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Le gouvernement britannique, en tentant désespérément de faire plier l’Union européenne sur les différents points d’achoppement qui empêchent les deux parties de parvenir à un accord, s’adonne à un jeu politiquement bénéfique à court-terme mais économiquement très périlleux à moyen et long terme.

Les considérations politiques ont vraisemblablement pris le dessus sur les enjeux économiques, pourtant majeurs, liés à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Ainsi a-t-on vu, vendredi 16 octobre, le premier ministre britannique, Boris Johnson, feindre de mettre fin aux négociations devant fixer un cadre aux futures relations commerciales entre les deux parties[1]. Politiquement affaibli, accusé par son propre camp d’être dogmatique et sans énergie, l’ancien maire de Londres utilise ce rare sujet qui fait consensus pour se requinquer. Jouer la montre est une tactique traditionnelle de négociations. Seulement, dans le contexte actuel, un tel comportement frise l’indécence, et le chauvinisme affiché de Boris Johnson risque de lui coûter très cher politiquement, lorsque le peuple britannique sera frappé par l’ampleur des dégâts.

Au 1er janvier 2021, à moins d’un énième prolongement des négociations, auquel l’exécutif britannique ne peut se résoudre au risque de trahir son mantra « Get brexit done », les futures normes de relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’Union européenne entreront en vigueur. Les derniers échanges diplomatiques, pour le moins animés, entre Michel Barnier, chef de la task force européenne chargée de la finalisation des négociations commerciales et son homologue David Frost confirment l’hypothèse, aussi redoutée par les observateurs économiques que prétendument soutenue par la classe politique britannique, d’un « no-deal. » Dans le temps imparti, cette option reste préférable à celle d’un « mauvais accord » selon le président français, Emmanuel Macron. Toujours est-il que les conséquences économiques pour les deux parties – en particulier pour le Royaume-Uni – d’un accord de cette nature seraient désastreuses. Si l’ampleur des dégâts reste pour l’instant difficilement quantifiable, la publication d’études de think tanks indépendants et autres instituts de recherche permet d’esquisser une première ébauche de prévisions.

Un coût exorbitant

Selon une étude du centre de recherche « The UK in a Changing Europe », un Brexit sans accord serait deux à trois fois plus coûteux que la pandémie de Covid-19[2], qui devrait déjà faire chuter de près de 10% le PIB britannique en 2020, selon les prévisions du FMI. Les auteurs de l’étude, qui ont travaillé de concert avec la London School of Economics, estiment qu’en raison du Brexit, la croissance sera plus faible sur une longue période qu’elle ne l’aurait été sans sortie de l’UE. Ils évaluent ainsi à 5,7% l’impact du Brexit sur le PIB sur une quinzaine d’années par rapport au niveau actuel, contre 2,1% pour la Covid-19.

L’Industrie automobile européenne estime pour sa part qu’un « no-deal » entraînerait une chute dramatique des échanges commerciaux de 110 milliards d’euros sur 5 ans. Or, les exportations du Royaume-Uni vers l’UE représentent 14% du PIB et 90% de la valeur ajoutée de l’industrie britannique. Les négociateurs européens s’efforcent par ailleurs de rappeler que le Royaume-Uni demeure très dépendant de ses échanges avec les 27, exportant 47% de ses produits vers le Vieux continent, tandis que l’UE n’écoule que 8% de ses marchandises au Royaume-Uni.

Le gouvernement britannique estime que dans « le pire scénario », soit celui d’un « no-deal », jusqu’à 7000 camions pourraient se retrouver bloqués dans le Kent, patientant jusqu’à deux jours pour pouvoir traverser la manche.

Les effets de la pandémie de Covid-19, conjugués à l’incertitude de parvenir à un accord avant la fin de l’année, pourraient en outre renforcer deux tendances déjà à l’œuvre : la fuite des cerveaux et les délocalisations. Sur le long terme, la recherche britannique pourrait souffrir d’un manque de talents, ce qui serait susceptible de ralentir l’innovation et donc de réduire le potentiel de croissance. La compétitivité du facteur travail était déjà en baisse au Royaume-Uni, le Brexit ne fera probablement que renforcer cette tendance. Les craintes de délocalisation massive sont corroborées par une étude publiée par l’Institute of Directors, selon laquelle 29% des 1 200 entreprises britanniques interrogées au début de l’année sont prêtes à déplacer des activités à l’étranger en raison des risques liés au Brexit. Le géant de l’aéronautique Airbus, qui fabrique les ailes de ses avions au Royaume-Uni et emploie 14 000 salariés sur 25 sites a d’ores et déjà menacé d’un départ en cas de « no-deal. »[3]

