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Un an de prison et 15 000 euros d’amende. C’est ce que risque les médecins acceptant de délivrer un « certificat de virginité » à une patiente venue leur demander de l’aide, après l’adoption du projet de loi du gouvernement contre le « séparatisme » censé renforcer la laïcité.

Depuis la fin de l’été, Gérald Darmanin et Marlène Schiappa défendent l’idée que cet interdit éthique doit se transformer en infraction pénale strictement réprimée. Si Emmanuel Macron n’a pas mentionné cette mesure dans son discours de vendredi dernier, elle est toujours à l’ordre du jour pour le gouvernement.

En cette rentrée, le prisme gouvernemental a remis à la lumière une pratique à la fois archaïque, marginale, et en dernier recours assumée par certains professionnels de santé. Les femmes qui viennent voir ces derniers associent la perte de la virginité à une rupture de l’hymen provoquant un saignement, une idée fausse mais largement répandue. Ces femmes éprouvent le besoin de démontrer leur « intégrité » intime avant leur mariage, soit parce qu’elles veulent prouver leur bonne foi à leur conjoint ou à leur famille, soit parce qu’elles cherchent à cacher qu’elles ont déjà eu des rapports sexuels auparavant.

De son propre aveu, le gouvernement ignore combien de « certificats » de ce type sont signés chaque année en France, arguant notamment l’absence de données par le caractère « souterrain » du « phénomène ». Aucun chiffre officiel n’existe donc sur cette pratique qui suscite régulièrement l’intérêt de la presse sur la base de témoignages s’inquiétant de leur éventuelle recrudescence. Une simple plongée dans les archives du journal Le Monde permet de retrouver des articles de 1989, 1997, 2007, ou 2008 consacrés aux certificats de virginité. Pourtant, jusqu’ici, les pouvoirs publics ne s’en étaient jamais saisis. La première question parlementaire sur le sujet date d’ailleurs d’il y a quelques jours, peu après l’annonce de leur interdiction.

Depuis 2003, l’Ordre des médecins recommande de « refuser l’examen et la rédaction d’un tel certificat n’ayant aucune justification médicale et constituant une violation du respect de la personnalité et de l’intimité de la jeune femme contrainte par son entourage de s’y soumettre ».

« Il y a toute une discussion là-dessus alors que c’est un geste marginal. Sur cinq ans de présence dans notre planning, où nous recevons 800 à 900 femmes par an, nous avons peut-être eu quatre demandes de certificats. »

Mais dans le huis clos d’une consultation médicale, il arrive toutefois que des professionnels de santé contournent cette interdit éthique au nom de l’intérêt supérieur de leur patiente, s’ils estiment qu’un tel document peut l’aider à échapper à une pression familiale trop forte, voire à des violences. Ils n’examinent pas pour autant leur hymen, contrairement à ce qu’avait affirmé Marlène Schiappa qui dans une tribune dans le JDD avait assimilé la pratique du certificat à celle d’un test de virginité par observation, voire toucher vaginal.

Plusieurs conseillères conjugales et familiales du planning familial ont tenu à ramener le débat sur les certificats de virginité à leur juste proportion dans une tribune : « Il y a toute une discussion là-dessus alors que c’est un geste marginal. Sur cinq ans de présence dans notre planning, où nous recevons 800 à 900 femmes par an, nous avons peut-être eu quatre demandes de certificats. »

Comme d’autres, ces professionnelles ont reconnu avoir parfois accepté de signer un papier, sans réaliser d’examen gynécologique : « Nous écrivons simplement que nous avons reçu Madame X, qui nous dit être vierge, et que nous certifions de ce fait de sa virginité. C’est une demande d’aide, de la part de personnes en détresse ou en inadéquation avec son milieu culturel, qu’il soit religieux ou pas. Nous trouverions honteux de leur répondre simplement « démerdez-vous ». »

« Des certificats de virginité, j’en fais depuis quarante-cinq ans, affirme de son côté la gynécologue Emmanuelle Piet, membre du Collectif féministe contre le viol. Les filles qui viennent nous le demander sont inquiètes, se demandent si elles sont toujours « vierges » parce qu’elles ont fait le grand écart, ou du poney. Qu’elles soient vierges ou pas, elles risquent gros si elles ne saignent pas lors du premier rapport. S’il est écrit partout qu’on ne donne plus de certificats, les femmes ne viendront plus nous demander de l’aide. » Or c’est aussi lors de ces visites que les médecins peuvent convaincre leurs patientes d’entamer des démarches d’accompagnement, voire adresser un signalement aux autorités.

« Aujourd’hui un tiers des femmes naissent sans hymen, il est évident que l’idée de « faire céder l’hymen » est une image liée à la culture du viol »

Dans une tribune publiée dans Libération, dix médecins résolument opposés aux tests de virginité estiment néanmoins que « dans le monde réel, la pénalisation de la rédaction des certificats de virginité est un contresens ». « L’entretien personnel avec la patiente doit être mis à profit pour l’écouter, pour l’aider à prendre conscience et à s’affranchir de cette domination masculine ou familiale. Ce qui devrait choquer l’opinion publique, ce n’est pas que le médecin rédige un tel certificat sans aucune valeur juridique, c’est qu’en 2020 l’exigence de virginité soit encore si répandue. »

Si le communication gouvernementale a un mérite, aussi infime qu’il soit, c’est celui de permettre une grande remise à plat. Elle rappelle que la virginité féminine est considérée dans la grande majorité des cultures comme un trésor fragile qu’il faudrait préserver. Il est également important de rappeler que l’association entre virginité féminine et hymen intact n’a aucun sens médical, et ce depuis bien longtemps.

