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La décision des Émirats arabes unis et du royaume de Bahreïn de normaliser leurs relations avec Israël est révélatrice de plusieurs tendances de fond à l’œuvre depuis plusieurs années au Moyen-Orient.

Le 15 septembre 2020, le président américain Donald Trump célébrait en grande pompe les accords de normalisation parrainés par Washington entre Israël et deux pays arabes du Golfe : les Émirats arabes unis et le royaume de Bahreïn, les qualifiant « d’historiques » et s’hasardant à affirmer que cinq ou six pays allaient les rejoindre, garantissant ainsi prétendument la paix au Moyen-Orient. La réalité est éminemment plus complexe.

Son homologue, Benjamin Nétanyahou, a aussitôt comparé ces accords à ceux passés avec l’Egypte et la Jordanie précédemment. Les accords de Camp David, signés en 1978, ont marqué la fin du conflit israélo-arabe, qui avait débuté en 1948, et revêtent donc une importance historique cruciale puisque ceux-ci ont profondément modifié l’équilibre géopolitique de la région. Quant à l’accord de paix signé entre Israël et la Jordanie en 1994, il s’inscrit dans un moment historique très particulier, pendant lequel les espoirs de paix globale avec les Palestiniens étaient réalistes. S’en est ensuite suivi le naufrage d’Oslo. Ces accords de normalisation semblent, par opposition à ces deux derniers, répondre à des logiques court-termistes, et être le produit d’une conjoncture politique et géopolitique particulièrement profitable aux acteurs qui y ont pris part.

Un rapprochement déjà largement entamé

Le rapprochement entre Israël et les monarchies du Golfe s’était accéléré ces vingt dernières années. Le premier bureau d’échange d’intérêt commercial entre Israël et les Emirats arabes unis a été établi en 1996. Benjamin Netanyahou a été reçu officiellement à Mascate, la capitale du sultanat d’Oman, en octobre 2018, et la coopération en matière de sécurité et d’échanges commerciaux s’est significativement accrue ces dernières années. Le rapprochement, à l’été 2019, entre les Emirats arabes unis et l’Iran, marqué entre autres par la visite à Téhéran d’une importante délégation venue d’Abou Dhabi, semblait marquer une rupture avec cette tendance. Le prince héritier, MBZ, était en fait inquiet du retour en force de l’Iran de la scène régionale, le désintérêt américain croissant pour la région renforçant ses craintes.

C’est là un point essentiel. La stratégie de « pivot vers l’Asie », imaginée par Obama, puis prolongée par Trump, a semé le doute au sein des monarchies du golfe, inquiètes de se retrouver isolées face à la menace, supposée ou réelle, iranienne. Les Emirats comme leurs voisins, se cherchent un nouveau protecteur et Israël, qui bénéficie depuis la guerre de Kippour de 1973 d’un avantage militaire qualitatif au Proche-Orient, semble être le meilleur choix. Après tout, n’est-il pas plus sûr à terme de dépendre pour sa sécurité du pilier régional désigné par les Américains que de Wahington même ?

Le petit royaume du Bahrëin est probablement davantage motivé par des considérations économiques que sécuritaires. L’archipel est très dépendant de ses voisins, en particulier de l’Arabie saoudite en raison de l’effondrement des cours de pétrole, ce qui l’oblige à se faire renflouer à intervalles réguliers par Riyad et, dans une moindre mesure, par Abou Dhabi.

L’administration Trump a su profiter de cette conjoncture. Les efforts dans la région du gendre du président américain, Jared Kushner, conjugués à ceux de l’influent ambassadeur des Emirats à Washington, Youssef al-Otaiba, qui publiait en juin une lettre dans un journal israélien pour avertir les autorités de Jérusalem que l’annexion de la Cisjordanie représenterait un obstacle au rapprochement des deux pays, ont vraisemblablement payé. La tournée de Mike Pompeo aura quant à elle été un échec.

