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Joe Biden cherche désespérément, depuis qu’il loge à la Maison-Blanche, la porte de sortie de l’imbroglio afghan. Mais l’équation paraît insoluble.

L’Administration Biden tente d’accélérer le calendrier pour s’extraire du bourbier afghan. Depuis plusieurs semaines, Washington multiplie les initiatives, mais ne semble guère avoir trouvé pour le moment la porte de sortie de cette interminable guerre. Quelques jours après que Joe Biden ait estimé qu’il serait « difficile » de retirer tous les soldats américains d’ici au 1er mai, le secrétaire à la défense américain, Lloyd Austin, a effectué, dimanche 21 mars, une visite en Afghanistan.

À l’issue de ses entretiens avec le président Ashraf Guani, M. Austin n’a fait aucun commentaire sur la date de la fin du retrait américain. « C’est le domaine de mon patron, c’est la décision que le président Biden prendra en son temps », s’est-il borné à dire à ce sujet aux journalistes. Le préaccord de paix, signé le 29 février 2020 par Washington et les talibans, prévoyait le retrait total de tous les soldats américains d’ici au 1er mai en échange de garanties sécuritaires et de l’ouverture de négociations directes entre les insurgés et les autorités de Kaboul.

Le secrétaire à la défense américain, Lloyd Austin, avait annoncé, lundi 8 mars, qu’il se rendrait en Afghanistan dimanche 21 mars. MANDEL NGAN / AFP

Pour le président Guani, cet accord de paix n’était pas un accord de paix mais seulement « un accord de retrait. »  L’accord, extrêmement contraignant pour les Etats-Unis, ne comportait aucune réelle contrepartie pour les talibans. Les insurgés étaient tenus de rompre leurs liens avec les groupes terroristes, de ne jamais attenter à la sécurité des Etats-Unis depuis les zones qu’ils contrôlent et de ne pas attaquer les forces américaines dans leur processus de retrait. Aussi ont-ils obtenu, au mépris des protestations d’Ashraf Guani, la libération de 5100 talibans.

À peine l’encre eût-elle sécher à Doha que les attaques et les assassinats ciblés reprirent. Du 1er au 10 mars 2020, le Long War Journal a répertorié 147 attaques dans 27 des 35 provinces afghanes. Peu de temps après, les services du Tresor américain chargés de lutter contre le financement du terrorisme ont estimé, dans un rapport officiel, qu’en 2020, Al-Qaida avait « repris des forces en Afghanistan grâce à la protection des réseaux talibans, voire en combattant à leur côté. »

Pour le président Guani, cet accord de paix n’était pas un accord de paix mais seulement « un accord de retrait. »

Prenant en compte ces éléments, le futur secrétaire d’Etat américain, Anthony Blinken, a, mardi 19 janvier, livré pour la première fois la stratégie qui serait dès lors mise en place par Washington. M. Blinken a notamment indiqué son intention de procéder au réexamen complet du préaccord de paix historique signé à Doha. Les talibans refusent depuis lors de revenir à la table des négociations. Les discussions du processus de réconciliation nationale, entamées en grande pompe à Doha le 12 septembre 2020, n’avaient permis aucune avancée. Les talibans, en position de force, faisaient simplement mine de discuter, et ne concédaient pas grand-chose, sinon rien, à un régime exsangue.

Impossible dilemme

Le 9 février, un rapport bipartisan du Congrès prônait une extension du délai de sortie des troupes américaines afin de « ne pas simplement donner les clés de l’Afghanistan aux talibans. » Le rapport, coprésidé par l’ancien chef d’état-major des armées, Joseph Dunford, propose également de déployer 2000 soldats supplémentaires pour assurer un minimum de sécurité d’ici le départ effectif. Le 15 janvier 2021, Trump avait réduit à 2500 les effectifs militaires américains en Afghanistan, soit leur plus bas niveau depuis le début de l’intervention américaine, en 2001.

Le retrait total des troupes au 1er mai, point sur lequel les talibans se montrent particulièrement intransigeants, paraît irréaliste. En termes de logistique, il faut quatre-vingt-dix-jours pour fermer les bases et rapatrier les 2500 soldats restants. Aussi faut-il organiser le retrait des quelque 4100 troupes étrangères. D’autant que les diplomates américains craignent que, dès que le dernier soldat américain sera parti, les talibans lanceront leur traditionnelle « offensive de printemps ».

Depuis que le mollah Baradar a signé l’accord, les talibans n’ont cessé d’écrire sur leur site officiel Voice of Djihad que leur djihad continuerait après la signature de l’accord et au-delà du retrait américain, jusqu’à la victoire de leur Emirat islamique sur l’actuel régime, qu’ils qualifient de « marionnette de la Maison-Blanche ». Dans ce scénario, les projections de l’OTAN indiquent qu’une dizaine de provinces pourraient tomber dans les mains des insurgés. Or, depuis que les forces de l’OTAN ont cessé leurs opérations de combat fin 2014, les talibans ont déjà repris le contrôle de la quasi-totalité des campagnes.

Ainsi s’esquisse le scénario d’une guerre civile sanglante. Le régime, prompt à claironner sur sa capacité à assurer sa sécurité, s’effondrerait aussi vite qu’un château de cartes. À moins que Washington, voulant à tout prix empêcher la création d’un Emirat islamique, ne le soutienne, comme il l’a toujours fait, à bout de bras. Biden et les autres parties impliquées font face à un terrible dilemme, que le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, avait exprimé en ces termes : « en restant nous risquons de voir les violences augmenter ; en partant, nous risquons de voir le pays redevenir le refuge du terrorisme international. »

Un diplomate livrait au Monde cette conclusion désabusée mais sans doute juste : « Cette guerre n’est plus gagnable, mais l’OTAN ne peut se permettre de la perdre piteusement » Biden n’a que quelques semaines pour dénicher comme à la fin de la guerre du Vietnam, « une sortie décente. » L’équation afguane semble toutefois bien plus compliquée à résoudre. Et ses chances de réussite paraissent si faibles que les chancelleries occidentales préparent déjà la fermeture de leurs ambassades à Kaboul.

Le conflit afguan a déjà coûté la vie à 2400 soldats américains, à des dizaines de milliers de soldats afguans, et au Trésor américain la somme astronomique de 2000 Milliards de dollars. Les Etats-Unis sont-ils prêts à y laisser encore des plumes ? L’expression employée à propos des négociations initiées par les Américains prend en tout cas désormais tout son sens : « Les Occidentaux ont la montre, les talibans ont le temps. »