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L’actuel président des Etats-Unis, Donald Trump, s’entête à dénoncer un « complot électoral », alors même que Joe Biden a officiellement remporté l’élection présidentielle

La « vague bleue », prédite par la plupart des instituts de sondage, a fini par déferler sur les côtes américaines. Après avoir vu poindre, dans la nuit du mardi 3 novembre, son rêve d’être réélu, le président américain Donald Trump, a été contraint de se raviser. Saisi par le parfum enivrant de cette soirée, marquée par les annonces successives de victoires dans la plupart des États de la Sun Belt, le 45e président des États-Unis ne put s’empêcher de crier aussitôt victoire, alors même que le décompte des votes n’était pas terminé. Remportant un certain nombre de « swing states » (États pivots), tels que le Texas et la Floride – lui apportant à eux seuls 67 grands électeurs – la victoire lui semblait promise. Il pouvait même se targuer de bénéficier d’une large avance – d’environ 14 points – dans la Pennsylvanie natale de son adversaire démocrate, Joe Biden. Seulement, probablement grâce aux votes par correspondance, privilégiés par l’électorat démocrate, l’ancien vice-président a par la suite considérablement réduit son écart, notamment dans trois États clés qui lui permettraient d’atteindre les 270 grands électeurs nécessaires à sa victoire : le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie.

Jeudi 5 Novembre, Joe Biden remporte l’État du Wisconsin. Donald Trump tweete frénétiquement (encore davantage que d’habitude) pour dénoncer une « fraude massive » et déclare, d’un air badin, avoir « gagné facilement » l’élection. Le président américain avait déjà, la veille, menacé de saisir la Cour suprême (à majorité républicaine) afin qu’elle interrompe le décompte des votes. « La déclaration du président ce soir à propos d’arrêter le décompte de bulletins dûment déposés était scandaleuse, sans précédent et incorrecte. », s’est insurgée la directrice de campagne de Joe Biden, Jen O’Malley Dillon. Ce coup de poker n’avait cependant, selon le site d’information américain The Hill, que peu de chances d’être favorable au camp républicain. S’il souhaitait réellement engager des actions en justice, il serait préférable de passer par des juridictions inférieures, tels que les tribunaux de première instance. L’équipe de campagne de Trump misera dès lors précisément sur cette stratégie, multipliant les recours juridiques tout en profitant des règles électorales propres à chaque État.

 Les États-Unis sont confrontés à des risques de violences électorales sans précédent dans leur histoire moderne 

Robert Malley, président de l’International Crisis Group (ICG)

Les cinquante États n’ont pas les mêmes règles concernant le dépouillement des votes anticipés. L’Arizona, le Texas et la Caroline du Nord, pour ne citer que ces trois États, peuvent les traiter avant le mardi 3 novembre. Quinze autres États, parmi lesquels les trois « briques » du mur bleu censé donné la victoire au candidat démocrate – le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie – ont dû attendre le jour de l’élection pour ouvrir les bulletins reçus et les compter. Enfin, une vingtaine d’États acceptent les bulletins jusqu’à 10 jours après la date du scrutin, à la condition que le cachet de la poste montre qu’ils ont été envoyés au plus tard le 3 novembre. Bill Stepien, le directeur de campagne de Donald Trump, maîtrise parfaitement cette ambivalence. Il a déposé, dans la matinée du jeudi 4 novembre, un recours en justice pour obtenir la suspension du dépouillement dans l’État clé de la Pennsylvanie. Cet effort aura été vain. En revanche, le dernier proche collaborateur du président put, dans l’État très disputé du Wisconsin, faire valoir un argument imparable : celui de l’écart des voix entre les deux candidats. S’il est inférieur à 1%, les règles électorales de cet État de la Rust Belt permettent de demander un recomptage. L’État du Wisconsin prend même en charge les frais si l’écart est inférieur à 0,25%. Les arguties juridiques parfois avancées ont conduit les juges de Géorgie et du Michigan à rejeter les poursuites judiciaires intentées par l’équipe de campagne de Donald Trump.

« Stop the count »

Cette complexité du droit juridique américain, qui diffère en fonction des États, des comtés et des villes, ne profiterait au président sortant uniquement s’il y eut des erreurs lors du premier dépouillement. Quand bien même ce fut le cas, ce dernier accuse toutefois désormais un retard trop important dans certains États clés, comme le Michigan, pour espérer les remporter. Alors, il mobilise son électorat, lui fait croire, alors qu’il n’a livré aucune preuve étayant ses propos, que l’élection est truquée, en somme que les démocrates sont en train de fomenter un « complot électoral ». Son auditoire ayant pour uniques moyens d’information la « chaîne d’information » Fox News – qui s’assimile plutôt à un fatras de propagande – et Facebook, tous deux diffusant une quantité invraisemblable de fake news, la tâche ne devrait pas être trop ardue. Pendant que son directeur de campagne gère minutieusement la bataille juridique, Trump, constatant l’effritement croissant de ses positions dans les États du nord-est du pays, tweete « STOP THE COUNT » (arrêtez le décompte), quand bien même que cela reviendrait de facto à donner la victoire à son rival démocrate. La conjoncture est en effet favorable à l’ancien vice-président. Il peut d’ailleurs désormais légitimement s’enorgueillir d’avoir obtenu le plus grand nombre de suffrages de l’histoire des élections présidentielles aux Etats-Unis avec plus de 70,3 millions des voix (il devance Donald Trump de presque 4 millions de suffrages à l’échelle nationale).

