibant régulièrement sa puissance – l’exemple du défilé du 3 septembre 2015 est ici révélateur, 84% des matériels militaires et systèmes militaires étant présentés pour la première fois, selon les déclarations officielles.

Il convient toutefois de se méfier de ces effets d’annonce tout en ne sous-estimant pas, bien-sûr, les capacités militaires et le désir de revanche chinois. La réalité est qu’en dépit des efforts budgétaires absolument considérables consentis ces 30 dernières années, la Chine accuse toujours un retard technologique de plusieurs dizaines d’années sur les États-Unis. Si l’on s’en tient aux capacités marines chinoises, sur lesquelles est pourtant mis l’accent depuis au moins 2015, il est tout à fait réaliste d’affirmer que l’écart stratégique qui sépare la Chine des États-Unis ne saurait être résorbé en 2049, date du centenaire de la fondation de la RPC, qui sert d’horizon au « rêve chinois » de Xi Jinping. 

Le porte-avions Chinois Liaoning.

L’exemple des porte-avions, dont l’usage peut s’avérer décisif dans le cadre d’une guerre moderne maritime, est révélateur. Les lacunes, comme l’explique à Rush Marc Julienne, sont d’abord logistiques : « Les deux porte-avions que la Chine a aujourd’hui sur l’eau sont le Liaoning, qui n’est pas chinois puisque c’est un ancien porte-avions soviétique. Par ailleurs, c’est une plateforme d’entraînement, qui ne fera donc jamais de combat. Le deuxième porte-avions est construit plus ou moins selon le même modèle mais il est plus performant. Encore faut-il avoir les moyens logistiques de nourrir plus de 2000 marins plus de trois fois par jour tous les jours », précise le chercheur.

Ensuite, les pilotes chinois manquent d’expérience. Très peu seraient capables de réaliser des appontages de nuit, en pleine tempête, comme l’ont fait par exemple les pilotes français en Méditerranée, au large de la Libye, en 2011. Ces dernières années, des pilotes chinois, en tentant de reproduire ces conditions d’atterrissage sur le sol, ont péri dans des accidents. Techniquement, la Chine n’arrive pas non plus à rattraper son retard. Les onze porte-avions américains et le porte-avions français – le Charles de Gaulle – sont à propulsion nucléaire.  Les porte-avions chinois actuels sont quant à eux propulsés par un moteur diesel. Les prochains devraient l’être aussi, selon Marc Julienne. En outre, la construction d’un porte-avions nécessite plusieurs années. Or, comme le chercheur aime le rappeler, « pour un porte-avions américain, il faut deux porte-avions chinois. ». Le tonnage des super porte-avions américains est presque deux fois plus important que le tonnage d’un porte-avions chinois, et il peut de ce fait emporter environ deux fois plus d’avions de chasse à son bord. 

Enfin, et c’est là aussi un point très important, les porte-avions chinois ne sont pas dotés de catapultes, qui propulsent les chasseurs en l’air, leur permettant d’économiser du carburant et, donc, de voler plus longtemps et de transporter une quantité supérieure d’armes.

« Le scénario d’une reprise par la force de Taïwan n’est pas exclu dans 10 ans. »,

Emmanuel Véron, docteur en géographie et spécialiste de la Chine contemporaine

Le « nouveau type de relations internationales », régulièrement promu par les dirigeants chinois, lequel sous-entend l’établissement d’une relation d’égal à égal avec les États-Unis, n’est donc pas – sur le plan militaire – à l’ordre du jour. Mais Pékin, ayant depuis longtemps pris conscience de ce constat, développe des capacités asymétriques, notamment des missiles balistiques, dans le cadre de sa stratégie de déni d’accès ou déni de zone (stratégie Anti-Access/Area Denial, soit A2/AD). Il s’agit « d’utiliser son infériorité pour combattre la supériorité » pour paraphraser un vieil adage chinois. S’appuyant sur le concept de « défense active », selon lequel « la Chine n’attaquera pas à moins d’être attaquée, mais contre-attaquera sûrement en cas d’attaque », l’objectif de Pékin est à terme d’interdire aux États-Unis d’entrer dans leur zone d’intérêt. « L’idée, c’est dans un premier temps d’être maître dans ce que la Chine considère comme son pré carré, soit au moins la première chaîne d’îles », précise Marc Julienne. Le concept de « première chaîne d’îles » représente la première ligne de défense – puisqu’elle est la plus proche des côtes chinoises. Celle-ci comprend les îles Spartley, Paracels, Scarborough Reef mais aussi Taïwan. Deux autres lignes de défense sont aussi régulièrement mentionnées, la troisième comprenant l’île de Hawaï, à plus de 9 500 kilomètres de la façade maritime chinoise.

