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Les combats opposant les séparatistes arméniens aux forces azerbaïdjanaises dans la région du Haut-Karabakh douchent les espoirs du Groupe de Minsk de parvenir à une solution pacifique.

Le brasier du Haut-Karabakh risque plus que jamais de s’embraser. Au moins 84 personnes seraient mortes au cours de combats depuis samedi 26 septembre dans cette République autoproclamée, située entre la Turquie et la Russie et peuplée majoritairement d’Arméniens. L’Azerbaïdjan et l’Arménie se rejettent la responsabilité des heurts, l’armée de l’un affirmant réagir respectivement aux agissements de l’autre. Le ton martial employé par les deux dirigeants est révélateur du niveau de tensions entre Bakou et Erevan. « L’armée azerbaïdjanaise combat aujourd’hui sur son territoire, défend son intégrité territoriale, porte des coups dévastateurs à l’ennemi. Notre cause et juste et nous allons vaincre », a déclaré le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev. Son homologue arménien, Nikol Pachinian, a décrété « la mobilisation générale », instauré la « loi martiale » et souhaité « longue vie à la glorieuse armée arménienne. »

Le rapport de force semble peser pour l’instant en faveur des forces azéris. Le président de la République autoproclamée du Haut-Karabakh, Araïk Haroutiounian, a reconnu que des positions ont été perdues. L’armée azerbaïdjanaise aurait notamment repris le contrôle du mont Mourovdag, site stratégique pour les communications entre l’Arménie et les autorités séparatistes du Haut-Karabakh. Cette région montagneuse est le théâtre d’un conflit perpétuel entre les forces azéris et les Arméniens. Les premières escarmouches remontent au 19e siècle mais l’on peut citer trois guerres au 20e siècle qui ont opposé les montagnards arméniens aux « Tatars » des vallées, désormais appelés Azéris. Elles eurent lieu en 1905, en 1918 et de 1988 à 1994. La troisième guerre fut la plus meurtrière et bouscula les équilibres géopolitiques de cette région instable qu’est le Caucase du Sud.

La guerre de 1988-1994

Alors que l’URSS se désintégrait et que les velléités indépendantistes des anciennes républiques soviétiques se multipliaient, Moscou décida d’attribuer ce territoire à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. En février 1988, un million de personnes défilèrent dans les rues de la capitale arménienne, Erevan, revendiquant le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie. Afin de combattre ce mouvement indépendantiste, Bakou, avec l’aide d’Ankara, organisa un blocus ainsi que des actions armées. L’Iran permis à l’Arménie de briser le blocus azéro-turc pour importer notamment du gaz et du pétrole, et le rapport de force bascula en faveur de l’Arménie. Les autorités de Bakou acceptèrent l’arrêt des combats pour éviter une déroute et un cessez-le-feu fut signé le 16 mai 1994 à Moscou. L’Arménie arracha le contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-Karabakh et de vastes territoires adjacents, récupérant ainsi environ 13% du territoire de l’ancienne république soviétique d’Azerbaïdjan. La paix reste néanmoins pour le moins précaire. Depuis 1994, soldats et tireurs d’élites s’épient jour et nuit, parfois à moins de cent mètres les uns des autres.

Les zones de combat ressemblent à s’y méprendre aux tranchées de la première guerre mondiale. Pierre Descamps s’est rendu sur l’un de ces fronts pour Le Monde Diplomatique. « Au fond de cette tranchée du secteur d’Askeran, côté arménien, tout rappelle une scène de première guerre mondiale : des modestes casemates, des sacs de sable, un petit poêle à bois pour l’hiver et quelques dérisoires boîtes de conserve rouillées destinées à signaler une intrusion nocturne », décrit-il. En somme, dans le Caucase du Sud, l’Etat de guerre n’a jamais cessé. Les tensions entre Bakou et Erevan ont même failli causer une guerre ouverte d’envergure en 2016, lors de la guerre dite « des quatre jours ». Celle-ci avait fait 110 morts et, depuis lors, la région s’est enfoncée dans une logique de guerre. Les tensions ont été récemment ravivées par deux évènements notables.

D’une part, le 9 mai dernier, la capitale du Haut-Karabakh, Stepanakert, accueillait une impressionnante parade pour fêter la prise de Chouchi, ancienne place forte de l’artillerie azerbaïdjanaise. En mai 1992, ce fait d’armes avait permis aux rebelles de prendre le contrôle du corridor stratégique de Latchine, et ainsi de relier le Karabakh à l’Arménie. Dans l’imaginaire de nombreux arméniens du monde entier, cette victoire contre les Azéris résonne encore comme une revanche sur l’histoire.

