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Bertrand Badie est professeur émérite des universités à l’Institut d’études politiques de Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). À la lumière des premières prises de décision de Joe Biden, ce spécialiste des relations internationales analyse ce que pourrait être la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient ces quatre prochaines années. 

Rush. – Joe Biden a fait part mardi 16 février, par le biais d’un communiqué, de sa volonté de « recalibrer » la relation qu’entretient Washington avec Riyad. Comment mesurez-vous l’impact de la décision de Washington de mettre fin à son soutien à la coalition saoudienne, empêtrée dans la guerre du Yémen ? 

Bertrand Badie. – Les relations américano-saoudiennes apparaissent en ce moment comme une variable d’ajustement. La région du Moyen-Orient est dotée de tellement de points fixes intouchables que l’administration Biden a dû choisir l’Arabie saoudite pour faire évoluer, non seulement la posture des Etats-Unis dans la région, mais aussi et surtout leur image. L’effet d’image n’est pas du tout négligeable puisque le succès ou l’échec des relations avec l’Iran dépend beaucoup de la perception que chacun des deux acteurs a de l’autre. Faire preuve de réinvention dans les rapports entre Riyad et Washington, c’est déjà un petit message discret envoyé à Téhéran qui tient l’Arabie saoudite comme adversaire de première ligne. C’est aussi, de manière plus discrète encore, un message envoyé à Tel-Aviv afin de signifier que ce qui apparaissait à l’époque trumpienne comme un axe Washington-Riyad-Tel-Aviv n’est plus aussi évident ni déterminant qu’on a pu le croire.

Pourquoi, selon vous, l’administration Biden a-t-elle choisi l’Arabie saoudite comme variable d’ajustement ? 

L’analyse de Joe Biden semble être de considérer que MBS (Mohammed ben Salmane, prince héritier du royaume, NDLR) est plutôt dans une impasse et qu’il ne dispose pas de ressources suffisantes pour imposer sa volonté à ses partenaires. L’affaire Jamal Khashoggi remonte à la surface et affaiblit les capacités diplomatiques du prince. En même temps l’Arabie saoudite, telle que celui-ci a voulu réinventer apparaît de plus en plus comme une fausse puissance régionale. Le royaume donnait l’impression d’être l’un des acteurs clés dans la solution des crises moyen-orientales mais sa puissance a été au moins par trois fois très sérieusement mise à l’épreuve. L’engagement dans le Golfe s’est avéré infructueux, notamment en direction du Qatar qui n’a pas modifié sa ligne que Riyad jugeait indisciplinée, tandis que l’intervention au Yémen amorcée en 2015 a totalement échoué. Enfin, MBS n’a pas pu réagir aux bombardements de ses installations pétrolières par l’Iran le 14 septembre 2019, tout en étant la 5 éme puissance militaire mondiale ! Enfin, j’ajouterais que le royaume ne parvient pas, contrairement à ce que l’on escomptait dans le feu du premier printemps arabe, à s’imposer comme leader du monde arabe et à agir réellement dans les conflits irakien et syrien. 

La conjoncture géopolitique semblait pourtant ces dernières années lui être favorable. Pourquoi l’Arabie saoudite n’a-t-elle pas réussi à transformer « l’essai » ?  

La chute successive, pour des raisons différentes, de ce que j’appellerais les trois califats du Moyen-Orient – dans un premier temps celui de Bagdad, marqué par l’effondrement de Saddam Hussein, puis ensuite le renversement de Hosni Moubarak au Caire et enfin la perte totale de légitimité de Bachar al-Assad à Damas – laissait, semblait-il, le champ libre à l’Arabie saoudite. Celle-ci avait d’ailleurs fait comprendre qu’elle entendait prendre la succession des trois leaders déchus. Son influence sur les autres pays de la Ligue est pourtant restée faible. Puisque ces échecs sont, dans une large mesure, attribués à MBS, sa peau diplomatique ne vaut pas très cher. Biden fait d’une pierre trois coups en malmenant le jeune prince: il essaye de rassurer l’Iran dans la perspective d’une négociation future, il s’affiche comme le champion des droits de l’homme capable de critiquer ses alliés lorsqu’ils font preuve de violation des droits fondamentaux et il essaye de définir, avec plus de fluidité, un nouveau jeu régional. 

Donald Trump préférait échanger avec MBS. Jeudi 25 février, Joe Biden s’est quant à lui entretenu pour la première fois avec le roi Salmane. Pour quelles raisons Biden a-t-il choisi d’échanger exclusivement avec ce dernier ? 

Le décalage entre le prince héritier et son père s’est illustré récemment lors de la vague de normalisations des relations des pétromonarchies du Golfe avec Israël. MBS y était favorable mais le roi Salmane, ainsi qu’une bonne partie de la société saoudienne, y était opposé. Très logiquement, Biden s’est emparé de cette dissonance afin de souligner que son interlocuteur naturel et institutionnel devait être le chef de l’Etat, le roi Salmane d’Arabie saoudite : ce qui l’amène à avoir pour partenaire quelqu’un qui est mieux accepté dans le monde arabe et le grand Moyen-Orient que ce jeune prince quelque peu fanfaronnant. 

La politique trumpienne au Moyen-Orient, volontairement manichéenne, n’était-elle pas propice aux coalitions ponctuelles ? Biden cherchera-t-il, selon vous, à consolider l’axe Washington-Riyad-Tel-Aviv, sur lequel s’était appuyé Trump ?

