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Le Pacifique océanien représente le laboratoire idoine de la « going-out policy » mise en œuvre depuis 1999 par la Chine et constitue un précieux réservoir de voix diplomatiques. Pékin y conteste directement l’hégémonie américaine.

« Il y a un océan de différences entre le fait de voir le Pacifique comme des îles dans une mer lointaine ou comme une mer d’Îles », écrivait Epeli Hau’ofa, un chercheur océanien très respecté. L’Océanie laissait autrefois indifférente. C’était le « continent invisible » que décrivait, émerveillé par la découverte de ces archipels, Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il en est, progressivement, allé tout autrement à partir de la seconde moitié du 19e siècle lorsque les colons français et britanniques, avides de ressources, s’aventurèrent dans ces territoires inconnus.

L’expansionnisme nippon dans la région – marquée par l’invasion de la Mandchourie en septembre 1931 – n’était guère de nature à trop inquiéter les Etats-Unis. Tout au plus gardaient-ils un œil attentif sur ce lointain concurrent. Le bombardement du port américain de Pearl Habror, le 7 décembre 1941, change naturellement le cours de la guerre, mais constitue aussi un moment historique pour les Pays insulaires du Pacifique (Pacific Island Countries, PICs), entraînés malgré eux dans ce conflit mondial.

La superpuissance américaine viendra, comme chacun le sait, à bout de cet adversaire teigneux en septembre 1945. Dès lors, le Pacifique et l’Océanie sont des « lacs américains ». Washington, jouissant d’une supériorité militaire écrasante, y règne en maître et s’assure du soutien militaire de ses alliés australiens et néo-zélandais en signant à San Francisco, le 1er septembre 1951, l’ANZUS (Australia, New Zealand, United States Security Treaty.) Aussi leur a-t-il fallu redoubler de vigilance dans les années 70’, lorsqu’une série de PICs accédèrent à l’indépendance. Il leur fallait éviter que ces pays ne tombent sous le joug soviétique.

Après La chute de l’URSS, en 1991, ces trois puissances se sont partagé la région. La sphère d’influence des États-Unis se concentrerait sur la Micronésie – il s’agissait de parer à la croissance exponentielle du dragon chinois – tandis que l’Australie et, dans une moindre mesure, de la Nouvelle-Zélande, garderaient la main sur les territoires mélanésiens. Toutefois, un certain nombre d’évènements géopolitiques majeurs – tels que l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990 ou, bien-sûr, l’attentat du 11 septembre 2001 et la catastrophique « war on terror » qui s’ensuivit – conduisirent les États-Unis à se désintéresser de cette région.

Un vide est dès lors laissé. Les Chinois allaient bientôt s’y engouffrer. Au lendemain du voyage de Deng Xiaoping – inventeur et promoteur de la politique de « profil bas » – dans les provinces du Sud, la promotion des investissements directs à l’étranger devient partie intégrante de la politique nationale de développement économique. En septembre 1992, le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) de l’époque, Jiang Zemin, déclare officiellement au 14e congrès du parti qu’il faut encourager les entreprises chinoises à investir à l’étranger et à étendre leurs activités transnationales.

« Going-out policy »

 « Afin de faciliter l’implantation des acteurs chinois à l’étranger, Pékin édicte en 1999, une stratégie globale connue sous le nom de  ‘going-out policy’ (zouchuqu, 外出政策 ou ‘sortie du territoire’) qui encourage et accompagne l’internationalisation des entreprises chinoises, y compris dans le secteur pétrolier, sur le plan financier, commercial et diplomatique. », écrit John Seaman, chercheur au centre Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans « La Chine dans le monde » (CNRS Editions, 2018).

