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Au terme d’un séjour de quatre semaines en Chine, dont deux en quarantaine, les 13 experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont communiqué mardi 9 février, avec leurs homologues chinois, leurs premières impressions, soulignant qu’ils n’avaient pu percer l’origine de la pandémie de coronavirus.

Quel était l’objectif officiel de la mission de l’OMS en Chine ?

Un an après la pandémie de coronavirus originaire de la ville de Wuhan en Chine, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a réussi à négocier et organiser avec les autorités chinoises un séjour de quatre semaines en Chine pour son équipe de 13 experts (virologues, zoologistes, épidémiologistes…). L’objectif officiel affiché était de percer « les origines de la pandémie de Covid-19 afin que cela ne se reproduise plus à l’avenir ».

Face aux nombreuses critiques mettant en doute la crédibilité des sources chinoises et surtout leur manque de transparence, l’OMS avait tenu à souligner qu’il « ne s’agissait pas de trouver des coupables » mais d’obtenir des résultats scientifiques solides sur cette pandémie qui a déjà fait plus de 2,3 millions de morts et touché 106 millions de personnes dans le monde. Au terme de cette mission, les origines de la pandémie n’ont pas été découvertes et l’OMS se cantonne à des hypothèses.

Quelles sont les annonces de l’équipe de l’OMS ?

Les chercheurs ont travaillé sur les quatre hypothèses déjà explorées pour expliquer l’introduction du virus chez l’homme : soit un saut direct de la chauve-souris à l’homme, soit un passage par un animal intermédiaire, proche de l’homme, soit une transmission via les aliments et notamment des produits congelés, soit un accident de laboratoire.

Cette dernière hypothèse, d’un accident ou d’une introduction volontaire du virus, est écartée par l’OMS. Après avoir visité le laboratoire de virologie de Wuhan, l’équipe juge « hautement improbable » une fuite et n’enquêtera pas plus dans cette direction. La transmission directe depuis la chauve-souris est également rejetée, « Wuhan n’étant pas une ville proche de l’habitat de ces chauves-souris ».

Selon les experts, des dizaines de milliers d’échantillons d’animaux sauvages, domestiques et d’élevage prélevés à travers le pays ont été analysés, mais aucun ne contenait le virus Sars-CoV-2.

La virologue néerlandaise Marion Koopmans a néanmoins expliqué que des espèces très sensibles au coronavirus – rat des bambous, blaireau, lapin – étaient vendues au marché Huanan de Wuhan, site de l’un des premiers clusters, ce qui pourrait être un point de départ pour remonter la chaîne de contamination.

Le zoologue britannique Peter Daszak a ajouté que de nouveaux virus découverts sur des chauves-souris en Thaïlande et au Cambodge « déplacent le curseur vers l’Asie du Sud-Est ». « Je pense que nous trouverons un jour », a-t-il jugé, mais « cela pourrait prendre du temps ».

Certains se sont inquiétés des difficultés d’accès aux données chinoises pour les scientifiques, alors que Pékin avait été accusé d’avoir minimisé la gravité de l’épidémie à son début à Wuhan fin 2019.

Le membre de l’équipe de l’OMS Peter Ben Embarek (C) et d’autres membres du groupe arrivent à l’aéroport international de Tianhe pour quitter Wuhan dans la province centrale du Hubei en Chine le 10 février 2021, après que l’équipe de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a terminé son enquête sur les origines du coronavirus COVID-19. Hector RETAMAL / AFP

Thea Kolsen Fischer, épidémiologiste danoise de l’OMS, a précisé que l’équipe n’avait pas reçu de données chinoises brutes, mais s’était appuyée sur les analyses des scientifiques chinois. Il est fréquent que des « données agrégées » soient fournies à des étrangers, a-t-elle ajouté.

Les experts de l’OMS ont assuré avoir obtenu accès à tous les sites et les personnes qu’ils ont souhaité.

Pékin a plusieurs fois évoqué la thèse que le coronavirus aurait pu être importé en Chine via des aliments surgelés.