D’autre part, tout le district de Martakert est stratégique puisqu’il regorge d’or, de cuivre et de molybdène. Or, premier employeur du Haut-Karabakh, la société Base Metals s’est engagée à refaire la route qui traverse le district de Kelbadjar, qui permettrait d’acheminer le minerai aux usines arméniennes de Vardenis, à moins de 100 kilomètres. Les travaux ont commencé au printemps dernier. L’annonce de ces investissements a suscité la protestation de l’Azerbaïdjan, qui craint de voir le statut quo se prolonger indéfiniment.

L’hypothèse d’une guerre par procuration

L’Arménie, de son côté, au même titre que l’Iran, s’inquiète de l’étroitesse croissante des liens entre Israël et l’Azerbaïdjan, scellés en février dernier par la signature à bas bruit d’un accord de ventes d’armes de 1,2 Milliard d’euros. Bakou a obtenu du matériel, notamment des drones, en échange de son pétrole et de quelques autres avantages : des responsables américains soupçonnent les Israéliens d’avoir acheté un aérodrome au sud de Bakou pour leur projet de bombardement des installations nucléaires de l’Iran.

Ces évènements, qui attisent la fièvre nationaliste de Bakou et Erevan, conduisent les élites politiques des deux pays caucasiens à rejeter le statut quo, peu profitable à long terme pour les deux parties. Il est probable que l’Azerbaïdjan, qui a quintuplé ses dépenses militaires depuis 2004, pour atteindre 2,5 Milliards d’euros en 2011, contre 335 millions d’euros en Arménie, ait pris conscience que les tentatives de médiation du Groupe de Minsk, fondé en 1992 et coprésidé par la France, les Etats-Unis et la Russie, ne leur garantiraient jamais une restitution de la région sécessionniste. Les contours d’une véritable négociation, présentés fin 2007 sous le nom de « principes de Madrid », apparaissent encore flous et les conditions du Groupe de Minsk ne conviennent que partiellement aux belligérants. Celui-ci s’était, entre autres, fixé pour objectif une solution pacifique reposant sur la restitution de tous les territoires occupés et le droit au retour, en échange d’une autonomie locale pour les Arméniens, avec une garantie de sécurité incluant une opération de maintien de la paix et un corridor de liaison vers l’Arménie.

« Le problème est que deux principes du droit international entrent en collision d’un point de vue juridique : l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan d’une part et le droit du Haut-Karabakh à l’autodétermination d’autre part », résume Anna Hess Sargsyan dans son analyse pour le Center for Security Studies (CSS). S’il serait injuste de parler d’échec des négociations puisqu’elles avaient jusqu’alors permis d’éviter le déclenchement d’une guerre d’envergure, force est de constater que la digue est sur le point de céder. Ce qui est de nature à préoccuper la Russie de Vladimir Poutine, qui a réalisé d’importants investissements dans le secteur de l’énergie, le secteur métallurgique, le secteur des télécommunications ou encore le secteur bancaire. Le président russe a également certainement en tête le sort incertain du gazoduc NordStream2.

Tout changement de statut quo réduirait de fait la dépendance de l’Arménie vis-à-vis de Moscou et aurait des répercussions négatives sur les intérêts stratégiques de la Russie dans cette région, qu’elle considère comme un bastion stratégique important. Moscou et Erevan appartiennent par ailleurs à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) – une alliance politico-militaire dirigée par Moscou qui prévoit l’engagement de ses membres à la défense collective. Le Kremlin vend dans le même temps une quantité abondante d’armes à l’Azerbaïdjan. La Turquie, qui n’a aucune relation diplomatique avec l’Arménie du fait notamment de son refus de reconnaître le génocide arménien de 1915, pourrait également être amenée à s’engager militairement dans la région. Le ministre de la défense turc, Hulusi Akar, a à ce titre affirmé dimanche 27 septembre qu’Ankara allait soutenir l’Azerbaïdjan « avec tous ses moyens ». Le conflit prendrait alors la forme d’une guerre par procuration, à l’instar des théâtres syrien et libyen. La région du Haut-Karabakh, véritable vitrine de la cause arménienne, exploserait en mille morceaux, emportant avec elle les espoirs d’une solution pacifique.