Le Premier ministre français Lionel Jospin accueille le président chinois Jiang Zemin à l’hôtel Matignon à Paris le 25 octobre 1999 avant une réunion. DANIEL JANIN / AFP

Officiellement, ces investissements sont encouragés dans trois cas de figure : s’ils permettent d’accéder à des ressources naturelles dont l’économie chinoise a besoin ; s’ils permettent d’appuyer les performances à l’exportation ; s’ils permettent d’accéder à de la technologie. Les Investissements directs étrangers (IDE) sortants chinois ont connu un bond quantitatif à partir de 2003 : les flux représentaient environ 2,7 milliards de dollars en 2002 et atteignaient 66,8 milliards de dollars en 2010.

Ainsi, conformément à l’hypothèse de l’Investment Development Path avancée par John H. Dunning, après avoir attiré d’importantes entrées d’IDE pendant plus d’une décennie, la Chine va progressivement s’imposer comme investisseur direct à l’étranger. Plutôt rétives autrefois, les autorités chinoises y voient un vecteur essentiel de développement. Ces dernières savent que la réponse à la forte demande intérieure ne peut être assurée par les seules ressources extraites sur le sol chinois, bien qu’elles soient considérables. Le dragon chinois est très gourmand en matières premières, en ressources énergétiques – de 1949 à 1976, la consommation énergétique du pays a été multipliée par 20, passant de 24 millions de tonnes d’équivalent charbon (Mtec) en 1949 à 500 Mtec en 1976 – en terres rares et en ressources halieutiques. Il faut le nourrir !

« La Chine est un énorme consommateur de poissons et, dans leur région, la compétition est rude avec des pays comme le Vietnam et l’Indonésie. Les navires chinois n’hésitent pas à aller de plus en plus loin, parfois au mépris du droit maritime international. »

Tanguy Struye de Swielande, docteur en sciences politiques à l’UCL

Le dragon a ouvert sa gueule, dévoré l’Afrique, lorgne sur les projets d’infrastructure européens – cf récemment, le port du Pirée – et guigne les ressources de ses voisins du Pacifique. Depuis les années 2000 – et la tendance s’est accélérée depuis que Xi Jinping a pris les rênes du pays en 2012 – les entreprises chinoises investissent massivement dans la région. Entre 2003 et 2012, celles-ci ont annoncé avoir investi plus de 700 milliards de dollars dans les îles du Pacifique océanien. Les échanges commerciaux entre le régime chinois et les PICs ont, de la même manière, explosé. Entre 2000 et 2012, le commerce de la Chine avec les 8 pays insulaires avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques est passé de 248 millions de dollars à 1 767 milliards de dollars. Ainsi s’est-elle hissée au rang de 2e partenaire commercial de la région, derrière l’Australie.

La région, particulièrement riche en poissons, permet à la Chine de répondre à sa forte demande intérieure. « La Chine est un énorme consommateur de poissons et, dans leur région, la compétition est rude avec des pays comme le Vietnam et l’Indonésie. Les navires chinois n’hésitent pas à aller de plus en plus loin, parfois au mépris du droit maritime international. », souligne Tanguy Struye de Swielande, docteur en sciences politiques de l’Université catholique de Louvain (UCL). La Chine, qui dispose d’une Zone économique exclusive (ZEE) trop faible pour subvenir à ses besoins, se voit ainsi contrainte de donner l’ordre à ses chalutiers de prendre le large. Mais cette nécessité est susceptible de générer des tensions avec l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploration de la mer), en charge d’assurer la souveraineté de la ZEE française, bien plus vaste.

Diplomatie du chéquier

La Chine part aussi à la pêche… aux voix diplomatiques. Depuis les années 1970, la lutte pour la reconnaissance de la République populaire de Chine (RPC) est une tendance constante de la géopolitique du Pacifique océanien. 30% des Etats qui reconnaissaient la République de Chine (Taïwan) en 2018 étaient situés dans la région. C’est pour Pékin le laboratoire idoine pour mettre en œuvre sa diplomatie du chéquier, laquelle consiste à soutenir financièrement un Etat en échange d’une relation diplomatique. Pékin a ainsi tissé de très forts liens avec son partenaire historique de la région – les Fidji – et peut compter sur le soutien diplomatique inconditionnel de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Six autres pays insulaires soutiennent mordicus la Chine et ont décidé de n’avoir aucun lien avec le régime de Taipei.


Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi s’entretient avec la ministre des Affaires étrangères des Fidji, Inia Seruiratu, avant leur rencontre au Diaoyutai State Guesthouse à Pékin le 11 juin 2019. WANG ZHAO / POOL / AFP

En 2007, la Papouasie Nouvelle-Guinée a décroché un Palais des Sports flambant neuf et la Chine a choisi d’y implanter son projet minier le plus important de la région. Le Ramu Nickel Project, 5e plus grosse usine de nickel au monde, a nécessité un investissement d’1,4 milliard de dollars d’investissements. « Le projet Ramu Nickel est particulier parce que c’est le plus gros projet de la Chine en milieu industriel à l’étranger mais il démontre aussi clairement que l’avenir industriel de la Papouasie Nouvelle-Guinée dépendra bientôt davantage de la Chine que des autres acteurs traditionnels. », note une source proche du dossier.  

Les PICs regorgent de terres rares, assez peu exploitées jusqu’alors, mais absolument indispensables pour satisfaire l’ambition de la Chine d’être la première puissance technologique mondiale d’ici quelques années. Ce que d’aucuns appellent la quatrième révolution industrielle – celle des nouvelles technologies – est extrêmement consommatrice en terres rares et en matières premières. Les stratèges chinois se disent vraisemblablement que c’est dans cette région que se joue l’essor de la 5G.

L’aide de l’oncle chinois, à la différence des aides occidentales conditionnées au respect de l’Etat de droit ou d’autres valeurs occidentalo-centrées, participe à l’économie « réelle » des PICs. « Les projets d’infrastructures chinois, s’inscrivant dans le projet global de ‘nouvelles routes de la soie’ (Belt road initiative, BRI), représentent une véritable opportunité pour les PICs de pallier leurs carences économiques », note Bastien Vandendyck, analyste en relations internationales et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie.En février 2015, par exemple, la création d’une ligne directe reliant Pékin à l’aéroport international de Nadi a permis une nette augmentation du nombre de touristes chinois aux Fidji. La Chine avait profité de la mise au ban du régime après le coup d’État de 2006 pour se rapprocher de celui-ci.

En 2017, 83 pays étaient en état de fort endettement, 23 pays en état d’endettement sévère et 8 en état d’endettement critique vis-à-vis de la Chine

Aussi les diplomates chinois savent-ils se montrer convaincants en offrant des contrats démesurés, comme celui passé en 2019 avec les îles Salomon. Lorsque ce PIC a décidé de faire un switch diplomatique en reconnaissant à l’Assemblée générale des Nations unies la République populaire de Chine (RPC), Pékin a proposé un prêt à hauteur de 100 milliards, ce qui représente 167 fois le PIB de ce petit État mélanésien ! Bien souvent, les propositions chinoises sont bien plus intéressantes – moins chères, plus rapides et efficaces – que celles de leurs concurrents. Les refus de l’offre chinoise sont donc d’ordre politique. La Réunion est en train de construire l’autoroute la plus chère du monde – la Nouvelle Route du Littoral (NRL) – parce que les acteurs locaux ont refusé de s’associer avec des investisseurs chinois.

« Dept-trap diplomacy »

Toutefois, alléchés par ces offres démesurées, un certain nombre de ces PICs tombent dans le piège de la « dept-trap diplomacy » tendu par Pékin. La Chine place minutieusement ses pions, préférant les baux emphytéotiques – contrats de très long terme, généralement 99 ans – aux prêts à court terme. Les PICs s’endettent auprès de banques chinoises puis, quand ils ne peuvent plus rembourser, sont contraints de céder tel champ de minerais, tel champ agricole ou tel port, de céder une certaine quantité supplémentaire de poissons etc. « Le message, c’est : vous ne pouvez pas rembourser, on va vous prendre tout ce qu’il vous reste qui pourrait nous intéresser. Si vous n’êtes pas contents, c’est pareil. », glisse Bastien Vandendyck.

