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Les grèves générales et manifestations se succèdent en Pologne depuis que le Tribunal constitutionnel a rendu sa décision sur l’accès à l’avortement. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) pour malformation grave du fœtus est désormais jugée illégale. Alors que la Pologne était déjà considérée comme un des pays les plus restrictifs de l’Union Européenne, le territoire se rapproche désormais de la prohibition totale, à l’instar de Malte.

Le mot d’ordre ? « Tous à Varsovie ». La mobilisation de vendredi dernier a rassemblé plus de 100 000 personnes dans la capitale, selon la mairie. Les manifestations ont été également suivies dans de nombreuses autres villes. « J’aimerais avorter mon gouvernement », peut-on lire sur certaines pancartes. Les femmes dénoncent un Tribunal constitutionnel illégitime, une justice dépendante du pouvoir, et qui valide de fait le droit à l’IVG soit régi par l’église. L’État de droit est mis à mal.

Cette nouvelle restriction advient alors que « les lois anti-avortement en Pologne font presque l’unanimité contre elles : 92 % des Polonais se déclarent ainsi contre la décision de la Cour constitutionnelle » selon France 24. La récente décision de la Cour est une embûche à la démocratie Polonaise.

Étroitement contrôlé par le pouvoir national conservateur du PiS (Parti droit et justice), le Tribunal constitutionnel a proscrit l’IVG « en cas de malformation grave du fœtus ». Alors que l’IVG était gratuite et autorisée entre 1956 et 1993 lors de la période communiste, la Pologne a opté ensuite pour l’une des lois les plus restrictives d’Europe. Depuis jeudi dernier, le recours à l’avortement est autorisé aux seuls cas de mise en danger de mort pour la femme enceinte et de grossesses résultant d’un viol ou d’un inceste. Selon les données officielles, « 98 % des 1 100 avortements légaux recensés en Pologne concernaient précisément la malformation du fœtus, en 2019 ». Cette dé-légalisation de l’avortement est une obsession idéologique des ultraconservateurs du PiS, majoritaires au Parlement depuis 2015.

En Pologne, environ 1800 avortements légaux sont pratiqués chaque année, pendant que 200 000 femmes Polonaises avortent clandestinement ou à l’étranger, selon des ONG. En Slovaquie, un avortement coûte environ 460 euros et il est facile pour les Polonaises de s’y rendre. Cependant, l’obstacle financier est conséquent pour les Polonaises qui ont un revenu avoisinant le SMIC. Celui-ci s’élève à 2.600 zlotys par mois, soit 580 euros. Les femmes qui vivent précairement, ne peuvent se le permettre. Les choix qui leur restent, porter l’enfant ou avoir recours à un avortement clandestin exercé par des personnes non qualifiées, les mettent largement en péril social et sanitaire. Les conditions actuelles de la crise sanitaire, incluant la potentielle fermeture des frontières, constituent un énième obstacle pour ces femmes, désireuses de pratiquer une IVG à l’étranger.

L’État de droit mis à mal…

Il y a dans ce mouvement une dimension tant culturelle que politique. La nouvelle génération, née après la chute du communisme en 1989, est beaucoup plus sécularisée que celle de leurs parents ou grands-parents. Le tourisme de masse leur a ouvert les portes sur de nouvelles cultures, européennes, britanniques ou américaines qui les animent aujourd’hui davantage que la culture polonaise. En 2015, 2016 et en avril dernier, le PiS avait déjà tenté de promulguer une loi en soutenant des initiatives au Parlement. Mais face à l’ampleur des protestations, les autorités s’étaient finalement repliées. Cette fois-ci, pour se prémunir des retombées de cette décision politique impopulaire, ils ont fait appel aux juges, escamotant la procédure législative. Or, le Tribunal constitutionnel avait été réformé en 2015 par l’arrivée du PiS au gouvernement, plaçant 8 juges conservateurs sur les 10 présents. Cette mise sous tutelle lui vaut par ailleurs une procédure d’infraction avec l’Union Européenne. Tous les moyens sont bons pour satisfaire les très influents évêques de l’Église catholique en échange de leur soutien électoral…

Dans ce pays fortement ancré dans la tradition catholique, l’opposition libérale et les organisations de défense des droits des femmes ne mâchent pas leurs mots, et répondent fermement au gouvernement en faveur du retrait de cette loi. Le principal parti d’opposition centriste, la Plate-forme civique (PO), a rejeté la responsabilité de cet « enfer pour les femmes » sur le chef du PiS Jaroslaw Kaczynski en personne et sur l’Église catholique de Pologne. Barbara Nowacka, une des dirigeantes de la PO, a dénoncé les évêques : « C’est de votre faute. Vous avez du sang sur les mains ». Le gouvernement a validé cette loi anti-avortement dans le but de s’assurer le soutien électoral des partisans nationalistes ultra-catholiques du parti.

« Une attaque destinée à détruire la Pologne »

La crainte de vivre dans un État pré-insurrectionnel se répand pendant que l’État autoritaire policier et confessionnel fait appel à ses partisans pour défendre les églises taguées « L’enfer des femmes », « C’est la guerre ». Les pro-IVG se radicalise également. Bravant la pandémie et les restrictions en vigueur, les manifestant(e)s affluent dans le quartier où réside le chef du parti ultra-catholique nationaliste au pouvoir (PiS), Jaroslaw Kaczynski. L’emblématique église de Sainte-Croix, en plein centre-ville de Varsovie a également été envahie par les Polonaises. « Nous avons honte de notre gouvernement, nous voulons sa démission », témoigne une étudiante en droit à Varsovie. Les fondamentalistes catholiques étaient également en nombre devant le Tribunal où elles déployaient d’immenses banderoles montrant des fœtus mort-nés. Les protestations prennent une tournure de plus en plus violente. Les autorités jouent la carte de la crise sanitaire et menacent de poursuivre les organisateurs des différents mouvements protestants pour des raisons de santé publique. Dans un discours martial tenu la semaine dernière, Jaroslaw Kaczynski décrivait les manifestations comme « une attaque destinée à détruire la Pologne », les manifestants font preuve de « nihilisme » en allant à l‘encontre de l’église.

Le Tribunal constitutionnel, contrôlé abusivement par le parti PiS, est utilisé par ce dernier pour dicter l’agenda politique. On ne peut pas s’empêcher de penser à la manière dont Donald Trump a nommé Amy Coney Barrett à la Cour Suprême des États-Unis avant les élections, garantissant une majorité conservatrice durable. L’attitude du pouvoir a révulsé les Polonais, qui sont descendus dans les rues pour dénoncer les méthodes anti-démocratiques du gouvernement. Les Polonaises parviendront-elles à obtenir le rétablissement du droit à l’IVG en cas de malformation grave du fœtus ? Derrière l’enjeu de la défense du droit à l’IVG apparaît celui de la préservation de l’Etat de droit.