Les militaires chinois ont récemment développé des missiles balistiques anti-navires. Ce sont des missiles balistiques relativement rares, capables de se recalibrer en vol pour frapper une cible mouvante. Avec ce seul système, la Chine pourrait détenir un avantage stratégique sur n’importe quelle armée et ainsi, peut-être, bientôt reconquérir Taïwan, qui demeure une obsession dans les affaires stratégico-militaires chinoises. « L’échiquier stratégique en Asie de l’Est n’est pas favorable à la Chine puisqu’il y a des bases militaires américaines ou d’alliés des Etats-Unis un peu partout. Son accès au Pacifique est extrêmement contraint », note Emmanuel Véron. Or, si la Chine veut tant récupérer Taïwan, c’est notamment parce qu’elle ne peut guère pour le moment, puisque les eaux sont trop peu profondes en mer de Chine méridionale, diluer – c’est-à-dire faire disparaître dans les grandes profondeurs pour qu’ils soient complètement discrets et opérationnels – ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). « Sur la façade pacifique de Taïwan, vous avez accès à de grandes profondeurs très facilement. Ils pourraient y créer une base de sous-marins nucléaires », abonde Marc Julienne.

Les chinois ont d’autant plus besoin de cet accès aux eaux profondes que leurs SNLE sont encore trop bruyants – ils se feraient aisément détecter par les capacités japonaise, américaine et taïwanaise, très performantes dans la lutte anti sous-marine. Par ailleurs, pour Xi Jinping, qui renâcle à l’idée de devoir quitter le pouvoir en 2022, Taïwan serait la pièce manquante de son « rêve chinois ». Ayant désormais repris politiquement Hong Kong, s’il récupérait Taïwan, il dépasserait probablement Mao – que l’on surnomme le Grand Timonier – en termes de popularité et de prestige. « Le scénario [d’une reprise par la force de Taïwan] n’est pas exclu dans 10 ans. », estime Emmanuel Véron.

L’ambition d’hégémon économique

Cette vaste et onéreuse stratégie de défense doit permettre à la Chine d’asseoir son influence économique et financière – déjà considérablement renforcée depuis plusieurs décennies – dans la région. Début octobre 2013, Xi Jinping déclarait déjà vouloir créer une « China-Asean Community of Common Destiny », l’idée étant de renforcer la connectivité entre les acteurs asiatiques de la région. À l’automne 2013, Pékin annonçait la création de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII). En dépit des pressions exercées par les États-Unis sur leurs alliés pour qu’ils n’appuient pas le projet, nombre de pays de la zone Asie-Pacifique (Corée du Sud et Australie en particulier) passeront outre, portant en définitive à 57 le nombre des pays fondateurs. 

« La Chine n’hésite pas à faire usage de sa capacité à sanctionner économiquement ses partenaires en cas de désaccord politique. La Corée du Sud en a fait l’amère expérience au printemps 2017 en subissant de vives représailles de la part de Pékin en réponse à l’installation du bouclier antimissile américain THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) sur le territoire sud-coréen. », écrit Françoise Nicolas dans La Chine dans le monde (CNRS Editions, 2018). Cette prédominance économique du géant chinois inquiète les principaux acteurs de la région. Le Japon, par exemple, se préoccupe du sort des terminaux portuaires qui se situent le long des nouvelles routes de la soie – projet économique de grande ampleur lancé par Xi Jinping à Astana en 2013 – vers le Moyen-Orient et l’Europe, pour la plupart construits ou gérés par des firmes chinoises. 