« Aujourd’hui un tiers des femmes naissent sans hymen, il est évident que l’idée de « faire céder l’hymen » est une image liée à la culture du viol », affirme une conseillère conjugale du planning familial. À ses yeux, la sacralisation de la virginité féminine est ancrée dans la culture patriarcale, bien au-delà des cercles religieux pratiquants fantasmés par bon nombre de personnes dont le gouvernement. « Lorsque nous intervenons en milieu scolaire, les collégiens et collégiennes soulèvent encore d’autres problèmes que ceux du gouvernement, notamment autour de la réputation et de la manière dont les filles sont vues ; par exemple mieux vaut ne pas faire l’amour trop tôt, ne pas avoir trop de partenaires, sous peine d’être considérée comme « une pute ». Les filles se pressurisent les unes les autres, ce ne sont pas les filles musulmanes qui pressurisent les autres. » En France, l’âge moyen du premier rapport sexuel se situe autour de 17 ans et demi, il n’a pas bougé depuis une quarantaine d’années.

Mais une problématique sous-jacente à celle du certificat de virginité est bien plus présente en France tant sur le plan médiatique que sociétal, il s’agit du viol. Il y a environ 300 000 viols par an, mais seulement mille condamnations ont été prononcées par la justice en 2019. Dans ce contexte, prétendre interdire les certificats de virginité au nom du féminisme est ambigu, car même dans les association et mouvements féministes, accorder ou non un tel document aux patientes fait l’objet de débats récurrents.

Pour de nombreux médecins, la pénalisation de ces certificats n’a aucun sens. Et dans la pratique, pour qu’un médecin soit poursuivi, il faut que quelqu’un s’en plaigne. Beaucoup d’entre eux se disent « très en colère contre ces pseudo-mesures, tandis que d’autres, bien plus urgentes, ne sont pas prises. Il faut que le gouvernement fasse une loi obligeant tous les établissements, publics et privés, à mettre en place ces séances. Ça, ça ferait grandement avancer les choses. »

D’après une étude réalisée en 2016 par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 25 % des écoles élémentaires, 11 % des lycées et 4 % des collèges déclaraient n’avoir mis en place aucune action ou séance d’éducation sexuelle pour leur élèves.

Pour Emmanuelle Piet, médecin dans un hôpital de Seine Saint-Denis, l’obsession pour les certificats de virginité « ne sert juste qu’à cibler et stigmatiser une population, en l’occurrence musulmane. 14 % des filles qui accouchent dans notre structure ont subi des mutilations sexuelles, qui touchent 125 000 femmes en France. C’est puni par la loi mais il ne se passe rien. Entre 2007 et 2016, le nombre de condamnations pour viols a baissé de 40 % » déplore-t-elle.

Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de la Maison des femmes, à Saint-Denis, a été l’une des premières à avoir vivement réagi après les annonces de Marlène Schiappa et Gérald Darmanin. Sans langue de bois, elle a assumé rédiger occasionnellement des certificats de virginité « après une longue discussion » avec sa patiente pour trouver une autre solution ; mais aussi de pratiquer des hyménoplasties, c’est-à-dire des opérations chirurgicales où l’on reconstruit un hymen pour feindre la virginité.

Pour autant, Ghada Hatem affirme très clairement la nécessité de « stigmatiser les coutumes autour de la virginité. » Elle estime que si « l’islam rigoriste » entretient « cette obsession de la pureté » pouvant aller jusqu’à la violence, elle la constate aussi chez les Roms et les gitans, où la virginité est associée à « l’honneur » alors que le sujet ne vient jamais sur sa table « pour les patientes africaines, qui sont aussi musulmanes. »

Si l’espace public n’était pas déjà saturé de controverses parfois alimentées par le gouvernement sur des pratiques associées à l’islam, avec entre autres les questions sur le port du voile, la polygamie ou la privation d’héritage pour les femmes, ce coup de projecteur sur les certificats de virginité aurait pu ne constituer qu’un phénomène temporaire, mais il pose la question des objectifs politiques sous-jacents.

Pourquoi s’engager aussi intensément pour interdire une pratique marginale qui n’est pas quantifiée, tandis que d’autres formes de violences faites aux femmes sont invisibilisées ou combattues sans les moyens nécessaires ? Que se passera-t-il si les femmes concernées ne peuvent plus compter sur le soutien d’un médecin ? Si l’on interdit les certificats de virginité, pourquoi ne pas interdire aussi les hyménoplasties, qui en dehors de cas très spécifiques comme une agression sexuelle ou un traumatisme, reviennent clairement à se refaire une virginité payante dans des cliniques de chirurgie esthétique ?