Temps de lecture estimé : 6 minutes

Des milliers de manifestants descendent depuis plusieurs semaines dans les rues de la capitale, Minsk. Ils espèrent que le « cafard » Loukachenko sera évincé du pouvoir lors des prochaines élections présidentielles, le 9 août prochain.

Il est un pays qui refuse de faire table rase de son passé soviétique : la Biélorussie. La République socialiste soviétique de Biélorussie (RSS Biélorussie) faisait naguère partie intégrante de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Jusqu’à son éclatement, en 1991. La Biélorussie acquiert alors son indépendance. Alexandre Loukachenko, un fervent apparatchik et ex-chef de kolkhoze (exploitation agricole collective) se présente aux élections présidentielles de 1994 sans réel programme politique sinon sa nostalgie de l’Union Soviétique. À seulement 40 ans, il obtient 80% des suffrages. L’année suivante, il abandonne les symboles nationaux pour reprendre les symboles soviétiques. Le drapeau actuel est presque identique à celui de la RSS Biélorussie. La seule différence étant que le marteau et la faucille en ont été ôtés. Le régime se durcit assez rapidement. Les libertés individuelles sont progressivement supprimées et, en 2006, alors qu’Alexandre Loukachenko brigue un troisième mandat, le KGB biélorusse déclare, hors de tout contrôle judiciaire, que « tout manifestant sera considéré comme un terroriste et passible de la peine de mort. » Deux ans auparavant, le jeune régime subissait pour la première fois les sanctions de l’UE, lesquelles incluaient un embargo sur la vente d’armes et de matériel pouvant servir à la répression des manifestations ainsi qu’une liste noire des responsables biélorusses, suspectés d’être liés à la disparition de plusieurs citoyens biélorusses entre 1999 et 2000.

Malgré les appels du président hongrois, Viktor Orban, à suspendre ces sanctions, elles ont été prolongées jusqu’en février 2021. La Hongrie fait d’ailleurs l’objet d’une procédure pour violation des valeurs de l’UE, laquelle peut en théorie déboucher sur des sanctions. En septembre 2010, la mort d’un journaliste d’opposition, trois mois avant l’élection présidentielle, interpelle Washington, qui qualifiera le président biélorusse de « dernier dictateur d’Europe. » La répression massive des manifestations post-électorales de 2010 avait par ailleurs valu au régime de Loukachenko de pénibles sanctions internationales. Le dernier mouvement de protestation sociales dont les médias occidentaux ont connaissance remonte à l’année 2017. Celui qui s’est auto-surnommé « batka », le père de la nation, avait instauré une taxe contre les « parasites », soit ceux qui travaillent moins de 6 mois par année. Comme toujours, les manifestations ont été violemment réprimées. Le peuple biélorusse a toujours vécu dans ce climat de peur, mais plusieurs analystes soulignent qu’ils s’en affranchissent désormais car sortir dans la rue est pour eux le seul moyen de faire entendre leurs revendications.  

Des milliers de manifestants descendent depuis plusieurs semaines dans les rues de la capitale, Minsk, ou dans d’autres villes, afin de dénoncer l’effondrement économique, la corruption des élites, l’inquiétante hausse du chômage ou encore le déni des autorités face à la pandémie de Covid-19. Plusieurs figures de l’opposition se retrouvent dans ces cortèges, étroitement encadrés par le KGB. L’infatigable Mikalay Statkevich, qui a déjà purgé une peine de 5 ans d’emprisonnement, a de nouveau été emprisonné. L’émergence d’une autre figure d’opposition embarrasse davantage le régime autoritaire : Sergueï Tikhanovski. Ce blogueur très populaire ne coche aucune case de l’opposition politique classique. Il a cependant réussi à rallier à sa cause sur sa chaine Youtube « Pays pour la vie » de nombreux Biélorusses mécontents de la politique menée par Loukachenko. Il a lancé le slogan « Ecraser le cafard ». Les manifestants portent symboliquement des tongs et scandent « Halte au cafard » ou encore « Stop au cafard ». Au cours du seul mois de mai, le blogueur a été placé en détention à deux reprises : le 9 mai pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle prévue le 9 août et le 29 mai afin de tenter de le faire taire. Son épouse, Svetlana Tikhanovskaïa a annoncé se présenter à sa place mais il y a peu de chances qu’elle soit prise au sérieux par Loukachenko, qui considère que « la Constitution n’est pas taillée pour une femme ». Elle assure avoir reçu des menaces.

