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Si le mois de décembre a débouché sur de nombreux accords (celui du Brexit, plan de relance européen, rehaussement des objectifs de l’Accord de Paris…), il y en a un qui, à l’aube de la nouvelle année, n’a pas causé le tintamarre et qui en dit pourtant long sur la relation sino-européenne et son évolution. 

L’Union Européenne (UE) et la Chine ont signé, le 30 décembre, un accord global de principe d’ouverture mutuelle des marchés, au terme de sept ans de pourparlers. L’accord s’est conclu à l’issue d’une visioconférence entre la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, Charles Michel, avec le président chinois Xi Jinping, ainsi que la chancelière allemande Angela Merkel et le président français, Emmanuel Macron. La signature officielle n’est, quant à elle, pas encore planifiée. Pékin et Bruxelles disposent de deux années pour finaliser les parties juridiques et techniques du texte. Le texte devra également être ratifié par le Parlement européen, ce qui s’annonce complexe étant donnée la controverse dont il fait l’objet auprès des dirigeants européens. 

Le compromis permettrait un « rééquilibrage » entre la puissance chinoise et celle de l’UE. Si la Chine a conservé de nombreuses barrières à l’entrée de son marché, le marché européen est, quant à lui, largement ouvert aux investissements. Le géant marché asiatique est, dans certains secteurs, totalement imperméable aux investissements européens. C’est le cas du secteur des nouvelles technologies, des énergies renouvelables, de la santé mais également du secteur tertiaire, où les services financiers, les services maritimes internationaux et les services environnementaux sont quasiment inaccessibles. 

Selon la Chambre de commerce européenne en Chine, l’accord permettrait de « consolider la position juridique des entreprises européennes déjà présentes sur le territoire, ainsi que de celles qui pourraient devenir de nouveaux entrants sur le marché »

Une meilleure garantie du respect de la propriété intellectuelle, la fin des transferts de technologie forcés aux entreprises étrangères, ainsi qu’un renforcement de la transparence des subventions aux entreprises publiques chinoises est attendue en somme. Cette égalité des traitements ainsi que le respect d’une concurrence féale n’étaient jusqu’alors pas respectées. 

Franck Riester, ministre chargé du Commerce extérieur, s’est dit « content de l’accord » sino-européen. Sa ratification assurera « la sécurité d’un certain nombre d’investissements qui sont déjà opérés en Chine » et le marché chinois sera davantage « ouvert aux acteurs et investisseurs européens, notamment dans le secteur de la santé, et des transports ». 

Les entreprises européennes entendent bien tirer profit de la relance économique chinoise avec une croissance de 3,2% au second semestre 2020, alors que la majorité des pays sont en récession en raison des suites de la crise sanitaire. 

Les concessions négociées par l’UE et quelque peu voulues par Pékin représentent une avancée certes, mais reste moindre dans certains secteurs. Si bien que tout un pan du marché chinois restera fermé aux entreprises européennes. 

La Chine a exclu le marché public des négociations. Elle ne changera pas non plus sa politique économique dans le secteur des services audiovisuels, des services de transport aérien (autres que les services aériens spécialisés), ainsi qu’au niveau des activités exercées par les autorités gouvernementales. « Les subventions seront, elles, accordées aux disciplines liées aux exigences de performance », selon le rapport de la Chambre de commerce européenne en Chine.

La stratégie géopolitique à rude épreuve 

Publié courant septembre, le Livre blanc de la Chambre de Commerce Européenne en Chine témoigne d’une exaspération croissante au sein de 1.700 entreprises membres. Avec la crise sanitaire, les tensions se sont largement intensifiées entre Pékin, Bruxelles et Washington. De « nouveaux obstacles » sont apparus au cours de la crise sanitaire, entraînant un climat d’affaires particulièrement hostile. Les entreprises européennes s’interrogent sur leur avenir au sein de la Chine et notamment sur leur stratégie d’investissement à long terme au sein de celle-ci.

Entre Washington et Pékin, le contexte géopolitique est tendu. Les entreprises de l’Union Européenne installées en Chine appréhendent des représailles si les tensions s’intensifient. Si la Chine cherche à promouvoir son ouverture sur le monde, et faire preuve de libéralisme, c’est également pour elle l’occasion d’affirmer son ambition de gouvernance et de première puissance mondiale. En ouvrant son marché – déjà très politisé – à l’Europe, la République populaire de Chine étend également son influence politique et diplomatique à plus grande échelle. Les entreprises européennes implantées dans le pays craignent de subir les représailles des autorités chinoises. Elles appréhendent un devenir qui les affilieraient à des pions avancés exclusivement par les dirigeants chinoises ou qui sauteraient au fil du « jeu » politico-stratégique mené par le pays. 

