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La récente algarade entre le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et Emmanuel Macron, témoigne de la position de faiblesse du président turc sur la scène politique intérieure.

Entre Recep Tayyip Erdogan et les chancelleries occidentales, la joute verbale est déclarée. Le président turc n’a, à l’adresse de ses homologues étrangers, que l’invective à la bouche. Lors d’un discours prononcé à Malatya, dans l’Est de la Turquie, dimanche 25 octobre, le numéro un turc a invité le président français Emmanuel Macron à « se faire soigner mentalement. » La chancelière allemande, Angela Merkel s’est quant à elle vue reprocher « ses pratiques nazies ». Aussi peut-on lire, sur le compte Twitter du directeur de la communication de la présidence turque, Fahrettin Altun, que, vue d’Ankara, cette soi-disant « persécution » des musulmans s’apparente « à la diabolisation des juifs européens des années 1920. » Ce dernier se dit par ailleurs convaincu que « l’Europe est un endroit de plus dangereux pour les musulmans. »

Recep Tayyip Erdogan s’immisce opportunément dans la brèche créée par la réaction de la classe politique française – et en particulier d’Emmanuel Macron – à la série d’attentats terroristes commis ces deux derniers mois sur le sol français. Tandis que la lutte contre l’islamisme est engagée, lui veut galvaniser les foules en propageant l’idée selon laquelle les musulmans seraient visés. Il joue sur cet amalgame – qu’Emmanuel Macron a pris le soin de ne pas faire – pour rehausser son prestige sur la scène politique intérieure et – dans le même temps – réaffirmer son statut de leader de la communauté musulmane, l’oumma.

Le « Grand Homme » – c’est l’un des surnoms qui lui est prêté – tente de tirer profit de l’indignation qu’a provoqué dans le monde musulman la republication, par Charlie Hebdo, des caricatures du prophète Mahomet. Si un certain nombre d’acteurs non-étatiques ont vivement réagi, les principales figures du monde musulman, que sont Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Zayed, prince héritier des Émirats arabes unis, le maréchal Sissi, président de l’Egypte ou encore Ali Khamenei, le guide suprême de la Révolution islamique, ont gardé le silence. Erdogan s’est empressé d’occuper ce vide.

Une crise profonde

Si les propos outranciers qu’il a tenus lui ont permis d’occuper une fois de plus l’avant-scène internationale, ils trahissent l’affaiblissement de sa posture dans son propre pays, confronté à une crise profonde. Le dirigeant turc est plus que jamais affaibli en interne, le logiciel politique de l’AKP s’essouffle et sa popularité s’étiole. Le résultat des dernières élections municipales, qui se sont tenues en 2019, en est l’illustration la plus spectaculaire. La mairie de la capitale politique, Ankara, a été conquise par Mansur Yavaş, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), un parti social-démocrate et laïc. Pis encore, Istanbul, dont Erdogan fut le maire de 1994 à 1998 et qui fut tenue ces vingt-cinq dernières années par les islamo-conservateurs, est désormais dirigée par Ekrem Imamoglu, lui-aussi membre du CHP.

 Après 18 années au pouvoir, sa base militante est fatiguée. Recep Tayyip Erdogan est embourbé dans une crise politique, économique, mais aussi de leadership. Il n’est plus l’homme qui fait consensus, fédérateur, qui peut rassembler autour de lui la droite conservatrice, la droite nationaliste, les islamistes et les modérés. 

Adel Bakawan, spécialiste de la Turquie, chercheur associé à l’IFRI
Recep Tayyip Erdogan au mausolée de fondateur de la République de Turquie,  Mustafa Kemal. © Adem Altan / AFP

Erdogan ne peut en outre plus tenir ses promesses de prospérité économique. La crise liée à la pandémie de Covid-19 ne fera qu’aggraver une situation déjà particulièrement dégradée depuis une dizaine d’années. Tous les indicateurs sont au rouge. Le chômage est en constante hausse (il est aujourd’hui estimé à 13% de la population active et à 26% chez les jeunes), la livre turque ne cesse de se déprécier (-25% par rapport au dollar depuis le début de 2020) et les investissements étrangers se sont considérablement taris.

« L’animal politique par excellence » qu’est Erdogan, pour reprendre la formule d’Adel Bakawan, s’en trouve contraint d’analyser ses marges de manœuvre, de trouver la clé de sa réélection, en juin 2023. Son appel, lundi 26 octobre, au boycott des produits français, illustre sa volonté de se positionner en porte-à-faux du monde occidental. C’est l’un des éléments constitutifs de son arrivée au pouvoir en 2002, et il entend jouer sur cette corde. Le récit officiel, distillé par les médias, qui s’articule autour de l’islamophobie et du « fascisme » dont serait coupable la France, joue évidemment en sa faveur. Le dirigeant turc sait qu’il peut aussi compter sur la méconnaissance assez générale au sein de la population du concept de droit au blasphème, si cher à la France. Il peut enfin profiter de l’actualité pour exacerber le patriotisme et le nationalisme de fractions importantes de la population, en particulier le classe moyenne turco-sunnite de l’Anatolie centrale, profondément conservatrice. Et, lorsque l’actualité ne le permet pas, il fait fréquemment mention de la grandeur de l’Empire ottoman et s’identifie à ses grands conquérants.