Cette diplomatie ne concerne pas, bien évidemment, uniquement les PICs. En 2017, 83 pays étaient en état de fort endettement, 23 pays en état d’endettement sévère et 8 en état d’endettement critique vis-à-vis de la Chine. Pékin possède par exemple 62% de la dette des Tonga. Cette nouvelle posture de la Chine s’inscrit à l’évidence dans une logique géoéconomique telle que la décrivent Robert Blackwill et Jennifer Harris dans leur livre « War by other means », paru en 2016.

Sur le plan militaire, la Chine est bien plus prudente. Des rumeurs de velléités d’implantation militaire au Vanuatu sont évoquées, mais cela paraît peu vraisemblable, étant donné que la zone reste quadrillée par les forces américaine, française, australienne et néo-zélandaise notamment. « Quand ces rumeurs sont parues dans la presse, le gouvernement du Vanuatu et le gouvernement chinois ont démenti, note une source du ministère des armées. Néanmoins, ils peuvent très bien camoufler leur implantation militaire par une implantation commerciale et avoir la possibilité d’accueillir des bâtiments militaires comme ils le font au Sri Lanka ou aux Maldives. » Cette même source confie que la Chine attend probablement de monter en puissance pour ensuite « se pencher sur les petits Etats micronésiens, qui représentent un intérêt stratégique pour l’observation spatiale et l’observation des tirs de missile balistique. »

Source : Ministère des Armées

Les autorités chinoises savent par ailleurs que la Nouvelle-Calédonie reste la chasse gardée de Paris. Les forces de souveraineté en Nouvelle-Calédonie (FANC) et en Polynésie française (FAPF) ont à leur disposition deux frégates de surveillance dotées chacune d’un hélicoptère, trois patrouilleurs, deux bâtiments multi-missions, cinq avions de surveillance maritime, quatre avions de transport tactique et cinq hélicoptères. Le porte-avions Charles de Gaulle – actuellement déployé dans l’Océan indien dans le cadre de l’opération Chammal – peut aussi être déployé très rapidement en cas d’offensive chinoise et sera épaulé par la 7e flotte américaine. La Chine ne peut, de fait, mettre un pied dans cette fourmilière.

« Nous n’avons pas peur de la Chine. C’est la France, pas elle, qui nous a colonisés. », déclarait récemment Roch Wamytan, leader indépendantiste et président du Congrès de Nouvelle-Calédonie.Cette phrase illustre parfaitement l’une des raisons pour lesquelles les PICs sont relativement peu soucieux des réelles motivations chinoises. En faisant valoir une relation Sud-Sud et en étant membre du « Comité des 24 », lequel considère la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie comme des « pays à décoloniser » – l’ONU partage d’ailleurs cet avis – la Chine se pose en allié fiable de ces pays. Pékin représente aux yeux des PICs un allié indéfectible, soucieux de leur développement économique car adoptant systématiquement une approche « gagnant-gagnant ».

Roch Wamytan assiste à une session extraordinaire du Congrès de Nouvelle-Calédonie pour un débat sur le prêt contracté aux Français Agence de développement (AFD) pour le financement des mesures dans le cadre de l’épidémie de Covid-19, à Nouméa, sur le territoire français d’outre-mer de la Nouvelle-Calédonie, le 15 septembre 2020. Theo Rouby / AFP)

L’aide économique chinoise s’accompagne par ailleurs toujours d’une forte implantation dans les organisations régionales. Ainsi la construction du siège du Groupe mélanésien Fer de Lance (GMFL) a-t-elle été financée par les Chinois. Pékin met également l’emphase sur l’aide au développement : entre 2006 et 2014, la Chine a investi 1,8 milliard de dollars d’Aide Publique au Développement (APD) en faveur des PICs. Elle est aujourd’hui le 3e pourvoyeur d’APD de la région après Canberra et Washington.