Selon l’étude d’un centre de réflexion américain, au moins 570 000 membres de l’ethnie musulmane des Ouïghours sont enrôlés dans des champs de coton au Xinjiang, dans le nord-est de la Chine. CHINA OUT AFP PHOTO (Photo by STR / AFP)

Pékin souhaitait un accord avec l’Europe avant l’arrivée de Joe Biden au pouvoir. Forts d’un levier de pression, les Européens ont exhorté la Chine à respecter les libertés fondamentales des droits de l’Homme. Sans engagements formels, la parole de la Chine ne changera rien à la situation des Ouïghours au Xinjiang ni au sort des Hongkongais. 

Les Ouïghours sont un peuple turcophone, à majorité musulmane sunnite, habitant la région autonome ouïghoure du Xinjiang (Turkestan oriental pour les Ouïghours). Ils sont considérés comme une minorité nationale au sein de la République populaire de Chine. Ils ne sont pas ethniquement Chinois.

En 2018, l’ONGI Human Right Watch dénonçait la répression et les camps de rééducation où des Kazakhs (du Turkestan oriental) et des Ouïghours étaient – et sont encore – détenus.

Depuis, les études se sont multipliées. Il est question de stérilisations forcées, viols, déportations, emprisonnements, et de répression sans précédent de la population Ouïghours et des autres minorités ethniques habitant en Chine. 

Fin juillet 2020, l’anthropologue allemand Adrian Zenz qualifiait le massacre des Ouïghours de « génocide » dans un entretien accordé à Libération. Un mois auparavant, il publiait une étude sur la stérilisation forcée des femmes ouïghoures, en partie basée sur des données secrètes du gouvernement chinois qui ont fuité à l’extérieur du pays. A partir du moment où le gouvernement chinois contrôle massivement les naissances via la stérilisation forcée, l’emploi du mot génocide est justifié. Il y a une réelle volonté, de la part des autorités chinoises, de réduire à néant la minorité des Ouïghours.

Par ailleurs, la Chine nie en bloc les faits et a déjà affirmé à maintes reprises, en réponse à des dirigeants internationaux, qu’elle lutte contre le terrorisme islamique, et qu’elle agit pour la déradicalisation ainsi que contre la pauvreté. 

La communication blâmable de l’Union Européenne 

Si la prise de conscience a émergé tardivement au niveau international, l’Europe condamne la politique de répression de la République populaire de Chine, sans pour autant engager de sanctions à son encontre. « Toutes ces pratiques sont inacceptables. Nous les condamnons avec beaucoup de fermeté », déclarait M. Le Drian courant juillet. 

« On ne conditionne pas les relations économiques aux relations des droits humains, sinon il n’y aurait pas de relation économique avec la Chine »

Antoine Bondaz

Au lieu de sanctionner fermement la Chine, à l’instar des États-Unis, du Royaume-Uni ou encore plus récemment du Canada, l’Union Européenne est, elle, prête à avaler le poison de Pékin pour avoir sa faveur. 

Charles Michel, président du Conseil européen se félicitait de cet accord dans le communiqué de presse du 30 décembre: « Il s’agit d’un accord équitable et équilibré, qui protège pleinement les intérêts fondamentaux de l’Union Européenne et offre stabilité et prévisibilité aux citoyens et aux entreprises ».

Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine et des deux Corées, dénonce le flou qui persiste dans les engagements chinois sur le travail forcé. Il affirme que l’engagement de la Chine « à travailler à la ratification des conventions 029 et 105 de l’OIT (Organisation internationale du travail) » relève d’un « non-sens diplomatique ».

Contrairement à ce qu’avait dit Franck Riester dans une interview du Monde, les Européens ne conditionnent pas les accords commerciaux aux questions des droits de l’Homme. « On ne conditionne pas les relations économiques aux relations des droits humains, sinon il n’y aurait pas de relation économique avec la Chine » analyse Antoine Bondaz. Cette question du travail forcé sera clarifiée entre la Chine et l’UE dans de futures négociations au grand dam de la population Ouïghours qui passe au second plan des priorités européennes. 