Le responsable des situations d’urgence à l’OMS, Mike Ryan, estime qu’il n’y a « pas de preuve que des aliments ou la chaîne alimentaire participent à la transmission » du Covid-19.

Mais en Chine, son équipe semble avoir accordé un certain crédit à cette thèse.

D’après le chef de la partie chinoise de la mission, Liang Wannian, le coronavirus peut voyager sur de grandes distances à la surface de produits froids, et l’analyse d’échantillons du marché de Huanan, qui vendait des animaux sauvages et des fruits de mer surgelés, a montré une « contamination généralisée » au Covid-19.

Le chef de l’équipe de l’OMS, Peter Ben Embarek, a néanmoins prévenu qu’on ignorait pour l’instant si le coronavirus pouvait se transmettre aux humains par la chaîne du froid.

Pékin a demandé avec insistance à l’OMS d’enquêter sur une éventuelle origine américaine de l’épidémie. Des responsables du ministère chinois des Affaires étrangères ont évoqué des théories sur la fuite du coronavirus d’un laboratoire militaire américain.

Pressée d’échapper aux critiques internationales, la Chine a également diffusé des études suggérant que le Covid-19 serait apparu fin 2019 en Italie et dans d’autres pays.

Mais Marion Koopmans juge que ces études « ne fournissent aucune preuve d’une circulation antérieure » à décembre 2019 du virus hors de Chine, ajoutant néanmoins que des experts « devraient réellement rechercher des preuves d’une circulation antérieure ».

Pour Marion Koopmans, les fermes fournissant en animaux sauvages le marché Huanan de Wuhan doivent faire l’objet de recherches supplémentaires.

En plus de prélever davantage d’échantillons sur des animaux sauvages en Chine et ailleurs, Peter Ben Embarek a suggéré de tester encore des échantillons en utilisant de « nouvelles approches » pour les analyses sanguines et de rechercher des cas antérieurs à décembre 2019 à Wuhan.

Reste donc le passage par un animal intermédiaire, « hypothèse la plus probable », pour laquelle les experts de l’OMS appellent à mener de plus amples études sur les félins et les mustélidés. Reste aussi la question des produits congelés, qui auraient pu servir à « répandre la maladie » sur le marché de Wuhan, considéré comme « l’un des premiers clusters ». La transmission aurait commencé en amont de ce marché, réaffirment les spécialistes.

Une hypothèse que la Chine défend avec vigueur depuis plusieurs mois, pointant du doigt des exportations de produits congelés contrôlées positives au coronavirus. En réalité, des études menées à Hong Kong indiquent qu’il s’agit de travailleurs positifs au virus qui auraient contaminé les emballages plutôt que l’inverse. En Europe, à ce jour, aucun cas d’infection via de la nourriture contaminée n’a été recensé.

Pourquoi la Chine se défend-elle d’être à l’origine de la pandémie ?

Dès le début de l’épidémie à Wuhan, les autorités chinoises ont nié les origines « chinoises » du virus, (refusant qu’on l’appelle « virus chinois » alors qu’on parle de « variants anglais, sud-africain et brésilien ») accusant même les États-Unis de l’avoir exporté en Chine durant les jeux olympiques militaires à Wuhan, en octobre 2019. Pékin défend l’idée que le virus circulait même en Europe dès la fin de l’été 2019.

Au terme de ce séjour en Chine de l’équipe de l’OMS (qui a pu visiter le marché de Huanan, des hôpitaux et le laboratoire de virologie de Wuhan), les autorités chinoises ont affirmé qu’aucun cas de Covid-19 n’avait été signalé avant décembre 2019. « Nous n’avons pas assez de preuves », a déclaré mardi 9 février Liang Wanlian, chef de la délégation de scientifiques chinois. Étonnante déclaration qui contredit les rapports officiels chinois datant les premiers cas de Covid-19 au 17 novembre 2019.

Plusieurs autres cas quotidiens avaient été enregistrés en novembre. Mais ces informations n’apparaissent plus dans le bilan d’étape de la mission de l’OMS, qui publiera son rapport complet dans les semaines à venir.