La répression s’intensifie

Selon le centre Viasna de défense des droits de l’homme, 140 personnes ont été arrêtées lors des rassemblements de l’opposition et, selon cette même source, plusieurs journalistes de médias étrangers ont été appréhendés par les forces de l’ordre. Certaines images, montrant la violence de ces interpellations musclées, circulent sur les réseaux sociaux. D’anciens électeurs du président biélorusse s’inquiètent du décalage croissant entre le discours du bien-être social et la réalité, le niveau de vie de la population chutant inexorablement. Sa réaction face à la pandémie de Covid-19 a indigné une partie de la population. Il a dénoncé la « psychose » que le virus générait et appelé sa population à boire de la vodka et à retourner labourer les champs. Le président biélorusse avait même affiché clairement sa volonté de ne pas se soumettre aux règles sanitaires en déclarant : « mieux vaut mourir debout que vivre à genoux ». Selon l’université américaine Johns Hopkins, quelque 60 000 cas ont été recensés et seulement 373 décès ont été recensés. Les scientifiques estiment que ces chiffres sont largement sous-estimés, les cas de pneumonies mortelles, de grippes porcines ou saisonnières s’étant étrangement multipliés ces derniers mois. Même si aucun sondage officiel permet de le vérifier, les analystes soulignent que les Biélorusses retiendront le mépris d’un chef d’Etat qui se présentait hier comme le « père des Biélorusses », plutôt que sa bravoure. Alexandre Loukachenko leur a répondu fermement : « il n’y aura pas de Maïdan ici » en référence au mouvement de contestation populaire qui a gagné l’Ukraine en 2014. Il a par la suite déclaré que « personne ne se verrait permettre de trahir ou de détruire ce que vous et moi, nous avons créé pendant un quart de siècle. » Deux candidats officiels entendent démentir ses propos : Viktor Babariko et Valery Tsepkalo. Le premier est responsable du conseil d’administration de Belgazprombank, la filière biélorusse du géant russe Gazprom. Le second est un ancien diplomate, il a notamment été ambassadeur aux Etats-Unis.

Le président biélorusse a accusé Babariko de vouloir « privatiser le pays » et a insinué que sa campagne était financée par Moscou. Il a alors fait le dangereux choix de s’en prendre directement à la Russie et à son ennemi juré, la Pologne. Il a notamment dénoncé le recours aux « technologies de falsifications les plus modernes et des fake news » diffusées sur Internet depuis la Russie pour discréditer son régime, en l’accusant de se maintenir au pouvoir par la peur, et en dénonçant sa corruption et son népotisme. Les relations russo-biélorusses se dégradent depuis plusieurs années. Alexandre Loukachenko a fait part de sa méfiance vis-à-vis de ceux qui veulent accélérer le rapprochement entre les deux pays et craint que la Biélorussie ne devienne, au terme de ce processus, un vassal de Moscou. Des tensions ont éclaté au sujet du tarif des livraisons pétrolières et gazières russes, qui transitent vers l’Europe occidentale en passant au nord par le gazoduc Yamal, par lequel transite 20% du gaz russe à destination de l’Europe et au sud par le plus long oléoduc du monde, qui assure 20% des besoins pétroliers allemands. En 2006, Loukachenko applique unilatéralement une taxe supplémentaire sur le pétrole qui transite par le pays. La Russie ferme alors l’oléoduc Droujba pendant deux jours, forçant Minsk à céder. En 2012, les tensions s’amplifient lorsque Moscou découvre que Minsk réexporte le pétrole russe en Europe sans lui payer de recettes douanières. La Russie réclame alors 1,5 milliard de dollars à la Biélorussie et réduit ses exportations.

Le spectre d’une récession prolongée

Depuis ces évènements, les relations ne se sont pas améliorées entre les deux parties. Or, cela pose problème puisqu’environ 50% du commerce extérieur de la Biélorussie s’effectue avec son seul partenaire politique, la Russie. L’économie russe ne se portant pas très bien, en particulier avec la récente guerre des prix du pétrole et la baisse de production qui s’ensuivit, Misnk voit ses exportations chuter et récupère moins de devises. La Russie n’a par ailleurs pas cherché à rétablir ses liens économiques avec son voisin biélorusse et cela a généré un regain de tensions en février 2020. Aucune étude économique ne permet pour l’instant de prévoir l’ampleur de la récession en Biélorussie mais la suspension prolongée des importations et l’impossibilité d’exporter les deux principales sources de revenus du pays ; les engrais et le pétrole raffiné, font craindre une forte récession pluriannuelle. Le niveau de vie des Biélorusses en pâtira, nourrissant encore davantage la contestation populaire. Néanmoins, bien que la légitimité du régime s’effrite, Alexandre Loukachenko devrait arriver largement en tête le 9 août prochain.

Le régime contrôle d’une main de fer le processus électoral puisque la commission est présidée par une proche du président depuis 20 ans. Les résultats des précédentes élections étaient d’ailleurs faussés et n’étaient pas reconnus par certains pays européens mais Loukachenko n’a pas été inquiété par d’éventuelles poursuites judiciaires pour fraude électorale, hormis celles d’opposants politiques aujourd’hui emprisonnés ou exilés. Artyom Schraibman, un analyste spécialiste de la Biélorussie, rappelait sur son site que les dictatures s’effondrent souvent d’elles-mêmes après des erreurs et maladresses du régime plutôt que du fait de la force de l’opposition. En somme, si le régime n’avait pas été inquiété auparavant par une contestation populaire aussi importante, il faudra encore patienter avant d’assister au détrônement d’un président qui règne d’une main de fer sur l’ex-république soviétique depuis 26 ans.