« Counter-containment »

« En proie au containment étatsunien proche de ses frontières, la Chine voit le développement de son influence dans le Pacifique océanien comme une mesure de counter-countainment. », écrit Bastien Vandendyck dans une note pour l’IRIS. La Chine a su sauter le « containmement » – celui-ci n’a bien-sûr rien de comparable avec la doctrine Truman – américain en concentrant ses investissements dans les PICs mélanésiens. La Nouvelle-Calédonie est en ce sens la dernière place du puzzle. « C’est la dernière île qui permettrait de fermer cet arc de counter-countainmement. », explique Bastien Vandendyck. C’est le dernier territoire, parmi ses voisins – la Papouasie, les Salomon, le Vanuatu et les Fidji entre autres – à n’être pas à la botte de l’oncle chinois. Mais l’étroit couloir se referme à mesure que le vote en faveur de l’indépendance progresse. Le prochain vote, prévu en 2022, sera décisif. Il est toutefois intéressant de noter que, pour la première fois depuis la signature de l’accord de Nouméa du 5 mai 1998, les indépendantistes contrôlent l’exécutif. Ils n’arrivent néanmoins pas à désigner un président, rongés par leurs dissensions internes.

« La France est une grande puissance de l’Indo-Pacifique […]. Dans cette région du globe, la Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas […], déclarait lucidement Emmanuel Macron à Nouméa, le 5 mai 2018. Je crois à l’axe Indo-Pacifique, je crois à cette stratégie nouvelle que nous devons porter et qui doit se trouver au cœur de notre ambition collective […]. Et c’est d’abord une ambition géopolitique […]. Il y a un axe Paris-New Delhi-Canberra, mais cet axe-là se prolonge de Papeete à Nouméa et à travers tous nos territoires ». En dépit de cette nouvelle stratégie, la France a une influence très limitée sur le processus d’autodétermination, imaginé par Michel Rocard : en vertu des accords de Matignon de 1988, sur les trois référendums, il suffit que les néo-calédoniens votent majoritairement une fois non pour que le processus d’indépendance soit enclenché.

Le président français Emmanuel Macron prononce son discours au Théâtre de l’Ile à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, le 5 mai 2018, à l’issue de sa visite de trois jours sur le territoire français d’outre-mer. Ludovic MARIN / AFP

Le chef de l’Etat a toutefois les moyens de freiner l’ascension inexorable de la Chine en s’alliant avec les principales puissances de la région. Le choix d’opter pour l’intégration dans l’axe Indo-Pacifique, théorisé au début du XXe siècle par Karl Hausofer, paraît en ce sens cohérent. Paris se met à dos Pékin mais s’associe avec ses puissants alliés du QUAD (Quadrilateral security dialogue) que sont les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie. D’autant que, puisque les relations de chacun de ces pays avec la Chine se sont fortement détériorées, ils ont intérêt à s’y investir – et c’est ce qu’ils font de plus en plus. Les démocrates japonais, qui avaient mis en œuvre leur diplomatie de la main tendue en 2009, se sont pris selon leurs propres dires une « gifle » diplomatique en septembre 2010, lorsque Pékin a réagi très durement à l’arraisonnement par les garde-côtes nippons d’un chalutier chinois qui s’était aventuré dans leurs eaux territoriales au large des îles Senkaku.

 La Chine avait alors multiplié les mesures de rétorsion politiques et économiques, offusquant sérieusement le démocrate Yukio Hatoyama. Son projet « de communauté de l’Asie de l’Est » tombait soudain à l’eau. L’arrivée du nationaliste Shinzo Abe au pouvoir a contribué à accentuer la détérioration des relations sino-nippones. « La position japonaise mêle toujours un engagement conditionné, une politique de dissuasion extrêmement ferme et une politique de contrepoids à la Chine. », souligne Céline Pajon, responsable des activités Japon à l’IFRI.

