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Pour les dernières semaines de son mandat, Donald Trump a pris la décision de blacklister les entreprises chinoises Huawei et Xiaomi. Le nouveau président Joe Biden fait aujourd’hui face à un défi majeur de son mandat, comment gérer les relations entre le géant américain et l’ogre chinois ?

Les raisons de l’interdiction de commercer

Deux jours avant la fin de son mandat, Donald Trump blacklistait neuf nouvelles entreprises chinoises, qui rejoignaient le géant de la téléphonie Huawei au banc des groupes chinois avec lesquels les Etats-Unis refusent de commercer. Parmi ces entreprises se trouve Xiaomi, nouveau poids lourd de l’industrie téléphonique. Cette liste noire décrit ces entreprises comme des « sociétés militaires communistes chinoises ». Ici l’économie ne prime pas. 

Ce qui inquiète Washington, ce sont les possibilités de liens entre les fabricants de téléphones et les services de renseignement chinois. Et si le régime chinois se servait de Huawei et Xiaomi pour espionner les américains malgré eux ? Voilà la question qui inquiète le gouvernement américain, alors que la présence militaire chinoise se renforce en Mer de Chine, à tel point que les pays occidentaux craignent des conflits dans les archipels d’Asie du Sud-Est. La France a par ailleurs envoyé deux frégates croiseur en Mer de Chine afin de dissuader la marine chinoise de passer aux actes.

Ainsi dans les entreprises blacklistées par Trump on retrouve la compagnie pétrolière nationale CNOOC, qui a eu un comportement jugé « agressif » par les USA, ainsi que le constructeurs d’avions COMAC. L’interdiction de commercer avec les Etats-Unis porte un coup sévère à la pérennité économique des constructeurs de téléphones, qui devraient cependant pouvoir s’adapter. Huawei par exemple ne peut plus accéder aux services mobiles de Google, seule alternative encore debout face à l’IOS d’Apple. Si Huawei aura cependant accès à Androïd, la firme chinoise devra revoir l’ergonomie de ses appareils, et une nouvelle interface pourrait rebuter les nouveaux clients, habitués du Google play

Pour Xiaomi, le bannissement est une surprise. L’entreprise ne pensait pas se faire interdire, ses infrastructures de communications n’étant pas aussi présentes que celle de Huawei. Mais l’administration Trump n’a fait aucun cadeau et a préféré viser large, afin d’être sûrs de ne rien laisser au gouvernement chinois. Pour sa défense, Xiaomi a assuré qu’elle « opère en conformité avec les lois et réglementations pertinentes des juridictions dans lesquelles elle exerce ses activités ». La société chinoise soutient qu’elle « n’est pas détenue, contrôlée ou affiliée à l’armée chinoise, et n’est pas une « société militaire communiste chinoise »

L’administration Biden, un nouvel espoir

Avec l’arrivée du nouveau président Joe Biden à la Maison Blanche, Huawei entrapercevait la possibilité d’accéder à nouveau au marché américain. Pour le PDG de Huawei Ren Zhengfei, l’intérêt économique prime : « Je serais heureux de pouvoir échanger au téléphone avec lui sur une stratégie de développement commune et le partage de nos futurs succès […] Les États-Unis veulent enregistrer une forte croissance économique et la Chine veut également continuer à croître économiquement. Si la capacité de production de Huawei peut être augmentée, cela signifierait plus d’opportunités pour les entreprises américaines également […] Je crois que cela serait mutuellement bénéfique. Je pense que la nouvelle administration tiendra compte des intérêts des entreprises au moment où elle va décider de sa nouvelle politique. Nous espérons toujours pouvoir acheter de grandes quantités de matériaux, de composants et d’équipements américains afin que nous puissions tous continuer de croître », a-t-il déclaré. Mais la décision de placer Huawei sur la liste noire de la Défense n’a jamais été justifiée par des raisons économiques. Certes les Etats-Unis feraient des bénéfices gigantesques en collaborant avec la Chine, mais le risque d’espionnage est trop grand selon les américains. 


Le fondateur et PDG de Huawei, Ren Zhengfei, prend la parole lors d’un point de presse à Taiyuan, dans la province du Shanxi, au nord de la Chine, le 9 février 2021. JESSICA YANG / AFP

Et Biden semble, pour une fois, ne pas aller à l’encontre de l’avis de son prédécesseur sur le sujet. Biden a exprimé sa froideur vis-à-vis de l’Etat chinois. Biden ne fait confiance ni au gouvernement chinois, ni à ses entreprises. Personne de l’autre côté du pacifique ne souhaite un retour des chinois sur les marchés américains.

