Temps de lecture estimé : 4 minutes

Le 4 août, une double explosion a ravagé le port et une partie de la ville de Beyrouth.

Le cœur de Beyrouth, capitale d’un pays si précieux au sein d’une région déchirée, battait péniblement. L’explosion du 4 août 2020 l’a déchiré. 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, un engrai hautement explosif entassé depuis octobre 2013 dans le quai numéro 9 du port de Beyrouth, ont pris feu puis explosé à 18h08, ravageant une partie de la ville, emportant la vie de 200 personnes et blessant 6500 Beyrouthins. Sans oublier les plus de 300 000 citadins privés de domicile le soir même de l’explosion et les milliers de Libanais contraints à l’exil.

Les images de ces corps ensanglantés, errant dans les rues qu’ils empruntent et connaissent si bien, encombrées de débris d’immeubles, les pleurs d’un peuple abandonné de longue date par sa classe politique, de ces quartiers historiques de la ville, ravagés par la déflagration, de ces hôpitaux surchargés, sont insoutenables. Le pays du Cèdre, cette mosaïque de cultures et de religions, ce lieu privilégié de pluralisme dans une région déchirée par les conflits religieux, cette « Suisse » du Proche-Orient, est plus que jamais meurtri.

Les pierres précieuses de ce diamant ont, hélas, attisé les basses convoitises d’une classe politique cupide. Le système bancaire, sur lequel s’était bâtie après la guerre civile (1975-1990) la puissance libanaise, n’a guère échappé à la prédation des élites du pays. La tristesse des Libanais est accentuée par ce sentiment – légitime – que leur pays avait tous les moyens en sa possession pour éclairer les autres puissances régionales mais aussi toute autre puissance émergente, par sa particularité, par sa splendeur et par les merveilles touristiques qu’elle héberge. Tandis que près de 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté et 23% sous le seuil de l’extrême pauvreté, l’élite se remplit les poches.

La colère des manifestants de la « thawra » (révolution), qui avaient investi par centaines de milliers les rues des principales villes du pays au printemps 2019, a désormais été remplacée par un mélange de lassitude, de résignation et de tristesse. L’opposition civique, démoralisée par son constat d’impuissance, s’est surtout reconvertie dans la solidarité d’urgence pour les nécessiteux et les sans-abris. Ainsi a-t-on vu un peuple déprimé mais solidaire. Les Beyrouthins ont fait montre, après la catastrophe, de leur extraordinaire unité. Les exemples d’associations créées spontanément pour reconstruire la ville, aider les plus démunis à balayer les débris de verre qui jonchaient le sol de leurs appartements et les images de jeunes secourant leurs aînés des décombres, se sont multipliés.

Dans leur lutte contre le système clientéliste et népotique, responsable de leur ruine, les Libanais ont longtemps été esseulés. La déflagration, représentant on ne peut plus clairement l’implosion et la faillite des structures politiques, ne pouvait que susciter l’émotion et l’indignation de la communauté internationale. Les Etats-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni mais aussi l’Iran et le Qatar ont proposé leur aide. Le président français, Emmanuel Macron, fut néanmoins le seul à « plonger dans le marais libanais », pour reprendre l’expression du « Monde ». Le 6 août, le chef d’Etat est le premier représentant à se rendre sur place. Il entame une marche dans les rues de Beyrouth, encore méconnaissables depuis la double explosion et est acclamé par la foule, tel un « messie » venu les sauver de leurs malfaiteurs. Son verbe, son attention méticuleuse à l’importance des mots, les séduit naturellement. Il est interpellé dans le quartier de Gemmayzé. « Aidez-nous ! », « Vous êtes notre seul espoir », crient des Beyrouthins. « Il faut aussi qu’on change le système politique » leur répond M. Macron.

Ne pas tuer la « vache à lait »

Le chef d’Etat s’entretiendra de longues heures avec les représentants de la classe politique libanaise, notamment avec le président du pays, Michel Aoun. Ce dernier lui jure que des réformes seront menées. Seulement, et Emmanuel Macron le sait, le croire reviendrait à croire un arracheur de dents. « Le chantier des réformes économiques et financières, tout comme celui de la refonte politique, sont titanesques. Mener à bien ces réformes équivaut pour la classe mafieuse à tuer la vache à lait. », écrit Anne Gadel, spécialiste du Moyen-Orient, dans une note pour l’Institut Montaigne. De fait, le lendemain de la visite du chef d’Etat français, Michel Aoun écarte la possibilité d’effectuer une enquête internationale sur l’origine des explosions.

Le président français Emmanuel Macron (à droite) s’entretient avec Arnaud Tranchant, commandant du porte-hélicoptères Tonnerre, au large du port de Beyrouth le 1er septembre 2020. – Macron a insisté sur sa campagne «risquée» pour un changement politique au Liban, alors que l’ancien mandat français le marquait son centenaire en vacillant au bord de l’abîme. Il s’est fixé un objectif ambitieux pour sa deuxième visite depuis l’explosion meurtrière du 4 août qui a ravagé Beyrouth: faire pression pour le changement sans être considéré comme un intrus. (Photo de Stéphane LEMOUTON / POOL / AFP)

Le 9 août, le même jour au cours duquel le gouvernement d’Hassan Diab démissionne, la France organise, avec l’ONU, une conférence internationale de soutien au peuple libanais. 250 millions d’euros sont réunis en urgence, tandis que la Banque mondiale chiffre à 8 milliards de dollars le coût de l’explosion. Mais l’effort y est, et il est bienvenu. Surtout, une condition est posée : l’argent ne transitera pas par les institutions.

Le 28 août, l’Elysée réclame la formation d’un « gouvernement de mission », à même de mener à bien les réformes structurelles dont le pays a un besoin vital. Trois jours après – la classe politique libanaise n’est pas réputée pour sa réactivité – Mustapha Adib est nommé premier ministre. Le président français ne s’y trompe pas, le signal positif envoyé par la nomination de cet inconnu du public a pour objectif de brouiller une réalité cachée : il est aussi – évidemment – issu du sérail.

Le 27 septembre, constatant son impuissance à faire évoluer les élites politiques libanaises, replongées dans l’attentisme, Emmanuel Macron enrage. « J’ai honte pour vos dirigeants. J’ai honte », lance-t-il aux journalistes libanais, auxquels il s’adresse en lien vidéo, avant d’entamer un long monologue d’une sévérité extrême contre « une classe politique soumise au jeu mortifère de la corruption et de la terreur ». Pas question toutefois de s’extraire du « marais » libanais. L’effort politique a été vain. Il s’agit désormais, et l’Elysée le met en œuvre par le biais de conférences de donateurs, par l’envoi de détachements de la sécurité civile et par l’envoi de tonnes de matériel sanitaire, de porter secours à la société civile libanaise.