« Pour nous, la France c’est en Europe »

« Pour nous, la France c’est en Europe », déclarait l’amiral Ji, Directeur-adjoint des affaires étrangères au ministère de la défense de la RPC en 2013 au Dialogue de Shangri-La à Singapour, illustrant le scepticisme chinois face aux prétentions de la France en Asie-Pacifique. Les investisseurs chinois font pour l’heure preuve de parcimonie mais manifestent de plus en plus clairement leur intérêt pour « le Caillou. » Aucun projet minier de grande ampleur – comme le Ramu Nickel Project – n’a pour l’instant été annoncé. Mais cet état de fait pourrait rapidement changer en cas « d’indépendance dure ». « Il n’y a pas encore véritablement d’éléments tangibles sur l’influence de la Chine en Nouvelle-Calédonie mais il est évident que celle-ci est amenée à se développer dans la prochaine décennie. », estime un chercheur, qui requiert l’anonymat.  

« La Nouvelle-Calédonie est le territoire le plus riche de la région en ressources naturelles dont a besoin la Chine : nickel et pêche », écrit, dans une note pour l’Institut Montaigne, François Godement, directeur du programme Chine de l’European Council on Foreign Relations, un influent think tank européen. « Il y a une image fausse que la Nouvelle-Calédonie se plaît à véhiculer : c’est le nickel qui fait la Calédonie. Or, le nickel c’est 10% du PIB,tempère Olivier Sudrie, spécialiste des économies ultramarines. Si les trois usines fonctionnaient correctement, on pourrait peut-être monter à 15% mais pas plus. » Si le développement du « Caillou » s’est bâti sur le nickel, dont il possède environ un quart des réserves mondiales, l’économie s’est ensuite tertiarisée. Si bien que la structure de l’économie calédonienne est désormais essentiellement basée sur les services.

« L’indépendance, c’est gérer les interdépendances », déclarait il y a trente ans Jean-Marie Tjibaou, figure du nationalisme kanak. Ces trente ans devaient justement offrir tout le temps au camp indépendantiste de construire un programme économique cohérent en cas d’accession à l’indépendance. Il n’en fut pourtant rien. « Le projet indépendantiste est, sur certains aspects, lacunaire. Malgré 30 ans de réflexion, le projet économique indépendantiste reste effarant de vacuité. », relève Bastien Vandendyck. De fait, le débat politique néo-calédonien est davantage empreint de passion que de raison. Et le risque est que les indépendantistes, quoique conscients du danger que représente une trop forte dépendance envers la Chine, ne calculent un « coût d’opportunité. » En somme estimeraient-ils que les bénéfices d’un tel partenariat seraient supérieurs aux risques.

« L’indépendance, c’est gérer les interdépendances »

Jean-Marie Tjibaou

Après tout, Roch Wamytan n’a-t-il pas déclaré récemment dans un entretien au Monde que la Nouvelle-Calédonie ne « pouvait pas faire aujourd’hui comme si la Chine n’existait pas » ? La question est complexe, et les néo-calédoniens méritent que leurs représentants indépendantistes étudient avec attention le cas de leurs voisins. L’activisme diplomatique et économique chinois a toutefois attiré l’attention de l’Australie et des Etats-Unis. « Les Australiens ont été dépassés dans certains secteurs par les Chinois mais, depuis 2018-2019, réinvestissent dans la région. », remarque Tanguy Struye de Swielande. Le Japon et l’Inde manifestent également un regain d’intérêt pour la région et Biden, considérant la Chine comme « le plus grand défi du XXIe siècle », s’assurera de contenir l’ascension fulgurante du « rival systémique » chinois dans la région.

Plusieurs déclarations concordantes de dirigeants chinois laissent par ailleurs explicitement entendre qu’il est temps de freiner quelque peu la « going-out policy. » Les chercheurs s’accordent à dire que le flux d’IDE chinois dans la région devrait progressivement diminuer. Cette vingtaine d’années auront toutefois permis à la Chine de se placer en « poumon financier » des PICs. Quand bien même la Chine réduisait ses investissements dans le Pacifique océanien, elle resterait à n’en pas douter un acteur incontournable de la région.