 « On a toujours sous-estimé dans notre histoire occidentale l’émotion qui caractérise, structure et mobilise l’opinion publique dans le monde musulman. », souligne Bertrand Badie, professeur émérite des universités à l’Institut d’études politiques de Paris et spécialiste des relations internationales. De fait, ses discours sont généralement davantage empreints de passion que de raison. « Erdogan sait jouer avec les paramètres nouveaux des relations internationales. Et notamment celui de l’intersectionnalité croissante des rapports mondiaux, c’est-à-dire le fait que les sociétés, les opinions publiques, les mouvements sociaux, le jeu médiatique structurent de plus en plus les relations internationales tandis que les paramètres géopolitiques classiques sont à la traîne » abonde Bertrand Badie. Dans une période dans laquelle le social va plus vite que le politique, cette lecture des relations internationales est particulièrement perspicace.

Un projet qui dépasse les frontières turques

Le projet politique d’Erdogan dépasse les frontières de la Turquie, puisque le dirigeant turc veut qu’elle soit perçue en tant que puissance régionale. En 2009, Recep Tayyip Erdogan déclarait : « La Turquie a besoin d’un nouvel esprit de conquête. », incitant les jeunes à « regarder vers le futur à travers notre glorieuse histoire. » En menant à chaque fois une politique du fait accompli, Erdogan veut que sa Turquie apparaisse aussi forte qu’incontournable sur les principaux dossiers internationaux. Partout, de la Syrie et l’Irak à la Libye, en passant par la méditerranée orientale et le Haut-Karabakh, la Turquie déploie son armée et s’emploie à transférer des mercenaires syriens sur ces fronts. « Les guerriers à la solde d’Erdogan sont les dignes successeurs des bachi-bouzouks, ces cavaliers mercenaires qui semaient la terreur pour le compte de l’Empire ottoman » écrivait Le Point dans son édition dédiée au projet expansionniste turc. Le président turc a clairement repris à son compte la doctrine dite de la « patrie bleue », imaginée en 2006 par deux officiers turcs, laquelle accorde la sécurité aux dépens de la diplomatie.

La volonté d’Erdogan de « déchirer les cartes et les documents immoraux » pour reprendre ses termes, se heurte néanmoins à la fermeté de Moscou, qui demeure sur le terrain un allié de circonstance. Le président russe, Vladimir Poutine, avait par exemple dénoncé « un coup de poignard dans le dos de la Russie » lorsque l’armée turque a abattu, en octobre 2015, un avion de chasse Su-24 russe.

L’attitude va-t-en-guerre d’Erdogan marque une rupture totale avec la politique zéro problème avec les voisins, pourtant imaginée au début des années 2000 par son parti, l’AKP, et qui a longtemps constitué la doctrine du parti en matière de politique étrangère et de défense de la Turquie dans son environnement régional. « Désormais, l’inverse se produit, la Turquie ne compte plus aucun ami parmi ses voisins » ironise Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS.

La Turquie était naguère perçue comme une puissance pivot, un Etat géostratégique voué à être le « garde-fou » de l’OTAN contre le communisme du temps de la guerre froide. Désormais, Jens Stoltenberg, qui a longtemps ignoré les multiples provocations turques, n’hésite pas à confronter l’OTAN à son « problème turc ». De fait, l’alliance atlantique se trouve dans une situation particulièrement délicate. Elle ne peut exclure la Turquie du fait de la règle de consensus qui prévaut et semble destinée à laisser cet « éléphant se balader dans un magasin de porcelaine », pour reprendre une métaphore souvent employée par des diplomates européens.

Au-delà de cet interventionnisme militaire croissant, Erdogan entend porter un projet plus global, auquel il croit tout autant, qui consiste à prendre le leadership de l’ensemble de la communauté musulmane – qui réunit deux milliards d’âmes. Gamal Abdel Nasser s’était en son temps adressé à la nation arabe, Receo Tayyip Erdogan s’adresse aujourd’hui directement à la nation musulmane. Les observateurs internationaux le qualifient régulièrement de « néo-ottoman » ou de « néo-sultan ». Bertrand Badie estime quant à lui que, « l’homme qui avait acquis un statut de sultan est en train d’acquérir un statut de calife. » Il se réfère, pour illustrer son propos, à l’histoire de l’empire ottoman. « Lorsque l’empire ottoman a acquis une véritable puissance mondiale, l’empereur s’est fait proclamer sultan et, ensuite, à mesure, que ce sultanat s’institutionnalisait, il s’est fait proclamer calife. Il y a dans l’histoire ottomane une permanente double revendication : d’abord d’un pouvoir temporel, le fait de commander un empire, ça c’est l’aspect sultanique ; mais aussi une revendication qui déborde de l’empire à proprement parler, qui s’adresse à l’ensemble des musulmans, ça c’est la proclamation califale. Erdogan emboite ce pas. »

Pour rehausser son prestige, le « Grand Homme » mise donc clairement sur le « front » international, avec des enjeux qui dépassent amplement ceux de la politique moyen-orientale de la Turquie. Mais, comme le rappelle au Monde Ozer Sencar, directeur de la société de sondages Metropoll, « le plus souvent, ce sont les sujets économiques qui font chuter les politiciens en Turquie. »« En fin de compte, les turcs qui voteront en juin 2023 ne voteront pas par rapport à ce qu’il dit à Emmanuel Macron, mais par rapport à ce qu’ils ont dans leurs poches. » abonde Adel Bakawan. Erdogan, en s’attaquant directement à Emmanuel Macron et Angela Merkel, joue peut-être sa dernière carte, celle de la re-radicalisation de la Turquie.