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Lundi 1er février, le général Min Aung Hlaing et son armée prenaient de force Naypyidaw et toute le Myanmar (nom officiel de la Birmanie) avec. Ce coup d’Etat survenait après une très nette victoire de la LND, la Ligue nationale pour la démocratie, et de sa chef Aung San Suu Kyi, en novembre dernier. Cela fait donc une semaine que le putsch a été mené. Le général s’est enfin exprimé à la nation grondante depuis quelques jours.

Le général Min Aung Hlaing, chef du Tatmadaw, la puissante armée birmane, s’est exprimé lundi 8 février sur la chaîne Myawaddy TV afin de tenter de prouver qu’il était nécessaire de faire ce coup d’Etat. Il a par ailleurs précisé que son gouvernement enquêtait « sur les autorités responsables en ce qui concerne ces fraudes électorales ». Car même si des observateurs internationaux n’ont pas constatés de problèmes majeurs durant ces élections, Min Aung Hlaing juge l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, celle qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1991, nécessaire. Le général putschiste conteste les résultats des élections de novembre 2020, qui ont été remportées par la LND. Ils ont donc mis fin le 1er février à une transition démocratique qui était déjà fragile, en imposant l’état d’urgence pour un an et en arrêtant l’emblématique dirigeante Aung San Suu Kyi, et en investissant ses locaux à Rangoun le mardi 9 février vers 21h30. La loi martiale a aussi été imposée dans plusieurs quartiers de Rangoun, la capitale économique, et de Mandalay, la deuxième ville birmane. En plus de cela, les manifestations de plus de cinq personnes ont été interdites et un couvre-feu a été instauré de 20 heures à 4 heures (heures locales). Bien évidemment, ce coup d’Etat a eu d’immenses répercutions. 

Tout d’abord, la population a immédiatement réagit à cet événement. Depuis le week-end qui a suivi le coup d’Etat, des manifestations ont eu lieu partout dans le pays, et notamment dans les plus grandes villes du pays. Au total, des centaines de milliers de personnes sont sortis dans les rues birmanes, portant des foulards et bracelets rouges aux couleurs de la LND, afin de contester le pouvoir mis en place. « Libérez nos dirigeants », « respectez nos votes », rejetez le coup d’Etat », pouvait-on lire sur des banderoles durant les manifestations. « Avant, nous vivions dans la crainte, mais nous avons un gouvernement démocratique pendant cinq ans. Nous n’avons plus peur. On ne se laissera pas faire », a lancé un des manifestants. 

Dans cette photo d’archive prise le 19 juillet 2018, le général en chef du Myanmar Min Aung Hlaing, commandant en chef des forces armées du Myanmar, salue pour rendre hommage au héros de l’indépendance du Myanmar, le général Aung San et huit autres assassinés en 1947, lors d’une cérémonie marquant le 71e anniversaire de la Journée des martyrs à Yangon. Ye Aung THU / AFP

Mais l’armée ne s’est pas laissée faire et a riposté. Des lances à eau puis des balles en caoutchouc ont été tirées sur les manifestants. A ce jour, le nombre de blessés reste impossible à déterminer. Un médecin a affirmé que les militaires auraient même tiré à balles réelles, étant donné l’ampleur des dégâts d’un des manifestants emmené à l’hôpital dans un état critique. A plus grande ampleur, l’ONG de surveillance d’Internet NetBlocks a remarqué que des « coupures d’internet » dans l’ensemble du pays. L’accès à Twitter et Instagram avait été restreint vendredi 5 au soir pour tenter de faire taire la contestation, surtout sur les réseaux où les hashtags #WeNeedDemocracy, #HeartheVoiceof Myanmar, ou encore #Freedomfromfear ont été utilisés des millions de fois. Le groupe norvégien Telenor, l’un des principaux opérateurs de télécommunications du pays, a confirmé que les autorités avaient ordonné le blocage de ces plateformes jusqu’à nouvel ordre. L’armée avait ordonné deux jours plus tôt d’empêcher l’accès à Facebook, principal outil de communication pour des millions de birmans. Ces réseaux servent à « provoquer des malentendus chez le public », a justifié le ministère des Transports et des Communications. 