Des intérêts bien compris

Les trois protagonistes de l’accord du 13 août, Trump, MBZ et Nétanyahou, avaient un intérêt politique majeur à officialiser ce rapprochement diplomatique au plus vite. Donald Trump a deux crises à gérer : la première est interne et concerne sa gestion catastrophique de la crise sanitaire, la seconde est relative à l’isolement des Etats-Unis sur le dossier iranien. Le camouflet infligé au mois d’août, lorsque les Etats-Unis ont été mis en minorité au Conseil de sécurité sur leur projet de prolongation de l’embargo sur les armes conventionnelles à l’Iran (2 voix sur 15), n’a sans doute pas encore été digéré. Pour preuve, quand bien même la politique de pression maximale menée par l’administration de Téhéran n’est pas fructueuse – l’Iran étant aujourd’hui plus proche d’une capacité nucléaire militaire qu’avant l’entrée en fonction de Donald Trump – Washington a décidé unilatéralement, dimanche 20 septembre, de prolonger les sanctions à l’encontre de l’Iran.

Le président américain espère que ce succès diplomatique, décroché in extremis, lui assurera sa réélection, dans moins de six semaines. « C’est oublier que les coups d’éclat sur la scène internationale n’ont jamais été déterminants pour la réélection d’un président américain écrit dans une note pour la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques l’historien Pierre Razous. Jimmy Carter n’a pas été réélu en 1980 alors qu’il pouvait se prévaloir de l’accord de paix de Camp David entre Israéliens et Egyptiens (1979) ; George Bush ne l’a pas été davantage en 1992 après avoir bouté Saddam Hussein hors du Koweït. Si Bill Clinton a été réélu en 1996, ce n’est pas pour avoir été à la manœuvre dans le traité de paix entre Israël et la Jordanie (1994), mais bien parce qu’il avait remis l’économie américaine sur les rails avec succès. » rappelle-t-il.

Mohamed Ben Zayed, dit MBZ, a une volonté de renforcer la sécurité des Emirats face aux Frères musulmans et recherche des relations économiques profitables. Le prince héritier semble aussi vouloir apparaître en tant qu’interlocuteur important et renforcer sa relation avec les Etats-Unis. Washington a d’ailleurs tenté d’approfondir cette relation sur le plan militaire en proposant à Abou Dhabi de leur vendre des avions de combat F-35 – à la pointe de la technologie de l’aviation militaire. Cela aurait permis à Donald Trump de faire d’une pierre deux coups, en préservant le complexe militaro-industriel et en créant des emplois qualifiés. Israël s’y est fermement opposé.

Netanyahou vainqueur

Enfin, le grand gagnant de ces accords de normalisation, c’est Benjamin Netanyahou qui, empêtré dans des affaires judiciaires et politiques, fait face à une contestation populaire qui ne faiblit pas. La question est désormais de savoir si d’autres pétro-monarchies du Golfe vont, comme l’affirme Trump, s’inspirer de l’impulsion des Emirats et du royaume de Bahreïn pour normaliser à leur tour leurs relations avec l’Etat hébreu. D’aucuns mentionnent depuis que l’accord a été signé que l’Arabie Saoudite pourrait être intéressée. Deux arguments sont avancés. Premièrement, si le royaume a donné son feu vert au Bahreïn, peut-être est-ce parce que celui-ci est aussi intéressé par ce projet. Deuxièmement, de nombreux observateurs estiment que le projet « Vision 2030 » du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman (MBS) suppose une forme de participation israélienne. Ils se heurtent néanmoins à une réalité : le roi d’Arabie saoudite reste hostile à la normalisation avec Israël.

Il est en ce sens l’un des derniers défenseurs d’un des textes de référence de la diplomatie arabe : le plan Abdallah. Il porte le nom du roi saoudien Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud et conditionnait toute normalisation avec Israël à la création d’un Etat palestinien avec Jéruslam-Est pour capitale. Force est de constater que la menace iranienne a supplanté la question palestinienne. Ces accords se sont faits, à l’évidence, au mépris de ce plan. D’autant qu’Israël n’a eu à faire aucune réelle concession puisque l’abandon du projet d’annexion de 30% de la Cisjordanie, prévu dans le « plan de paix » de Trump, était déjà accepté par une grande partie de la classe politique israélienne. Le sort de ces accords dépendra, comme toujours dans l’histoire récente du Moyen-Orient, de la position américaine et, en particulier, du résultat de l’élection présidentielle, prévue le 3 novembre prochain. Quel que soit le futur locataire de la Maison blanche – Donald Trump ou l’ancien vice-président Joe Biden, il est probable que la politique de pivot vers l’Asie, qui implique un désengagement progressif des États-Unis du Moyen-Orient, se poursuive. Le statut de pilier régional d’Israël n’en sera que renforcé.