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Le mois dernier, le débat politique français n’avait d’yeux que pour le projet de loi « sécurité globale » proposé par la majorité. En marge de ces débats, des manifestations ont éclaté à Paris et dans de diverses grandes villes de France comme à Lyon ou à Rennes. Ces manifestations dénonçaient la politique du gouvernement jugée trop axée sur la répression et un aspect « liberticide » et ont vu éclater des affrontements entre militants et forces de l’ordre. Une nouvelle vague de contestation qui n’en n’est plus à son coup d’essai, et qui fait suite à la colère populaire depuis la loi Travail en 2016.

Les mesures de la loi « sécurité globale »

Le projet de loi sur la sécurité globale inclut plusieurs mesures visant en premier lieu le fonctionnement des différents organes d’autorité dans les espaces publics, c’est-à-dire la police municipale, la police nationale et les sociétés de sécurité privée. Le projet de loi propose d’augmenter les pouvoirs et missions accordées à vingt policiers municipaux pendant une expérimentation d’une durée de trois ans. Ces missions incluent l’encadrement d’évènements sportifs et culturels, les agents municipaux pourraient également constater plus d’infractions qu’auparavant, comme la conduite en état d’ivresse, la conduite sans permis ou assurance ainsi que les squats de halls d’immeuble, l’occupation illégale de terrains communaux ou encore les dégradations effectuées à la suite de tags. Les policiers municipaux pourront également immobiliser un véhicule ainsi que le placer en fourrière mais il leur sera cependant impossible d’agir sur les rodéos urbains. Le projet de loi ne prévoit pas non plus d’armer la totalité des agents de police municipale ni de créer une école nationale de police municipale.

Pour ce qui est de la sécurité privée, la loi compte s’attaquer au problème de sous-traitance qui représente une « véritable plaie » selon Alice Thourot, la députée LRM ayant coécrit la loi. Ainsi, l’emploi de policiers sera facilité avec entre autres un cumul emploi-retraite, donc une plus grande flexibilité pour passer du secteur public au privé sans avoir deux caisses de retraite différentes. De plus, le gain en importance du secteur de la sécurité privée est prévu avec l’organisation en France de la coupe du monde de rugby en 2023, et les Jeux Olympiques de Paris en 2024. Le champ d’action des agents de sécurité privée sera élargi puisqu’ils pourront procéder aux palpations de sécurité, ainsi qu’à des opérations de reconnaissance antiterroristes sur autorisation du préfet local. Enfin, en cas de dérapage, ces agents seront plus sévèrement sanctionnés qu’auparavant. Il en va de même pour leurs agresseurs.

Le projet concerne également l’utilisation de drones et définit les cadres où ces derniers pourraient être utilisés dans un souci de surveillance publique. Il s’agirait en l’occurrence des regroupements où sont attendus des « troubles graves à l’ordre public », ce qui pour le gouvernement, équivaut à plus ou moins toutes les manifestations. Les drones pourraient également surveiller les zones présentant un fort danger d’agression ou de trafic d’armes, de stupéfiants et d’humains. Un terme politiquement correct utilisé par la majorité pour parler des banlieues et des quartiers populaires sans directement les pointer du doigt. Enfin, un durcissement des mesures à l’encontre des agresseurs s’attaquant à la police et aux pompiers est prévu, supprimant purement et simplement les remises de peines pour les individus condamnés. 

Une nouvelle fronde populaire face à la restriction des libertés

La contestation de ce projet de loi est pourtant vite apparue. Au centre de la controverse se trouve l’article 24, qui interdit la diffusion d’images dans lesquelles un agent de police serait reconnaissable, si les images peuvent porter atteinte à la sécurité physique et psychologique de l’agent en question. Les peines encourues vont jusqu’à un an de prison et 45 000 euros d’amende. Ainsi le problème se pose : un agent qui commet une bavure, s’il est reconnu, se retrouve confronté à un déchaînement de violence et sa santé psychologique n’est plus respectée. La diffusion de bavures policières où l’on reconnaît l’agent est donc interdite. Une décision qui a immédiatement fait réagir les différents médias d’information, qui voient là une limitation de la liberté de la presse, liberté fondamentale de la république. Si la presse est censurée lorsqu’elle dénonce les agissements d’agents de l’État, alors elle ne peut plus exercer son métier. 