Un enjeu international 

Le Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (ONU) annonce une réunion d’urgence prévue pour vendredi, et qui vise à examiner la situation en Birmanie ( à la demande du Royaume-Uni et de l’Union Européenne). « Nous devons répondre d’urgence à l’épreuve que traverse le peuple birman et à la situation des droits de l’homme dans le pays, laquelle se détériore rapidement », a estimé Julian Braithwaite, l’ambassadeur du Royaume-Uni auprès des Nations Unis à Genève. Quelques jours plus tôt, l’ONU avait appelé à la libération des détenus, mais n’avait pas condamné formellement le coup d’Etat dans sa déclaration commune, étant donné que Pékin et Moscou s’opposaient à cette formulation. Mais un aspect va très bientôt changer et faire passer la balance du côté de l’ONU. Cet aspect est simple : En juin 2018, les Etats-Unis quittaient l’ONU, Donald Trump l’accusant de protéger « les auteurs de violations des droits de l’homme » et de constituer « un cloaque de partis pris politiques ». Mais M.Trump, n’est plus, et son successeur Joe Biden est en train de reconstruire sa vision des Etats-Unis. Il a donc décidé d’effectuer son retour au sein du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unis (CDH). Cet apport est de taille et une concrétisation immédiate a eu lieu, puisque l’ONU et les Etats-Unis ont condamné l’usage « disproportionné » et « inacceptable » de la force. « De nombreux protestataires ont été blessés, dont certains gravement », d’après des rapports reçus de plusieurs villes du pays, a déclaré dans un communiqué Ola Almgren, coordonateur résident des Nations Unies en Birmanie. Le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price a lui aussi condamné l’usage de la force contre les personnes manifestants depuis le coup d’Etat. « Nous condamnons fermement la violence contre les manifestants. Toutes les personnes en Birmanie ont le droit de se rassembler pacifiquement ». De son côté, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a évoqué l’adoption de nouvelles sanctions contre l’armée birmane : « nous sommes en train de revoir toutes nos options ». Maintenant que les Etats-Unis ont témoigné pleinement leur soutien à l’Union Européenne, ils sont de taille à rivaliser avec la Russie et la Chine notamment, pour qui la Birmanie est un territoire stratégique important. En plus de se trouver au dessus de nombreuses matières premières en abondance (pierres semi-précieuses, cuivre, or, pétrole, gaz), la population birmane est composée à 27% de personnes gages de moins de 14 ans, ce qui signifie une future main-d’œuvre considérable. De nombreux investisseurs internationaux se trouvent déjà là-bas, mais les nombreuses histoires politiques du pays les amènent à quitter le pays, ce qui permet aux milliardaires chinois de venir en plus grand nombre sur le territoire birman. Maintenant que les Etats-Unis ont rejoint la cause de l’Union Européenne, le putsch de l’armée birmane peut être condamné avec sûreté. 

Un manifestant masqué brandit une pancarte lors d’une manifestation contre le coup d’État militaire à Naypyidaw le 13 février 2021. STR / AFP Ye Aung THU / AFP

De manière plus neutre, le pape Francois a exprimé dimanche 7 février sa « solidarité avec le peuple birman ». « En ce moment, si sensible, je veux de nouveau assurer au peuple birman ma proximité spirituelle, ma prière et ma solidarité », a-t-il déclaré à l’issue de la prière de l’Angélus au Vatican.

Aung San Suu Kyi a été arrêtée lundi 1er février et la police birmane a inculpée la dirigeante élue pour infraction à la législation en vigueur sur les importations. Elle se trouve donc en détention, et ce jusqu’au 15 février, selon un document officiel. Le document, issu d’un poste de police de la capitale Napyidaw, rapporte que les officiers militaires chargés d’inspecter la résidence d’Aung San Suu Kyi ont tourné des radios portatives importées illégalement et utilisées sans autorisation. La population milite pour que leur dirigeante puisse sortir de détention. Mais cette dirigeante, installée de facto depuis 2016, ne plait pas à tout le monde. Mais cette même année, un événement majeur montra au monde que l’attachement d’Aung San Suu Kyi au bouddhisme désignait une hostilité à l’islam. En effet, au mois d’octobre 2016, la population des Rohingyas était persécutée, et le terme de « génocide » était proclamé. Jeudi 14 décembre, Médecins sans frontières a publié un rapport estimant que « au moins 6700 Rohingyas ont été tués en août et septembre dans l’Etat de Rakhine, dont 730 enfants ». Mais le chiffre s’est avéré être beaucoup plus important. Au 2 décembre, l’ONU dénombrait 626 000 réfugiés Rohingyas déplacés au Bangladesh depuis octobre 2016, et surtout depuis les violences du 25 août. Ce « génocide » n’est que le reflet de ce qui se passe en Birmanie depuis toujours. Les minorités ethniques sont opprimées et ont toujours été en désaccord avec le peuple bouddhiste. Durant le génocide des Rohingyas, Aung San Suu Kyi, alors à la tête du gouvernement birman, avait surprit bon nombre de ses admirateurs par son silence. Plus que cela, elle s’était même compromise davantage, en refusant d’admettre l’ensemble des faits. Bien que les militaires étaient encore et toujours les véritables maitres du pays, la défenderesse de la démocratie aurait tout de même pu s’opposer à cette barbarie commise par l’armée. 

La guerre entre le peuple et l’armée dure depuis toujours au Myanmar, et les conséquences internationales de ce conflit rendent la situation extrêmement instable. Désormais, il faut attendre si une élection aura réellement lieu comme promis, si elle sera respectée, et si cela permettra à la Birmanie de reprendre son long et périlleux chemin vers la démocratie. La Tatmadaw existe depuis l’indépendance birmane, et continuera de diriger, officiellement ou officieusement, le pays. Elle occupera toujours une place capitale dans l’histoire de ce pays.