Un rapport de force sino-européen asymétrique 

Dès lors que l’accord sera signé et ratifié, les Européens perdront en force de négociation sur le travail forcé, si la Chine ne s’engage pas préalablement dans l’accord à signer les conventions 029 et 105 de l’IOT. Il sera très difficile pour l’Union Européenne d’obtenir des concessions en ce sens par la suite. C’est d’ailleurs ce pourquoi l’UE se montre implacable sur la question. 

« L’accord sur les investissements entre la Chine et l’Europe permettra de faire avancer le dialogue sur les problématiques sociales comme le travail forcé », a affirmé Franck Riester.

Les prémices d’une entente sur les investissements entre les deux puissances adviennent alors que les Hongkongais appellent l’Europe à tenir tête à Pékin en faveur de la démocratie de la région administrative spéciale. La loi sur la sécurité nationale, adoptée par Pékin cet été, détricote l’autonomie promise à Hong Kong. Depuis, la répression s’est intensifiée, la démocratie est de plus en plus martelée, et l’exécutif chinois arrête chaque opposant allant à l’encontre des son pouvoir.

Le 6 janvier, une semaine après l’accord entre les dirigeants de l’Union Européenne et les dirigeants chinois, « 50 militants et politiciens ont été arrêtés à Hong Kong (…)». Parmi eux « figurent les anciens élus et membres éminents du mouvement pro-démocratie », dévoile Frédéric Schaeffer dans un article publié dans Les Echos. Si certains dirigeants européens se vantent d’un « rééquilibrage » d’un point de vue économique, le pouvoir de dissuasion de l’Europe, lui, pourrait s’amoindrir fortement face à la dictature chinoise.

« La Chine est convaincue que son heure est arrivée face à un occident en déclin et les images du Capitole la confortent dans cette vision », estime Pierre Haski lors de sa chronique « Géopolitique » du 8 janvier, dans le 7/9 de France Inter.

Union Européenne et États-Unis : des intérêts communs 

Pour comprendre l’ensemble des enjeux de cet accord, il faut prendre en compte une troisième puissance: celle des États-Unis. Le mandat de Donald Trump arrive à sa fin et Joe Biden s’apprête à prendre le pouvoir en Amérique. L’Union Européenne en profite pour s’affirmer en tant que puissance et insister sur son indépendance vis-à-vis des Américains.

En ce sens, les dirigeants européens ont durci le ton début décembre, afin d’avancer sur le projet à l’initiative d’Angela Merkel. Elle souhaitait que cet accord marque ses six mois à la tête du Conseil de l’Union Européenne, et sûrement aussi, le début de sa retraite. 

Si certains dirigeants européens ont critiqué la non-coordination transatlantique qui aurait pu maximiser la pression sur la Chine, cela ne bâillonne en rien les futures négociations transatlantiques. Cela n’empêche pas les Européens et les États-Unis de travailler prochainement main dans la main sur « des sujets extrêmement larges, du changement climatique à la question de Hongkong, du Xinjiang, jusqu’aux transferts de technologie, et d’adopter des positions dures avec la Chine », affirme Antoine Bondaz. 

« L’UE a le plus grand marché unique au monde. Nous sommes ouverts aux affaires mais attachés à la réciprocité, à la concurrence équitable et à nos valeurs »

Ursula von der Leyen

Selon Antoine Bondaz, « ce n’est pas parce que l’Union Européenne a accepté cet accord qu’elle doit se taire sur le Xinjiang ou sur Hong Kong. Et c’est justement à l’Union Européenne de faire la démonstration en termes de communication, en termes d’actions, que la signature de ce texte « n’endort en rien les européens » et n’atténue en rien les inquiétudes et préoccupations que nous avons sur d’autres sujets avec les États-Unis ». 

L’accord est particulièrement critiqué au sein même de l’Union Européenne. L’entente ne comporte aucun engagement vis-à-vis du travail forcé et du génocide Ouïghours, et cela inquiète certains eurodéputés. Ces derniers avaient condamné lors d’une résolution, à la mi-décembre, le travail forcé en Chine des minorités ouïghoures, kazakhes et kirghizes. 

Le traité de Lisbonne de 2007, lequel précise les valeurs de l’Union Européenne, à savoir « le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’état de droit, le respect des droits de l’Homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités » démontre le mépris de l’Union Européenne pour ses propres valeurs au profit d’intérêts économiques.