Au Sénat, Gina Remondo rappelait la volonté de l’administration Biden de se tenir à l’écart des grandes entreprises chinoises. « Je comprends que [ces firmes] soient placées sur la liste des entités militaires parce qu’elles présentent un risque pour la sécurité nationale américaine ou les intérêts de la politique étrangère […] Je n’ai actuellement aucune raison de croire que les entités figurant sur cette liste ne devraient pas y figurer »

Un premier échange musclé entre dirigeants

Ce mercredi, le président Biden et son homologue chinois Xi Jingping se sont longuement entretenus sur les sujets qui animent la politique sino-américaine. Xi Jingping a rapporté un entretien très dur des deux côtés mais affirme qu’un « conflit entre la Chine et les Etats-Unis serait catastrophique pour les deux nations ». Tant sur le plan économique que militaire. Xi Jingping a assuré sa volonté de trouver des solutions avec le gouvernement américain pour pouvoir continuer de prospérer sereinement.

Du côté de Biden, le président a déclaré s’être entretenu avec Xi Jinping sur la question des minorités musulmanes Ouïghours. Il a également fait part au président chinois de son inquiétude face à la situation à Hong-Kong. Cependant Xi Jinping n’a rien déclaré de son côté sur ces différents sujets. Soit Biden essaye de se montrer comme ferme avec la Chine là où il n’en n’est rien, soit Xi Jinping cache les remontrances qui lui ont été faites. Ce qui est sûr, c’est que la Chine refuse les ingérences américaines sur son territoire, voire son aire d’influence qu’est l’Asie du Sud-Est. Les américains peuvent bien déclarer ce qu’ils veulent, ce n’est pas eux qui dictent au gouvernement chinois quoi faire ou non.

Les deux dirigeants se sont ensuite entretenus sur la question du climat, où encore une fois Biden a fait part de son inquiétude vis-à-vis de la politique chinoise en matière d’écologie, c’est-à-dire le néant. Cependant Biden n’est pas allé plus loin que « l’inquiétude », sans jamais cesser d’être froid envers la Chine, Biden ne veut pas froisser son homologue au point que les affaires s’enveniment. Les deux dirigeants se sont également entretenus de la situation sanitaire, et ont conjointement affirmé vouloir faire front à la pandémie en réfléchissant aux « défis communs » posés par le virus. Cet intérêt de Biden pour les droits humains et le sort de la planète ne changera pas beaucoup de choses en Chine, mais permet à Biden de s’affirmer comme « l’après Trump ». Lui pense au climat, lui pense aux droits de l’homme et aux minorités. Il est l’opposé de l’ex-président et souhaite se montrer comme tel.

La question militaire

Le plus gros sujet de conversation est resté autour de la base des relations internationales : l’armée et la force brute. Le nouveau chef du Pentagone, Lloyd Austin, a estimé que la Chine était le «problème le plus difficile et le plus complexe» pour les États-Unis, car Washington veut dissuader Pékin militairement mais coopérer avec la Chine économiquement. Sur la question militaire, on retrouve peut-être le seul aspect de la politique étrangère où Biden s’inscrirait dans la continuité de Trump.

Le secrétaire à la Défense Lloyd Austin s’exprime lors d’une visite du président américain Joe Biden au Pentagone à Washington, DC, le 10 février 2021. SAUL LOEB / AFP

Biden a rappelé après son entretien avec Xi Jinping, qu’il « n’hésiterai jamais à faire usage de la force pour défendre les intérêts vitaux du peuple américain et de nos alliés lorsque ce sera nécessaire », a-t-il déclaré. « Mais je pense que la force doit être un outil de dernier recours, pas le premier ». Biden se tiendrait prêt à défendre les alliés des Etats-Unis, lui qui affirmait peu après sa prise de fonction tout son soutien envers le Japon dans la protection de l’archipel inhabité des Senkaku, appelé Diaoyu en chinois et revendiqué par Pékin. 

Mais Biden sera-t-il prêt à tout pour défendre militairement ses intérêts en Asie, jusqu’à un conflit avec la Chine ? Probablement pas, mais les relations sino-américaines ne risquent pas d’être plus chaleureuses sur l’année 2021 que depuis quatre ans.