La colère populaire a souvent été observée sous le quinquennat Macron, et les mêmes thèmes reviennent en boucle : répression ultra violente des manifestations, violences policières, restrictions des libertés et destruction des acquis sociaux.  Ici, l’article 24 touche particulièrement la question de la violence policière ainsi que de la restriction des libertés. En effet, sans la possibilité de diffuser les images d’agressions par des gardiens de la paix, seule la parole des policiers est prise en compte dans les procès verbaux et les victimes ne sont absolument pas entendues. Nul doute que Lamine Ba, le médiateur sevranais qui s’est vu affronter quatre policiers nationaux avant d’encaisser un tir de taser, serait aujourd’hui en prison pour violences à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique si les vidéos n’avaient pu être diffusées. Il en va de même pour l’agression du producteur de musique parisien Michel Zecler, passé à tabac et gazé dans son propre studio du XVIIe arrondissement de Paris, qui aurait pu se voir reprocher une hostilité envers la police qui ne transparaît pas dans les images diffusées sur internet. Alors que le projet de loi est au cœur de la controverse suite à cette dernière agression, les arguments employés pour défendre les forces de l’ordre sont principalement axés sur le besoin de compatir avec une police exténuée par le rapport entretenu avec la population, eux qui essuient insultes et crachats quotidiennement. Mais l’article 24 leur donne simplement la possibilité de répliquer par la violence, et invisibiliserait grandement les violences policières et leurs victimes, une ligne directrice du gouvernement puisque Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur déclarait en 2019 pendant le mouvement des gilets jaunes que « les violences policières n’existent pas dans la république ».

sans la possibilité de diffuser les images d’agressions par des gardiens de la paix, seule la parole des policiers est prise en compte dans les procès verbaux et les victimes ne sont absolument pas entendues.

  

Autour de ces manifestations, la question de la répression se pose encore, les journalistes en manifestation ayant déjà été pris pour cible par la police et ce, depuis le début du mandat d’Emmanuel Macron. Certains reporters ont été arrêtés lors de différentes manifestations, comme ce fût le cas pour Rémy Buisine, victime d’une agression lors de l’évacuation d’un camp de migrants place de la République à Paris le 23 novembre dernier. En face, on déplore que les victimes de bavures soient soutenues, alors qu’en manifestations les CRS eux-mêmes se retrouvent blessés mais le constat est curieux. Les images de policiers blessés montrent souvent un homme en armure boitillant ou saignant légèrement, là où les images de manifestants blessés montrent des personnes à terre, parfois inconscientes et en sous-nombre évident.

Enfin, l’opposition reproche à Macron de se sentir « tout puissant » et de bafouer certains principes formels de la république. Le 1er décembre, lorsqu’il ordonne de réécrire la loi et plus particulièrement l’article 24, le président a convoqué un organisme indépendant chargé du texte, avant que le Parlement ne tape sévèrement sur les doigts du gouvernement: « c’est au Parlement, pas au gouvernement de rédiger les lois », déclarait Gérard Larcher, président du Sénat. En faisant écrire puis appliquer les lois par son gouvernement, Emmanuel Macron brise la séparation des pouvoirs puisque l’exécutif joue le rôle du législatif, et Montesquieu lui-même expliquait qu’un régime concentrant les pouvoirs devait être nommé dictature. Ce jeudi, le gouvernement a d’ailleurs rétropédalé pour calmer les critiques qui jugeaient la démarche comme « amatrice ».

Un président et un gouvernement habitués à la contestation

Les vagues de manifestations sont presque devenues une habitude pour Macron et ses gouvernements successifs, pour un président qui prône de « ne pas plier » et qui met en pratique ces mots. L’État français a été fréquemment décrié pour sa répression violente des différentes manifestations. Lors de la crise des gilets jaunes, l’ONU avait déclaré que la gestion tricolore du gouvernement allait « à l’encontre des droits de l’homme » et déplorait l’usage d’un matériel bien trop lourd pour être mis en place contre des civils et qui plus est, des citoyens. L’usage du LBD 40 avait particulièrement fait débat, des images montrant les forces de l’ordre tirer leurs projectiles directement sur les manifestants, ainsi qu’un usage presque abusif des gaz lacrymogènes. En effet, François Hollande avait acheté fin 2016 cinq millions d’euros de gaz lacrymogène et grenades assourdissantes. L’une des premières dépenses d’Emmanuel Macron aura été la commande de 22 millions d’euros de gaz et grenades, soit un contrat de 48 mois annonçait le Figaro en 2017. Le président avait de quoi débuter son mandat, mais il savait que les réformes qu’il tenterait de mettre en place seraient coûteuses en « équipement de contrôle de foule et antiémeute ».