Le travail de sape de Donald Trump a fait vivement réagir l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’on peut lire dans les conclusions de la mission d’observation que l’organisation regrette que « la campagne électorale ait été caractérisée par les divisions profondes qui ont parfois fait obstacle au débat politique et a inclus des allégations infondées de fraudes systématiques. » Même au sein du parti républicain, l’attitude du président sortant agace. « Prétendre que vous avez remporté l’élection est différent de vouloir stopper le décompte », a lancé Mitch McConnell, le chef de la majorité au Sénat. L’ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton, limogé en 2019, a déploré pour sa part « des commentaires qui comptent parmi les plus irresponsables qu’un président des États-Unis ait jamais faits. »

Un électeur votant dans un bureau de vote de Flint, dans le Michigan. SETH HERLAD / AFP

Le comportement, une fois de plus caricatural, presque dictatorial d’ailleurs, du président américain, contraste avec celui de Joe Biden, qui, malgré les circonstances demeure flegmatique. « Après une longue nuit de dépouillement, il est clair que nous gagnons dans suffisamment d’États pour atteindre les 270 voix électorales nécessaires pour remporter la présidence. » a-t-il sobrement déclaré. Avant d’ajouter, faisant référence aux déclarations de son adversaire républicain : « Je ne suis pas ici pour déclarer que j’ai gagné. » Il a également affiché sa volonté de rassembler les démocrates et républicains, tandis que l’actuel président souffle continuellement sur les braises de leurs contentieux.

Le pire scénario

Ce scénario d’élection férocement disputée avait été envisagé en septembre 2019 par un professeur de sciences politiques de l’université de l’Ohio, Edward Foley. La prescience de ce juriste contraste avec le décalage des instituts de sondage américains qui n’ont guère su, comme ce fut le cas en 2016, prendre en compte cette fraction importante de la population États-unienne, qui s’est longtemps sentie tant délaissée que méprisée par l’establishment démocrate, et perçoit en cela en Donald Trump la figure du sauveur. Les analystes et observateurs les réduisent souvent à tort à une base sociologique rurale de blancs non-diplômés, qui adhéreraient pour la plupart aux thèses complotistes délirantes de la mouvance QAnon. Donald Trump a plus globalement su mobiliser ceux qui ne venaient plus voter depuis plusieurs dizaines d’années, ceux qui ne comprenaient plus rien aux discours technocratiques des élites de droite comme de gauche et qui, par-dessus-tout, exècrent les intellectuels libéraux.

La « silent majority » (majorité silencieuse), terme popularisé par l’ancien président républicain Richard Nixon lors d’un discours en 1969, se compose d’Américains qui ne laissent pas transparaître leur couleur politique, restent discrets et attendent l’élection présidentielle pour se faire entendre. La stratégie de Donald Trump fait ici écho à la « stratégie sudiste » qu’avait lancée Nixon en 1968, se présentant en défenseur de la « majorité silencieuse » et de la « loi et l’ordre ». Les instituts de sondage ont sans doute également été trompés par les votes des « shy Trumpers », ces électeurs qui soutiennent secrètement le président sortant. Plus globalement, pour la plupart des supporters de Trump, cette élection marquait le moment idoine pour exprimer leur frustration accumulée ces dernières années. Ainsi Pierre Haski faisait-il le lien, lors de sa chronique du mercredi 4 novembre sur France Inter, aux premières élections post-Apartheid en Afrique du Sud, lors desquelles « chaque citoyen ne voulait pas rater sa chance de peser à un moment important du pays ».

Joe Biden et Donald Trump, mercredi 4 novembre. MANDEL NGAN, ANGELA WEISS / AFP

Surtout, la résilience et l’énergie débordantes de l’actuel président américain, donné perdant depuis des mois, explique pour partie que le vote soit aussi serré. Enchaînant frénétiquement les meetings – il lui est arrivé d’en tenir cinq en une journée – au mépris des recommandations sanitaires fédérales, Donald Trump a su galvaniser et élargir son électorat. Il a fait campagne, tandis que Joe Biden s’est montré plus prudent, se contentant de mettre l’accent sur la Pennsylvanie, qu’il savait décisive. D’autant que les démocrates ont moins voté pour Biden qu’ils n’ont voté contre Trump. Il s’agissait en d’autres termes davantage d’un référendum pour ou contre Trump que d’une élection présidentielle. Tout cela explique que la mobilisation ait été massive. Elle est estimée par Nate Silver, statisticien fondateur du FiveThirtyEight, à 158 millions d’électeurs, soit près des deux tiers de la population Américaine éligible au vote.