L’Océan Indien, carrefour stratégique majeur, représente pour Tokyo une route commerciale vitale, qui relie le Japon à l’Europe, aux pays du Golfe et au continent africain, lesquels font partie des plus importants marchés et des principaux fournisseurs d’énergie et de matières premières de l’archipel. Les craintes des dirigeants nippons sont renforcées par la santé presque insolente de l’économie chinoise, dont le PIB – alors même que le PIB américain devrait se contracter, selon le FMI, de 6,6 % – devrait croître d’1,9% en 2020. 

Dimanche 15 novembre, en signant le Partenariat régional économique global (RCEP), la Chine s’est assurée d’approfondir – sinon de maintenir – ses liens commerciaux avec ses partenaires asiatiques et océaniques. Le Global Times s’est alors empressé de multiplier les articles sur l’inévitable embarras des États-Unis, empêtrés dans leur « unilatéralisme ». Il convient de nuancer la portée de cet accord, dont on a répété ad nauseam qu’il s’agissait de l’accord de libre-échange le plus important au monde. « Le RCEP n’est pas forcément un traité uniquement à l’initiative de la Chine. Ce n’est pas non plus un traité qui serait uniquement positif pour la Chine et ce n’est pas un accord très ambitieux puisqu’il s’agit uniquement de l’établissement de barrières tarifaires. Il est beaucoup moins ambitieux que le TPP par exemple », tempère Antoine Bondaz. Le Trans-Pacific Partnership Agreement (TPP) était en effet un accord bien plus ambitieux que le RCEP, négocié depuis 2012. Donald Trump, quelques jours après sa prise de fonction, en janvier 2017, a signé un décret qui désengageait les États-Unis de l’accord, s’inscrivant dans sa logique puérile de détruire tout ce que son prédécesseur, Barack Obama, avait patiemment construit.


Le Premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc (à droite) est photographié sur un écran de télévision applaudissant à côté d’autres pays signataires lors de la cérémonie de signature du pacte commercial du Partenariat économique régional global (RCEP) lors du sommet de l’ASEAN qui se tient en ligne à Hanoi le 15 novembre , 2020. Nhac NGUYEN / AFP David AKE / AFP

Il se murmure ici et là que la Chine, en réalité, défend à terme un accord de libre-échange pour l’Asie-Pacifique, le FTAAP (Free Trade Area of the Asia-Pacific), qui serait plus vaste que le TPP. Le projet est encore balbutiant. Mais, s’il venait à voir le jour, il conserverait davantage encore le statut d’hégémon économique de la Chine dans la région. Le vaste projet hégémonique de Xi Jinping devrait néanmoins se heurter à un obstacle de taille : au sein des chancelleries occidentales, le « sentiment anti-chinois », si l’on puit l’appeler ainsi, prend de l’ampleur. Et le concept d’Indo-Pacifique agrège un nombre croissant de puissances, soucieuses de conserver leurs intérêts économiques et géostratégiques respectifs. L’Allemagne, par exemple, a publié en septembre ses lignes directrices dans cette région, décrite comme la « clé de la configuration de l’ordre international au XXIe siècle ». Il est permis de douter que, dans ce réseau d’alliances XXL, Berlin se positionne aux côtés de Pékin. La France, soucieuse quant à elle de conserver ses territoires d’outre-mer et leur gigantesque zone économique exclusive (ZEE), appelle, pour faire face au « défi hégémonique chinois », à bâtir « un vrai nouvel ordre géostratégique ». 


Les diplomates allemands ont vraisemblablement raison. L’Indo-Pacifique sera, au cours du 21e siècle, probablement le principal théâtre d’affrontement politique, économique, idéologique et peut-être militaire entre ces deux superpuissances que sont les États-Unis et la Chine. Pékin s’est, semble-t-il, laissée tenter par le piège de Thucydide – concept polémologique nommé par le politiste américain Graham T. Allison qui voit une puissance dominante entrer en guerre avec une puissance émergente poussée par la peur que suscite chez la première le surgissement de la seconde. S’en extirper paraît impossible. Encore faut-il que la Chine le veuille…