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Le plan de relance européen abonde la budget communautaire 2021-2027 de 1 074 milliards d’euros.

« Nous utiliserons tous les outils à notre disposition pour nous assurer que l’économie européenne résiste à cette tempête. », déclarait la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 10 mars dernier. L’ex-ministre allemande a tenu sa parole, mais ne pouvait pas imaginer que la tempête allait gagner, du 17 au 21 juillet, le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne, sise à Bruxelles. Des quatre jours et quatre nuits du sommet européen qui s’y tint, ponctué d’échanges houleux, de déclarations incendiaires et d’éternelles tractations, l’Histoire ne retiendra que l’adoption du plan de relance européen, baptisé « Next Generation EU ». Les fins observateurs auront toutefois noté qu’au-delà des montants débloqués – 750 milliards d’euros – ce sommet aura surtout marquer à n’en pas douter un moment historique dans la construction de l’édifice européen.

En acceptant – non sans longuement barguigner pour certains, certes – de contracter une dette commune, les 27 dirigeants européens ont fait un grand pas vers le fédéralisme et, comme le confiait au « Monde » un diplomate français, « l’histoire montre que, quand un pas politique est franchi, on ne revient pas en arrière ». Le chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, voulait que cette brique fédérale soit ajoutée à l’édifice européen. Il l’a pour ainsi dire presque posée lui-même. Le climat anxiogène des débuts de la crise a vraisemblablement donné un écho accru à son prêche. Le locataire de l’Elysée sait très tôt qu’il peut compter sur l’aval de la Commission européenne. « Aujourd’hui, et c’est nouveau et n’a jamais été fait auparavant, nous déclenchons la clause dérogatoire générale », déclarait ainsi, le 20 mars, Ursula von der Leyen. Les règles du Pacte de stabilité et de croissance (PSC), que l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, le Danemark et la Suède respectent religieusement, sont dès lors suspendues. Les Etats membres ne sont plus contraints de maintenir leur déficit et leur dette publique sous les seuils respectifs de 3% et de 60% du PIB.

Une étape est franchie. Le 25 mars, Paris cosigne avec huit capitales européennes une lettre adressée à la création d’un « instrument commun de dette ». Bientôt le terme de « coronabonds », lequel fait évidemment penser à celui d’eurobonds, est employé à hue et à dia. La bataille des mots puis des idées qui s’ensuit évoque le douloureux souvenir de la crise de la dette de la zone euro. Les braises fumantes des désaccords, enfouies quelques lieues sous terres, regagnent la surface. Au Parlement européen, le mois d’avril sera marqué par ces joutes verbales entre les stricts défenseurs de l’orthodoxie budgétaire et les élus qui avancent qu’il est vital, pour sauver le marché interne, de s’en délester. Les premiers seront qualifiés de « frugaux » quand les seconds se verront traités de « laxistes ».

La victoire du pragmatisme

Les chefs d’Etat des 27 Etats membres allaient inévitablement devoir prendre part aux brûlants débats. La chancelière allemande, Angela Merkel, est tiraillée entre son attachement viscéral à l’orthodoxie budgétaire et les voix contraires qui émergent sporadiquement au sein de la coalition qu’elle dirige – pourtant traditionnellement intransigeante sur cette question. L’assouplissement de sa position sur cette question longtemps restée tabou au sein du spectre politique allemand tient à une série de facteurs. Les longues discussions avec la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, favorable au principe d’endettement commun, avec son homologue mais aussi ami Emmanuel Macron – qui avait pourtant pour ambition de faire passer la France sous la barre des 2% de déficit d’ici la fin de son mandat, en 2022 – ou encore avec les cadres de son parti, la CDU, ont assurément pesé dans la balance. La chancelière allemande s’est aussi rendu compte que, pour conserver son statut, sa puissance industrielle et son rôle de locomotive au sein de l’UE, l’Allemagne devait agréer à ce principe inédit. Le pragmatisme l’a emporté sur cet attachement, presque irrationnel tant il peut parfois revêtir une dimension émotionnelle, à l’orthodoxie budgétaire. En somme, Angela Merkel savait pertinemment que si les autres pays membres de l’UE sombraient, l’Allemagne allait être inéluctablement entraînée dans le naufrage.

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Ainsi, le 18 mai, Angela Merkel et Emmanuel Macron présentent leur projet d’un emprunt de 750 milliards réalisé par la Commission européenne sur les marchés. Le plan est alors composé de 500 milliards d’euros de subventions et de 250 milliards d’euros de prêts. Le texte sera présenté en termes presque identiques le 28 mai par Ursula von der Leyen. Les 27 dirigeants conviennent de libérer leur agenda pour le 17 juillet. Dès l’annonce du plan, les quatre autres « frugaux » sont néanmoins strictement opposés à la philosophie globale du plan. Les six semaines d’intenses consultations entre le président du Conseil européen Charles Michel et l’inflexible premier ministre néerlandais Mark Rutte témoignent de l’ampleur du fossé qui sépare les visions des deux hommes. Emmanuel Macron et Angela Merkel s’attelleront également à la tâche. En vain. Les gages offerts au « vicaire surcaféiné », surnom cocasse que l’hebdomadaire « The Economist » donnera au premier ministre néerlandais, n’y feront rien.

« Deal »

Les 27 se retrouvent vendredi 17 juillet à la Commission européenne pour discuter du plan présenté le 18 mai par Emmanuel Macron et repris en termes identiques par la Commission dix jours après. Dès l’entame du sommet européen, vendredi 17 juillet européen, le ton est donné. Emmanuel Macron se dit « confiant mais prudent » tandis que son homologue néerlandais estime à 50% les chances de parvenir à un accord. Le pessimisme de ce dernier est partagé. Les journées sont longues. Les nuits aussi. Charles Michel dort peu. Toute son énergie est dévouée à convaincre Mark Rutte.

Le lendemain, l’ancien premier ministre belge offre une concession aux « frugaux » : le montant des subventions est baissé à 450 milliards d’euros. Le peu d’enthousiasme et le comportement de la première ministre danoise, Mette Frederiksen, agacent Emmanuel Macron. Le président français aurait même menacé de prendre son avion et de rentrer en France, ajoutant qu’il était « prêt à s’en aller plutôt que d’avoir un mauvais accord. »

Les algarades s’enchaînent, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, affirmant même « détester » son homologue néerlandais, qui voulait conditionner les aides octroyées au respect de l’Etat de droit. Le sujet reviendra inévitablement sur la table à la mi-novembre lorsque la Hongrie posera son veto pour protester contre le maintien de cette conditionnalité. Le montant des subventions sera finalement fixé à 390 milliards d’euros (avant d’être abaissé par la suite à 312,5 milliards d’euros, voir infographie). Mardi matin, après que les derniers marchandages aient été conclus, à 5h32, Charles Michel officialise l’accord par un tweet lapidaire : « Deal. » « C’est le moment le plus important de la vie de notre Europe depuis la création de l’euro. Je veux que nos citoyens en mesurent l’importance. », s’exclame fièrement Emmanuel Macron. Le président français, dont l’action à l’échelle nationale restera vraisemblablement entravée tout le long de son mandat, pourra fièrement brandir ce trophée en 2022. Les eurosceptiques n’en auront cependant cure. Maintenant qu’il a changé, avec ses homologues, le cours de l’histoire européenne, il lui faut tâcher d’étoffer son bilan.