Du néolibéralisme au nationalisme antimondialiste

La réélection est le principe aux États-Unis. Le dernier président à ne pas avoir été réélu fut George H. Bush en 1992. Le 45e président des États-Unis pourrait échapper à cette loi d’airain, mais il garde toutefois, en semant le chemin de Joe Biden d’embûches administratives, sa chance d’être réélu à la présidence de la première puissance mondiale. Ce serait, sur le plan diplomatique en premier lieu, une catastrophe pour les États-Unis. S’entêtant puérilement à défaire tout ce que son prédécesseur, Barack Obama, avait patiemment construit, Donald Trump a considérablement réduit l’influence des États-Unis sur « la marche du monde ». Obama a, par une approche réaliste et pragmatique des relations internationales, cherché à concilier la préservation de la tradition géopolitique américaine « impériale » avec la nécessité de son évolution. Cette tradition voit en les États-Unis à la fois la « Nation indispensable », terme défini par l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright en 1997, selon laquelle rien de grand ne peut se réaliser dans le monde, et une « Nation exceptionnelle », la seule à offrir un modèle de vie approchant de la perfection. Le néolibéralisme, empreint du pragmatisme de bon aloi de Barack Obama, a été balayé par l’imprévisibilité, l’absence de stratégie clairement définie et la méconnaissance des liens à la fois historiques, politiques et économiques qui lient les États-Unis à leurs alliés et ennemis.

 Les Américains préfèrent la prose du commerce à la poésie de la révolution 

Alexis de Tocqueville

La plupart des positions de Trump en matière de politique étrangère concordent avec celles du Parti républicain des années 1930. Ce dernier était alors hostile, comme lui, aux aventures étrangères, à l’immigration et aux traités de libre-échange. L’ancien magnat de l’immobilier a dès le début de son mandat adopté une approche transactionnelle, voire mercantiliste, des relations internationales. Dans ce cadre, les États-Unis n’ont guère plus d’amis ni d’ennemis permanents. « En épousant une vision transactionnelle des relations internationales, monnayant alliances et partenariats, en dédaignant engagements multilatéraux (accord nucléaire avec l’Iran, accord climatique de Paris, pour n’en citer que deux) et droit international (reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et du Golan comme appartenant à ce même pays), en érigeant les guerres commerciales en arme de prédilection, en faisant fi de l’idée même de valeurs, que ce soit aux États-Unis ou à l’étranger, en s’alignant sur les gouvernements les plus populistes et répressifs du monde, il donne de son pays une image caricaturale », résume Robert Malley dans « Fin du leadership américain ? L’État du Monde 2020 » (La Découverte, 221 pages).

Son refus de serrer la main, en mars 2017, à la chancelière allemande Angela Merkel, puis son soutien affiché à Boris Johnson et à son projet d’acter le Brexit, alors même qu’il n’était pas encore Premier ministre ne sont que deux exemples parmi tant d’autres, pourtant révélateurs de la dégradation de la relation transatlantique. Le « nombrilisme » de Trump, conjugué à son mépris des normes diplomatiques, causeront des dégâts sur le long terme, qu’un mandat de Joe Biden ne saurait résorber. L’administration Obama a dû se fixer, en 2008, comme objectif de sortir des impasses stratégiques accumulées par son prédécesseur néoconservateur, George W. Bush. Il s’agira pour Biden de renouer avec le multilatéralisme, tant malmené par Trump, tout en préservant les intérêts américains, de regagner la confiance des alliés de Washington et de rehausser le prestige des États-Unis, dont l’image a été tant écornée par la présidence Trump.

Les marges de manœuvre de Joe Biden pourraient être réduites si les Républicains gardaient le contrôle du Sénat. Ils sont pour l’instant, selon le site d’information Politico, au coude-à-coude, les deux camps revendiquant chacun 48 sièges (il en faut 51 pour remporter l’élection). Si Donald Trump venait à être réélu, son mantra « l’Amérique d’abord » montrerait ses limites. Une bonne partie des défis qu’affronteront les États-Unis, du terrorisme à la prolifération nucléaire, des vagues migratoires au réchauffement climatique, peuvent difficilement trouver des réponses dans un cadre strictement national. Il serait contraint de reprendre cet interventionnisme sélectif, qui a marqué son mandat, en menant une sorte de « diplomatie électorale », pour reprendre la formulation de Bertrand Badie, professeur émérite des universités, laquelle a pour dessein de s’adresser prioritairement à ses électeurs, et non à ses homologues. L’individualisme et l’exceptionnalisme des États-Unis ont souvent contribué à la réussite du pays de l’oncle Sam. Ils pourraient bientôt conduire à sa faillite.