Je ne suis pas sûr que Trump ait véritablement bousculé les vieilles alliances. L’alliance américano-saoudienne est très ancienne puisqu’elle date du 14 février 1945, ce jour de la Saint-Valentin lors duquel Roosevelt a pactisé avec le roi Ibn Saoud sur l’USS Quincy. Par la suite, dès 1951, un traité d’assistance mutuelle était signé entre les deux pays. Depuis lors, les Etats-Unis ont mené une alliance de pair avec l’Arabie saoudite d’une part, et Israël d’autre part. Ce qui a changé avec Trump, c’est que ce dernier a essayé de fusionner ces alliances qui, jusque-là, étaient parallèles et ne se rencontraient pas. Mais au total, Donald Trump a assez peu profité de ce triangle Washington-Riyad-Tel-Aviv, qui n’a pas donné de grands résultats, ni dans la restructuration de la région, ni surtout dans la consolidation des positions américaines au Moyen-Orient. L’idée de Biden semble être de donner davantage de fluidité à ce schéma stratégique qui avait  pour principal défaut son extrême rigidité qui risquait d’entraver la diplomatie américaine dans la région ; en même temps, il rassure à peu de frais les Iraniens, mais aussi les autres Etats arabes, en leur signifiant que ce triangle n’est nullement un point fixe.

Biden semble ainsi vouloir opérer des réajustements, et non des bouleversements ? 

Pour le moment, la véritable et seule victoire diplomatique recherchée par Biden dans la région, c’est le retour à l’accord sur le nucléaire iranien. En fait, il n’y a pas d’alternative. S’il réussit à rétablir le JCPoA, éventuellement dans une forme voisine, ce sera un coup diplomatique véritablement substantiel. Mais cette réussite s’accomplira, selon moi, au prix d’un immobilisme sur le dossier israélo-palestinien. En d’autres termes, pour imposer un nouveau traité avec l’Iran, Biden est condamné à ne rien faire de décisif sur le dossier israélo-palestinien. Il ne peut pas faire avaler deux « couleuvres » à la fois à Netanyahou : celle du dossier iranien et celle du dossier palestinien. On revient au temps tranquille de Clinton…

Apparaît-il absolument invraisemblable que Biden reprenne le « plan de paix » de Trump ? 

Bien évidemment. Personne n’a d’ailleurs considéré sérieusement qu’il s’agissait d’un plan de paix. Cette affaire devrait être oubliée. Même Netanyahou l’a, sinon rejeté, du moins oublié.

Dans quelle mesure l’autonomie énergétique des Etats-Unis, qui n’ont plus autant besoin que jadis des ressources pétrolières du Golfe, peut-elle influencer la relation qu’ils entretiennent avec les pétromonarchies du Golfe ? 

Considérer que le pétrole fait la loi au Moyen-Orient est un vieux cliché. D’abord, si vous regardez à la loupe ce qu’a été la stratégie des puissances au Moyen-Orient, vous observerez que, bien souvent, le pétrole n’a pas été le facteur déterminant. Il ne l’a pas été lors des différentes guerres israélo-arabes ni, bien-sûr, lors des longues crises libanaises. Je ne crois pas du tout par ailleurs que l’opération de Bush en Irak ait été motivée prioritairement par ce type de question. En ce qui concerne l’Arabie saoudite, il faut aborder la question avec prudence, tant la politique énergétique américaine est complexe : d’une part, la politique d’extraction du pétrole et du gaz de schiste donne aux Etats-Unis davantage d’autonomie par rapport aux grands producteurs de pétrole, mais d’autre part cette politique est coûteuse et peu rentable en comparaison avec le coût du pétrole arabe. Ils ont donc intérêt à un renchérissement du prix du pétrole moyen-oriental. En fin de compte, le positionnement « géopolitique » du royaume les intéresse davantage que son pétrole ! 

Biden voit-il selon vous dans le rôle que doit jouer Washington au Moyen-Orient la nation indispensable, pour reprendre la célèbre formule de l’ancienne secrétaire d’Etat, Madeleine Albright ? La nation exceptionnelle ? Les deux à la fois ?

Le temps classique de l’hégémonie américaine est terminé. Elle a été à son zénith au moment de la chute du mur de Berlin, ce qui est un paradoxe puisque l’on pensait qu’avec la disparition de l’URSS cette hégémonie américaine allait davantage s’affirmer. Or, depuis la présidence Clinton, les Etats-Unis accumulent les humiliations et ne parviennent plus à faire ce qu’ils faisaient autrefois. Nous ne sommes plus au temps où Nixon recevait Brejnev sur la pelouse de la Maison-Blanche à Washington pour régler le sort du monde. Ce temps messianique américain est terminé. D’un certain point de vue, le chant du cygne a été la chevauchée militaire catastrophique de George W. Bush. Bien évidemment, les représentations mentales disparaissent moins que la réalité des faits. La différence qu’il y aura entre les prochains présidents des Etats-Unis se percevra entre ceux qui auront la lucidité de constater que ce temps est révolu, ce qui était déjà le cas d’Obama, et ceux qui croiront encore pouvoir s’accrocher à ce rêve. Biden me paraît assez lucide mais l’on devrait tout de même assister, « faute de mieux », au retour d’un vernis messianique et universaliste, au moins dans la rhétorique du nouveau Président.