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Un mois après le début des combats opposant les troupes arméniennes aux forces azeries dans l’enclave sécessionniste du Haut-Karabakh, le peuple arménien se trouve plus que jamais esseulé face au projet expansionniste du président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Ce découpage allait inéluctablement renforcer les tensions – qui remontent au 19e siècle – entre les montagnards arméniens et les « Tatars » des vallées, désormais appelés Azéris. En février 1988, un million de personnes défilèrent dans les rues de la capitale arménienne, Erevan, revendiquant le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie. Afin de combattre ce mouvement indépendantiste, Bakou, avec l’aide d’Ankara, organisa un blocus ainsi que des actions armées.

L’Iran permit à l’Arménie de briser le blocus azéro-turc pour importer notamment du gaz et du pétrole, et le rapport de force bascula en faveur de l’Arménie. Les autorités de Bakou acceptèrent l’arrêt des combats pour éviter une déroute et un cessez-le-feu fut signé le 16 mai 1994 à Bichkek. L’Arménie arracha le contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-Karabakh et de vastes territoires adjacents, récupérant ainsi environ 13% du territoire de l’ancienne république soviétique d’Azerbaïdjan.

Un vide à combler

Le conflit est alors considéré à tort, par la Russie comme par les autres acteurs de la région, comme étant « gelé ». Il ne l’a jamais réellement été, les combattants azéris et arméniens s’épiant jour à nuit, parfois à quelques centaines de mètres. Pour Bakou, le maintien du statut quo, conjugué aux « provocations » arméniennes, selon les termes de l’autocrate qui dirige le pays, Ilham Aliev, représentait une humiliation, un revers insupportable. Il fallait tôt au tard reprendre le contrôle de ces territoires. Alors que le monde affronte une pandémie de Covid-19 et que, surtout les Etats-Unis se contemplent le nombril et que les pays européens ne peuvent que se contenter de vaines paroles, le moment paraît opportun. Le 27 septembre, l’armée azerbaïdjanaise lance l’offensive. Bakou s’entête néanmoins à nier être à l’origine des heurts.

Le budget militaire de l’Azerbaïdjan représente le double de celui de l’Arménie. Les équipements militaires turcs et israéliens, vendus très régulièrement à Bakou, ont en réalité mâché le travail aux unités terrestres, elles-mêmes appuyées par des mercenaires syriens, qui sont pour la plupart des terroristes. Les multiples témoignages de décapitations d’Arméniens l’illustrent.

« L’on ne doit jamais laisser se produire un désordre pour éviter une guerre ; parce qu’on ne l’écarte pas, mais on la diffère à son désavantage. »

Nicolas Machiavel

Tous les observateurs ont noté le rôle clé du drone d’attaque turc Bayraktar TB2 et du drone kamikaze israélien Harop. Par ailleurs, en envoyant des leurs, l’armée azerbaïdjanaise a mis en hors de combat une grande partie de la défense anti-aérienne (DCA) arménienne. Ce savant mélange de ruse et de supériorité militaire a permis au camp azéri d’enchaîner les victoires. Selon plusieurs sources, après un mois de combat, ils se sont presque emparés du corridor de Latchine.

Ouvert en 1994, celui-ci constitue un point stratégique majeur puisqu’il s’agit du seul passage terrestre qui relie l’Arménie au Haut-Karbakh, la seconde route tracée en 1997 plus au nord n’étant aujourd’hui plus accessible du fait des combats. Le contrôle de ce corridor est, de l’aveu d’un général azerbaïdjanais interrogé par le Figaro, « un de leurs principaux objectifs tactiques ».

Comme dans la plupart des conflits de cette nature, les divers cessez-le-feu signés ont été violés. Le dernier en date, signé dimanche 25 octobre à Washington, n’échappe pas à la règle.

« Stopper » Erdogan

« La question du Haut-Karabakh, dans sa complexité extrême, est le produit de la rencontre entre une logique impériale, une logique religieuse et des calculs d’intérêt purement nationaux. », souligne dans une note[1] pour l’Institut Montaigne Dominique Moïsi, géopolitologue. Et d’ajouter : « Le XXe siècle, à travers deux guerres mondiales, la défaite des uns et la fatigue des autres, a vu l’effondrement des empires. Mais l’Histoire est cyclique, et le XXIe siècle voit la renaissance d’ambitions impériales. La situation dans le Caucase est le produit de la rencontre entre l’effondrement de l’URSS et le réveil des ambitions néo-ottomanes de la Turquie. » De fait, le peuple arménien se retrouve isolé, et ne peut espérer de soutien militaire d’une communauté internationale qui reste timorée, insensible à ses multiples signaux d’alerte.

« Ce qui se joue n’est pas du tout une simple question de territoire ou de religion, mais une question de vie ou de mort pour nous, mais aussi pour vous. C’est un autre système de valeurs, le combat d’une démocratie contre une dictature. Et si Erdogan gagne, où s’arrêtera-t-il ? », a mis en garde la vice-présidente du Parlement arménien, Lena Nazaryan.

« L’Azerbaïdjan a le pétrole, l’Arménie a la diaspora », aimait à dire un ancien président arménien. Cela reflète parfaitement le caractère inextricable de la situation dans laquelle se trouvent les Arméniens. Certes, les déclarations publiques de soutien et les manifestations se multiplient dans le monde entier. L’indignation et la colère règnent. Mais, pendant ce temps, les Arméniens sont en train de perdre leur souveraineté territoriale, si chèrement acquise. Et, pis encore, ils se retrouvent plus que jamais isolés, en tant que peuple chrétien, dans une région dominée par l’islam sunnite, dont Erdogan se veut le leader. De fait, la Turquie veut pousser ses cartes, la reprise des forages en Méditerranée orientale en témoigne. Alors faut-il, pour que l’Europe réagisse, que le néo-sultan, qui prend de plus en plus de airs de calife, ne s’en prenne à un territoire européen, pour que l’on réagisse ?

La clé réside peut-être ailleurs. Seule la Russie semble disposer d’un moyen de pression. « Si Ankara a des rêves d’empire dans le Caucase, la Russie, pour sa part, poursuit des intérêts strictement nationaux, incompatibles avec des appétits turcs qui seraient sans limite. », note Dominique Moïsi. Ankara doit, comme toujours, veiller à ne pas franchir la ligne rouge. Seulement, les déclarations de Vladimir Poutine, jeudi 22 octobre, tendent à démontrer que la Russie ne semble pas vouloir actionner un quelconque levier. Le président russe s’est définitivement détaché du semblant de lien qu’il entretenait avec l’Arménie, en déclarant : « Pour nous, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont des partenaires égaux. »

Hélas, force est de constater que, du Caucase au Moyen-Orient, les ambitions d’Ankara font le jeu de Moscou. Poutine ne déploiera ses troupes dans le Caucase du Sud que si la situation dégénère. Il est dans l’intérêt de l’Europe d’enfin réagir au projet expansionniste du néo-sultan Erdogan, qui est à la fois territorial et religieux, son instrumentalisation du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne en témoigne. Aujourd’hui, le peuple arménien en est victime. Demain, cela pourrait être nous.


[1] https://www.institutmontaigne.org/blog/haut-karabakh-la-russie-un-succes-dans-le-caucase