En 2016, Emmanuel Macron fait face à sa première opposition populaire. Il est alors ministre de l’Économie sous François Hollande et a proposé le projet de « loi travail », visant à réformer le Code du Travail et à assouplir l’embauche et les modalités de licenciement pour les entreprises. Une loi qui remettait en question la stabilité de l’emploi et avait provoqué une forte colère qui a débouché sur le mouvement « Nuit Debout » et ayant été ponctuée d’affrontements violents entre militants et CRS. Déjà, à Bercy, Macron a pu constater que ses volontés de réformes n’allaient pas plaire, et qu’il allait se préparer lorsqu’il serait à l’Elysée. Le gouvernement avait alors fait passer le projet de loi en ayant recours à l’article 49-3 de la Constitution.


Le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’adresse aux députés lors d’une session de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale à Paris le 1er décembre 2020. Alain JOCARD / AFP

Au printemps 2018, le président se retrouve confronté à une nouvelle vague de grèves, en première ligne les cheminots et la question de la fin de leur statut, ainsi que l’aperçu de la concurrence sur les chemins de fer français. Plusieurs autres secteurs publics ont rejoint cette grève comme les hôpitaux publics, qui se battaient contre la baisse des subventions. Les universités se sont également retrouvées bloquées dans toutes les grandes villes de France en réaction à la loi Vidal visant à rendre plus sélective l’admission en université, et qui prévoyait également une augmentation des coûts de scolarité universitaire. Le 1er mai 2018 était le jour de la manifestation de 55 000 personnes dans le cortège syndical, et un des black blocs les plus imposants jamais recensés en France. Ici encore, les contestations ont été réprimées avec plus de 200 interpellations le jour de la fête du Travail.

En novembre de la même année, la répression de l’état atteint son paroxysme alors que le mouvement des gilets jaunes prend de l’ampleur dans le pays, particulièrement à Paris. En un an, le bilan présente 2 500 blessés du côté des manifestants, dont 25 militants éborgnés et 5 mains arrachées. À la suite de ces manifestations, la France a été pointée du doigt, notamment par le Conseil de l’Europe qui jugeait « inquiétant » le degré de violence de la police française. Amnesty International condamnait également la brutalité policière et la difficulté d’exprimer son droit de manifester en France. Christophe Castaner, alors qu’il était encore installé Place Beauvau, expliquait que sa police était dans une situation de ras-le-bol due aux insultes subies ainsi qu’à des violences commises par des manifestants. Une réponse à la violence de l’État qui a fait 1 800 blessés dans les rangs des forces de l’ordre.

Une politique « ni de gauche »

Cette politique de répression des manifestations d’un gouvernement qui refuse de plier met en évidence un échec du gouvernement Macron : l’idée de bâtir un gouvernement « ni de gauche ni de droite », qui s’est rapidement transformé en gouvernement « ni de gauche ». Pour tenter de stabiliser l’économie française, Emmanuel Macron se doit d’entreprendre des grandes réformes et de couper  des budgets sociaux historiques comme celui de l’âge de la retraite. La priorité du gouvernement est donnée directement à l’économie du pays et par conséquent, un président s’attaquant aux acquis sociaux ne peut prétendre être de gauche. Ce virage à droite paraît assumé lorsque Jean Castex est nommé premier Ministre et que Gérald Darmanin devient ministre de l’Intérieur. Le nouveau ministre se veut très présent au sein des médias ainsi que dans le gouvernement, et ce dernier a, depuis sa prise de fonction, pris des décisions radicales qui rappellent « la méthode Sarkozy » selon Le Monde en novembre dernier. Avec l’aspect sécuritaire de ses propositions, il personnifie à lui seul la partie « ni de gauche » du gouvernement. Enfin, le projet de loi « sécurité globale » certifie dans ses premières lignes que « la sécurité a toujours été la priorité du gouvernement Macron ». Une démarche sécuritaire assumée, initiée pour charmer l’électorat de droite et d’autant plus mise en avant que les élections de 2022 approchent et le président actuel semble viser un second mandat à l’Elysée.

En échafaudant son plan dès le début de son mandat, et en prenant des mesures mettant en difficulté les acquis sociaux et le secteur public, Macron s’est préparé à percevoir la contestation dans les rues, a su ne jamais céder et est resté droit dans ses bottes quand il s’agissait de sa ligne directrice. Certainement pas la ligne annoncée au départ, mais constante dans la violence exercée sur son peuple, tant législativement que répressivement.