« Sur le long terme, l’impact du Brexit doit non seulement inclure les effets liés aux échanges commerciaux mais aussi les effets dynamiques liés à la productivité, aux Investissements directs à l’étranger (IDE) et aux activités d’innovation. » souligne Marine Charlotte André dans une note pour le Bulletin de l’Observatoire des politiques économiques en Europe (BETA). Sans s’aventurer dans une analyse sectorielle des risques liés à une sortie sans accord du Royaume-Uni, il est possible de dégager certaines tendances. Sur le plan sanitaire par exemple, diverses études démontrent que les pertes élevées du Brexit (Tetlow et Stojanovic 2018, Mathieu et Sterdyniak 2019[4]) conduiront certainement à une baisse du budget du National Health Service (NHS). L’Agence européenne des médicaments (EMA) a déjà quitté le Royaume-Uni pour les Pays-Bas en raison du Brexit.

Le coût diplomatique

En dépit du poids des mesures prises par le gouvernement britannique afin de préserver l’emploi, notamment la création du Coronavirus Job Retention Scheme (CJRS), qui sera remplacé le 1er novembre par un nouveau régime de soutien à l’emploi, un chercheur de la London School of Economics (Dhingra et al. (2016) et Dhingra et al. (2017) démontre dans une étude publiée en 2017[5] que les ménages pourraient perdre en moyenne dans l’éventualité d’un Brexit sans accord jusqu’à 2,6 % de leur revenu annuel, soit environ 1700 £ par an.

Enfin, la dépréciation de la livre sterling, entamée en 2016, devrait se poursuivre. Elle valait 1,28€ en février 2016, elle est désormais fixée à 1,10€. « La dépréciation substantielle de la livre sterling par rapport aux monnaies depuis le vote vu Brexit indique, dans une certaine mesure, que le vote a donné une vision plus négative et incertaine de la force économique du Royaume-Uni. » écrit Marine Charlotte André. 

Au-delà de la prise en compte de tous ces éléments – aussi essentiels soient-ils pour se faire une idée de l’ampleur du choc qui attend le Royaume-Uni – il ne faut pas négliger l’inquantifiable perte de bénéfices d’une relation de coopération étroites entre Londres et Bruxelles tissée depuis plus d’un demi-siècle. Les membres de l’Union européenne ont davantage de chance de se remettre relativement rapidement de la crise de la Covid-19 que le Royaume-Uni puisque, dans un monde au sein duquel les économies d’échelle et de réseau sont de plus en plus importantes, un grand marché unique présente beaucoup d’avantages pour stimuler l’émergence de grandes firmes et la croissance potentielle.

Le Brexit aura aussi pour le Royaume-Uni un coût diplomatique : celui de se retrouver davantage isolé sur la scène internationale. Au « temps des prédateurs », pour reprendre le titre de l’excellent livre de François Heisbourg, il vaut mieux faire partie d’un groupe qui pèse réellement économiquement, comme l’Union européenne, que d’être tiraillée entre les appels intéressés des Etats-Unis et de la Chine. L’un des rares succès de Boris Johnson sur ce plan tient à la signature, le 7 octobre dernier, d’un accord de coopération post-Brexit avec l’Ukraine, qui n’est pas de nature à compenser les coûts exorbitants d’un « no-deal. »

Les enjeux du Brexit resteront, quoi qu’il advienne, corrélés à ceux de la crise de la Covid-19 et l’annonce, mardi 20 octobre d’un reconfinement national au Pays-de-Galles et en Irlande assombrit encore davantage le tableau des perspectives économiques outre-Manche. Comme le résume Thierry Drilhon, président du Cross-Channel Institute, un think tank crée pour réfléchir aux relations post-Brexit des deux parties, « oui pour un Brexit politique, mais oui aussi pour un remain économique ». Depuis le 1er février 2020, le Royaume-Uni est sorti politiquement sans coup férir de l’Union Européenne. L’émancipation économique s’annonce beaucoup plus rude. n


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/16/brexit-boris-johnson-demande-aux-britanniques-de-se-preparer-a-un-no-deal_6056308_3210.html

[2] https://ukandeu.ac.uk/wp-content/uploads/2020/09/UKICE-What-would-no-deal-mean.pdf

[3] https://www.lesechos.fr/industrie-services/air-defense/brexit-lavertissement-du-patron-dairbus-aux-britanniques-918165

[4] https://www.cairn.info/economie-europeenne-2019–9782348041822-page-60.htm

[5] http://eprints.lse.ac.uk/84087/1/Sampson%20et%20al._The%20costs%20and%20benefits%20of%20leaving%20the%20EU_Final_2017.pdf